La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 2: The Unit
Le lendemain matin, la pluie battait les fenêtres du troisième sous-sol du New Scotland Yard. Amara Cole suivit le sergent Driscoll dans un couloir si étroit qu'elle aurait pu toucher les deux murs en écartant les bras. L'air sentait le moisi, le café brûlé et quelque chose d'autre — une odeur de vieux papier, de poussière de bibliothèque. Elle n'avait pas dormi. Le symbole sur le pont de Waterloo continuait de tourner dans sa tête, comme une aiguille plantée dans un disque rayé.
« Vous allez rencontrer le consultant, » dit Driscoll sans se retourner. « Il s'appelle Julian Blackwood. Il travaille avec nous depuis… longtemps. » Elle marqua une pause presque imperceptible. « Il est un peu… particulier. Mais il est le meilleur. Il a résolu des cas que la police métropolitaine n'aurait jamais pu boucler seule. »
— Comme le meurtre de Waterloo ? demanda Amara.
Driscoll ne répondit pas. Elle poussa une porte blindée qui s'ouvrit sur une salle ronde et éclairée d'une lumière crue. Des tables couvertes de dossiers, d'ordinateurs, de cartes de Londres épinglées au mur. Et au centre, adossé à une table en bois massif, un homme.
Il portait un manteau noir, élégant, d'une coupe qui semblait venir d'une autre époque. Ses cheveux étaient sombres, striés de fils gris aux tempes. Son visage était jeune — trente-cinq ans, peut-être quarante — mais ses yeux, d'un gris pâle presque lumineux, semblaient avoir observé un nombre incalculable de choses. Lorsqu'il la vit, son expression ne changea pas. Il ne souriait pas. Il l'étudiait.
« DS Amara Cole, » dit-il d'une voix grave et lisse. « Vous étiez à Waterloo Bridge, hier soir. Vous avez couru après mon client. Vous ne l'avez pas rattrapé. »
Amara s'arrêta net. « Comment savez-vous ça ? Vous n'étiez pas là. »
Il inclina la tête. « Personne ne court après un homme en manteau noir sans que je le sache. Vous êtes plus tenace que la moyenne. C'est bien. Le département a besoin de tenacité. Malheureusement, il a aussi besoin de discrétion, et vous avez failli le tuer avant qu'il ne disparaisse. »
— Le tuer ? répéta Amara. Qui était cet homme ?
Julian Blackwood la détailla de la tête aux pieds, puis haussa une épaule. « Une affaire en cours. Une piste. Pas une priorité pour l'instant. » Il se tourna vers une table où s'empilaient des dossiers. « Celui-ci vous attend. Le sceau du faucheur. »
Elle s'approcha. Sur la première page d'un rapport de police, une photographie du symbole gravé dans le thorax de la victime : un cercle, et à l'intérieur, une faux incurvée, des lignes fines qui semblaient vibrer sous la lumière. Amara frissonna malgré elle.
« Qu'est-ce que c'est ? »
— Une signature. Une annonce. Un sceau, dit Julian en rejoignant la table. « Le sceau du faucheur est un symbole de l'ordre des Moissonneurs. Une société occulte qui opère à Londres depuis plus de trois cents ans. Ils se consacrent à une seule chose : la collecte d'âmes. Pas les vôtres, pas les miennes — celles des êtres qui ne devraient pas exister. »
Amara leva les yeux. « Les êtres qui ne devraient pas exister. Comme mon homme en manteau noir ? »
— Possible. Les Moissonneurs sont des purificateurs. Ils éliminent les anomalies. Les créatures, les artefacts, les êtres qui troublent l'équilibre de la ville. » Il fit glisser un dossier vers elle. « Ce que vous avez vu sur le pont hier soir — un corps sans une goutte de sang — est leur procédé standard. La victime n'était pas humaine, ou ne l'était plus tout à fait. »
« Elle avait un nom, » dit Amara, les mâchoires serrées. « Elle avait une vie. Un sac à main avec un billet de train pour Édimbourg. Elle allait voir sa mère. »
Julian la regarda un long moment. Il semblait presque surpris, puis son expression se ferma. « Les Moissonneurs ne tuent pas au hasard. Mais ils se trompent parfois. Et quand ils se trompent, c'est toujours à nous de réparer. »
— « Nous » ? demanda-t-elle. Vous êtes policier ?
Il sourit — un mince sourire, sans chaleur. « Non. Je suis consultant. Je le suis depuis un certain temps. »
Il s'assit sur le bord de la table, croisa les bras. Il semblait soudain plus détendu, plus étudié. « Posez-moi vos questions, DS Cole. Je sais que vous en avez. »
Elle aurait eu mille questions. Elle en choisit une seule, la plus directe. « Pourquoi ce département existe-t-il ? Et pourquoi personne ne m'a dit la vérité avant que je signe ? »
— Parce que la vérité est difficile à entendre, et encore plus difficile à croire. Et parce que le département ne vous a pas choisie pour vos compétences de détective seulement. » Il leva les yeux vers elle, pénétrants. « Vous avez un don. Vous percevez des choses. Des ombres. Des présences. Vous les avez vues souvent, ces dernières semaines. »
Amara sentit son cœur ralentir. Elle n'avait jamais dit ça à personne. Jamais.
« Comment… »
— Parce que je les perçois aussi, dit Julian. « Et parce que je suis le seul ici qui comprend ce que c'est que de voir ce que les autres ne voient pas. »
Il se leva, ramassa une veste abandonnée sur une chaise. « En ce qui concerne la vérité, cherchez-la vous-même. Le département vous considère comme opérationnelle. Le dossier sur le sceau du faucheur est à vous, mais nous enquêtons en binôme. C'est la règle. Voulez-vous commencer maintenant ? »
Il lui tendit sa main. Elle ne la prit pas. Il retint son sourire.
« Je travaille seule, dit-elle.
— Plus maintenant. » Il haussa une épaule. « C'est aussi la règle. »
Un silence. Amara chercha une raison de refuser, de protester. Mais le dossier sur la table pesait lourd, et la photo du symbole du pont la hantait depuis la veille. Elle n'avait pas le choix : ce n'était plus une enquête ordinaire. C'était quelque chose qu'elle devait comprendre.
Elle prit le dossier.
Julian hocha la tête, presque satisfait, et se dirigea vers la porte. « Par ici. L'analyse du symbole est au sous-sol. J'ai besoin que vous voyiez quelque chose. »
Elle le suivit à travers le couloir étroit. Au moment où elle passait la porte, quelque chose tinta contre sa hanche — ses clés, accrochées à sa ceinture. Le sifflet en laiton de son père — un héritage — claqua contre le métal. Le bruit était léger, presque imperceptible.
Julian ne se retourna pas. Mais il s'arrêta net. Une seconde. Une fraction de seconde, peut-être deux, trop longues pour être naturelles.
Amara le vit raidir les épaules. Elle vit ses doigts se serrer légèrement autour du bord de sa veste. Il ne se retourna pas, mais sa voix parut plus basse, plus contrôlée, quand il parla.
« Ce sifflet… Il est à vous ? »
Elle le regarda, surprise. « Il appartenait à mon père. Il est mort quand j'avais huit ans. »
Julian resta immobile. Elle aurait juré qu'il retenait son souffle. Puis il reprit sa marche, sans se retourner, et dit d'une voix neutre : « Vous devriez le garder en sécurité. Les objets anciens ont parfois plus de valeur que ce qu'on croit. »
Puis il poussa une porte et l'escalier s'ouvrit devant eux, plongé dans une pénombre métallique.
Amara le suivit, le cœur battant plus vite que la normale.
Elle ne savait pas encore quelle question poser. Mais elle savait maintenant, avec une certitude viscérale, que Julian Blackwood n'était pas un simple consultant.
Il la connaissait. Il la connaissait déjà.
Ou du moins, il connaissait ce sifflet.
Dans l'escalier, elle baissa les yeux vers le laiton usé, puis releva la tête vers l'homme qui descendait devant elle. Elle ouvrit la bouche pour poser la première question — la seule qui lui venait.
« Quand avez-vous commencé à travailler ici, exactement ? »
Julian ne se retourna pas. Il continua de descendre, avec une assurance tranquille.
« Avant votre naissance. Avant celle de votre père. » Il poussa une seconde porte. « Et probablement avant ceux qui vous succéderont. »
La porte se referma. Amara resta figée, le souffle coupé, accusée par ces mots. Il avait dit ce que chaque cellule de son corps pressentait depuis qu'elle avait franchi le seuil — qu'il n'était pas humain, ou du moins, plus humain qu'eux.
La vérité lui fit l'effet d'un coup de poing. Ce n'était pas un détective, ni un consultant. C'était quelque chose d'ancien, quelque chose qui avait traversé les siècles, de Londres en Londres.
Elle rouvrit la porte et le suivit dans le sous-sol.
« Dites-moi une chose, » dit-elle dans le couloir faiblement éclairé.
« Oui ? »
— Le sceau du faucheur. Pourquoi vous y intéressez-vous autant ? »
Julian s'arrêta enfin au bout du couloir. Il se tourna vers elle, et pour la première fois, elle vit autre chose dans ses yeux : pas de la curiosité, pas du détachement, mais une fatigue profonde, usée, comme s'il portait ce poids depuis longtemps.
« Parce que c'est moi qui ai créé ce symbole, il y a trois cents ans. »
Amara n'eut pas le temps de répondre. Il poussa la porte, et la lumière du laboratoire l'avala.