La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 1: The Body on the Bridge
Le brouillard s’accrochait aux réverbères de Waterloo Bridge comme une mauvaise conscience. DS Amara Cole contourna le ruban de scène de crime, les semelles de ses bottines crissant sur l’asphalte humide. Le froid lui mordait les joues, mais ce n’était pas lui qui lui dressait les poils de la nuque. C’était l’odeur. Cuivrée, dense, écœurante. Du sang, oui, mais quelque chose d’autre dans le mélange. Quelque chose d’ancien.
— Qu’est-ce qu’on a ? lança-t-elle à l’agent de la PTS qui prenait des photos, un jeune homme au visage blême qui semblait regretter son choix de carrière.
— Victime masculine, la trentaine, dit-il en baissant son appareil. Aucune pièce d’identité sur lui. Et… ben, vous allez voir.
Elle s’accroupit près du corps, étendu sur le dos, les bras en croix. Il était vêtu d’un costume de ville coûteux, désormais trempé et maculé. Ses yeux étaient ouverts, fixes, vitreux. Pas de plaie apparente à la gorge. Pas de coup de couteau. Pourtant, sa peau avait la teinte cireuse d’un parchemin ancien.
— Pâleur extrême, murmura-t-elle. Exsanguination ? Mais je ne vois pas de blessure majeure…
— C’est ça le truc, dit l’agent, la voix serrée. Le médecin légiste du SAMU a dit qu’il avait à peine un litre de sang dans le corps. Comme si quelqu’un l’avait vidé.
Amara souleva le col de la chemise, cherchant une marque de piqûre. Rien. Juste une fine ligne rouge à la base du cou, presque invisible, à peine plus large qu’une incision chirurgicale. Elle fronça les sourcils et se pencha plus près. Pas une entaille d’arme. Plutôt quelque chose de… propre. Ordonné. Comme si le sang avait été siphonné avec une précision chirurgicale.
— Et ça, dit l’agent en pointant le torse.
Le symbole avait été tracé sur le sternum, incisé dans la peau avec une lame fine. Un cercle, traversé par un autre cercle plus petit, et une ligne verticale qui les reliait. Il évoquait un œil schématique, ou peut-être un glyphe alchimique. Amara sortit son téléphone et prit plusieurs clichés.
— Personne ne sait ce que c’est ?
— Le médecin a dit que c’était post-mortem. Pas de sang autour. Une entaille nette, faite avec soin.
Étrange. Le genre de détail que son esprit cartésien refusait d’admettre mais que son instinct — cette petite voix qu’elle appelait « intuition professionnelle » et que sa mère appelait autrement — ne cessait de lui hurler.
Elle se releva, balaya les alentours du regard. La foule des curieux s’était massée derrière les barrières, silhouettes indistinctes dans la brume. Des visages blêmes, des téléphones levés. Puis, au bord de la foule, plus loin que les autres, presque détaché de la scène, se tenait un homme.
Il était grand. Vraiment grand. Sylphide, vêtu d’un manteau long noir qui semblait couper le brouillard comme une lame. Cheveux sombres, tirés en arrière. Il n’avait pas de téléphone. Il ne regardait pas le corps, ni les policiers, ni la foule. Il regardait Amara. Et dans ses yeux — même à cette distance, elle le sentait — il y avait une connaissance tranquille. Pas celle d’un simple badaud.
— Restez ici, dit-elle à l’agent.
— Où vous allez ?
Elle n’attendit pas la réponse. Elle se faufila à travers la foule, les épaules basses, rapide. L’homme ne bougea pas. Il soutint son regard une seconde de plus. Et puis il tourna la tête, avec une lenteur délibérée, et commença à marcher vers l’extrémité nord du pont, disparaissant presque aussitôt dans la nappe de brume.
Amara accéléra, bouscula un touriste, ignora les jurons. La silhouette réapparut, longeait le parapet. Il marchait à un rythme qui semblait paisible, et pourtant elle peinait à gagner du terrain.
— Hé ! Police ! Arrêtez-vous !
Il ne s’arrêta pas.
Elle dévala les marches vers le front de mer, mais le brouillard était devenu un mur blanc, impénétrable. Elle ralentit, haletante, le souffle court. Ses semelles claquaient sur la pierre. Puis plus rien. Le silence.
Elle s’immobilisa au bord du fleuve. La Tamise, à marée haute, roulait ses eaux sombres sous les arches. Pas un bruit de pas. Pas un souffle.
Il avait disparu.
Dix minutes plus tard, son téléphone vibra. Un message d’un numéro inconnu. Pas de texte. Juste une adresse dans Kensington, suivie de trois mots : VENEZ SEUL. MAINTENANT.
Elle regarda l’écran, puis le pont derrière elle, où le corps reposait encore, tel un secret mal gardé.
— Parfait, murmura-t-elle. Exactement le genre de soirée que j’espérais éviter.
La Bedford Row Road était déserte à cette heure. Une pluie fine s’était mise à tomber, se frayant un chemin entre les façades victoriennes. L’adresse l’avait menée à une porte bleu sombre, sans plaque, sans nom. Une boutique d’antiquités, d’après ce qu’on pouvait deviner à travers les vitres couvertes de poussière. Amara vérifia son arme, par réflexe, puis poussa la porte.
Elle grinça.
À l’intérieur, l’air était sec, poussiéreux, chargé d’odeurs de cire et de vieux bois. Des étagères du sol au plafond, remplies de livres reliés cuir, de globes célestes, de bibelots étranges. Une lampe à huile éclairait faiblement le fond de la pièce, là où se trouvait un bureau. Derrière ce bureau, assis, les mains croisées, un homme d’une soixantaine d’années, le visage fin, les cheveux argentés, un pince-nez perché sur le nez.
— DS Cole, dit-il sans se lever. Merci d’être venue.
— Qui êtes-vous ?
— Je m’appelle Mycroft Hanley. Je dirige un département auquel vous êtes sur le point d’être affectée.
Le nom ne lui disait rien. Elle garda les mains à distance de l’arme, mais les épaules tendues.
— S’il s’agit d’un canular…
— Il ne s’agit pas d’un canular. L’homme que vous avez poursuivi sur le pont, celui au manteau noir… Vous l’avez vu. Vous l’avez chassé.
Elle ne répondit pas.
— Nous avons des méthodes pour filtrer les candidats, dit-il en ajustant son pince-nez d’un geste lent. Mais vous, vous n’avez pas vu la victime comme une anomalie. Vous avez vu le symbole. Vous avez cherché la blessure d’entrée. Et surtout, vous avez vu l’homme se fondre dans le brouillard sans revenir. Une personne normale aurait conclu à une illusion liée à la fatigue. Vous, vous l’avez poursuivi.
— C’est mon travail, répliqua-t-elle.
— Mais vous avez couru comme si vous saviez qu’il existait. Que quelqu’un l’attendait. Vous avez couru comme si vous connaissiez la nature de ce que vous n’aviez jamais vu.
Amara sentit monter une irrépressible envie de reculer. Sa nuque picotait.
— Quelle nature ? demanda-t-elle.
Hanley poussa un dossier en travers du bureau. La pochette, cartonnée et élimée, portait un seul mot en lettres manuscrites : CURARE.
— Ce symbole sur le torse de la victime, dit-il. Nous l’appelons le « sceau du faucheur ». Il n’est pas de ce monde, en tout cas pas de celui que vous connaissez. Il apparaît sur les corps de ceux qui ont été tués par une créature que nous traquons depuis des siècles. Non, ne partez pas. Je sais ce que vous pensez : c’est le service des folies, des marginaux, des secrétaires qui ont trop bu de thé.
— Pas exactement.
— Alors qu’est-ce que vous pensez ?
Amara fixa le dossier. Le nom CURARE. La lettre C. Le symbole incisé. L’homme qui marchait dans le brouillard comme s’il existait depuis toujours.
— Je pense, dit-elle lentement, que vous m’avez déjà suivie avant ce soir. Et que cet homme au manteau noir n’est pas le premier que vous m’envoyiez. Ces dernières semaines, j’ai eu des impressions, des songes, des… ombres que je n’arrivais pas à situer. Vous cherchez des gens comme moi.
Hanley sourit d’un sourire mince, sans chaleur.
— Nous cherchons des gens qui ne doutent pas assez pour faire leur travail dans un monde qui doute trop. Vous êtes affectée à l’UCU, l’Unité des Crimes Inhabituels. Sous-division spéciale en amont du ministère. Officiellement, vous ne travaillerez plus sur les affaires ordinaires. Officieusement, vous deviendrez notre meilleure ligne de défense contre ce que la ville tait.
Il poussa une seconde enveloppe vers elle. À l’intérieur, une carte d’identification fraîchement plastifiée. Photo d’elle, prise le matin même à son poste. Elle sursauta.
— Comment avez-vous eu ça ?
— Nous avons de nombreuses méthodes de recrutement, dit Hanley. Votre premier dossier vous attend demain matin. Le symbole du pont n’est pas un incident isolé. C’est une signature. Et la personne qui le laisse derrière elle est toujours ici, à Londres.
Elle prit la carte. Le métal était froid contre sa paume.
— Et mon partenaire ? demanda-t-elle.
— Vous l’appellerez demain matin. Il s’appelle Julian Blackwood. Il travaille pour nous depuis fort longtemps. Très fort longtemps. Il vous montrera les ficelles.
Elle glissa la carte dans sa poche, le cerveau en ébullition. Elle aurait dû appeler son supérieur. Unité bizarre ? Affectation secrète ? Cela n’avait aucun sens. Et pourtant, en tournant à nouveau la clé de la porte dans sa serrure, la nuit dehors, seule sur le trottoir mouillé de Kensington, elle comprit qu’elle n’avait jamais eu le choix.
Demain, elle signerait.
Demain, elle verrait ce Blackwood.
Et quelque part, derrière elle, à l’autre bout de la ville, dans la brume qui ne s’était pas encore dissipée, elle savait qu’elle pouvait encore la percevoir. Une présence. ancienne. Éveillée. Qui attendait.
Elle sortit son téléphone.
Le dossier de la victime n’avait toujours pas de nom. Le médecin légiste enverrait son rapport dans la matinée. Mais au moment de baisser le regard, une dernière image s’imposa à elle, aussi nette qu’un cliché : l’homme au manteau noir, immobile, les yeux posés sur elle à travers les brumes.
Pas un tueur, pensa-t-elle. Pas une victime.
Quelqu’un qui l’observait la regarder enquêter.
Elle rangea son téléphone, inspira profondément la fraîcheur de la nuit londonienne — cuivre, brume, pluie sur la pierre — et commença à marcher vers chez elle. Sans un regard en arrière.
Elle n’était pas du genre à céder aux peurs irrationnelles.
Mais elle finit par se surprendre à accélérer le pas.