La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 13: The Missing Brother
La pluie londonienne martelait les vitres du QG comme des doigts impatients. Amara fixait l’écran de son téléphone, le cœur cognant contre ses côtes. Le message de Danny datait de onze minutes.
*« Mara, je sais pour le sceau. Ils me cherchent. Je suis là où je donnais les soupes. Viens seule. Ne fais confiance à personne. »*
— Il sait. Mon petit frère sait, souffla-t-elle.
Julian se tenait à deux mètres, adossé au mur, les bras croisés. Il semblait plus pâle que ce matin, les veines sombres sous ses yeux comme de l’encre diluée. Le compte à rebours. Moins de deux heures.
— Le sceau dont parle le chef occulte ? Celui que ton père gardait ?
— Celui-là même. Mais comment Danny… il était à Barcelone. Il enseigne là-bas. Il n’a jamais rien su de tout ça. Je lui ai caché notre famille entière.
Elle se leva d’un bond, attrapa son blouson.
— Je dois y aller.
— Amara. Julian s’interposa, la voix douce mais ferme. Si l’entité souterraine ou les hommes de Voss ont trouvé Danny, y aller seule est exactement ce qu’ils espèrent.
— Et y aller avec toi est exactement ce que Danny craint. Il dit de ne faire confiance à personne.
Un silence pesant. Julian détourna le regard, brièvement. Trop brièvement.
— Je connais l’endroit, dit-il. Le refuge St. Dunstan, près de l’église du même nom. Danny y a fait du bénévolat pendant ses études à Londres. Avant que tu ne rejoignes la police.
Amara cligna des yeux.
— Comment sais-tu ça ?
Julian ouvrit la bouche, hésita, puis sembla choisir ses mots avec soin.
— Ton dossier. Les archives de l’unité. Nous vérifions les antécédents familiaux de chaque partenaire.
C’était plausible. C’était exactement le genre de banalité administrative que son unité pratiquait. Alors pourquoi une pointe de doute lui serra-t-elle la gorge ?
Le refuge St. Dunstan sentait le détergent bon marché et le café brûlé. Les lits alignés dans la grande salle étaient vides à cette heure — les habitants dehors, à chercher des pièces ou un abri ailleurs. Une femme au visage fatigué, badge « Sœur Agnes » épinglé sur sa blouse, les accueillit dans l’entrée.
— Danny ? Ce cher Danny. Il n’est pas passé depuis un moment, mais… attendez.
Elle sortit une enveloppe froissée d’une poche.
— Il a laissé ça pour vous, il y a deux jours. « Si ma sœur vient, donnez-lui ceci. » Il avait l’air inquiet.
Amara saisit l’enveloppe, la déchira. Une carte postale — la cathédrale Saint-Paul, vue du fleuve. Au dos, une écriture serrée qui griffait le carton.
*« Le gardien est mort mais la porte reste. Ils croient qu’elle est sous la ville. Elle n’a jamais bougé. Demande à grand-mère — non, elle ne peut pas répondre. Cherche les ombres portées, pas les murs. Protège ton partenaire. Il est plus lié que tu ne crois. »*
— Que veut dire… commença Amara.
Julian regardait la carte par-dessus son épaule, les pupilles rétrécies.
— Les ombres portées. C’est un terme maçonnique. Une construction qui n’existe que par l’absence d’une autre.
— Danny est en danger, et il me laisse une devinette initiatique ? Il sait que je déteste les devinettes. On faisait des jeux de piste à Noël et je trichais toujours.
Sœur Agnes toussa, hésitante.
— Je ne veux pas m’immiscer, mais… il y avait un homme qui venait souvent demander des nouvelles de Danny. Très distingué. Costume sombre, cheveux gris aux tempes. Toujours un parapluie noir, même quand il ne pleuvait pas.
Les traits de Julian se figèrent.
— Un homme comme moi ?
— Oh non, pas vous. Plus âgé. Une présence… lourde. Il se présentait comme un ancien collègue de leur père. Mais je n’ai jamais pu vérifier. Il connaissait des choses trop précises. Le jour du premier bénévolat de Danny, le nom de sa mère, son goût pour le piment dans le chocolat chaud.
Amara se tourna lentement vers Julian.
— Tu connais un homme qui correspondrait ?
— Plusieurs, malheureusement. Mais s’il est lié à ton père…
— Mon père était détective, dit-elle sèchement. Ce serait naturel.
Sœur Agnes secoua la tête.
— Pardonnez-moi, mais le détective Cole — j’ai vu sa photo dans le journal quand il est mort. Il avait les mêmes yeux que vous. Et l’homme dont je parle avait ces yeux-là. Mais ce n’était pas lui, bien sûr. C’était impossible, il est mort il y a vingt ans. Sauf que son visage était identique. C’est pour ça que je l’ai remarqué. Vingt ans après la mort, on n’oublie pas un visage pareil.
Le sol parut se dérober sous Amara. La lettre de son père, le sceau, Margaret Caldor « pas vraiment morte » — et maintenant un homme avec le visage de son père, posant des questions sur Danny ?
Julian posa une main sur son bras. Elle le retira d’un geste brusque.
— Pourquoi tu ne m’as jamais dit que tu connaissais le refuge ? Que tu étais déjà venu ici ?
— Je ne suis jamais venu ici. Je t’ai dit que je connaissais l’endroit par les fichiers.
— Tu as su nommer St. Dunstan immédiatement, sans réfléchir. Les fichiers ne listent pas les refuges où nos frères et sœurs faisaient du bénévolat, Julian. J’ai vérifié. Nos antécédents familiaux sont expurgés, sauf pour les risques criminels. Danny n’a jamais eu de casier.
Julian ne répondit pas. Son silence était plus éloquent que n’importe quel mensonge.
— Tu l’as rencontré, n’est-ce pas ? Avant. Quand ? Avant qu’on soit partenaires ? Avant qu’il parte pour Barcelone ?
— Amara…
— Réponds.
— Oui.
Le mot tomba comme une pierre.
— Il y a cinq ans. Il était venu me voir. Il avait trouvé des documents de votre père dans le grenier familial. Des documents qui mentionnaient mon nom. Il voulait comprendre pourquoi un détective mort deux décennies plus tôt avait un dossier sur un homme né en 1742.
Amara recula d’un pas.
— Danny savait pour toi ? Depuis cinq ans ?
— Il ne savait pas tout. Il savait que j’étais lié à votre famille. Il venait de découvrir que votre grand-mère et moi… que Margaret avait un lien direct avec le contrat. Il avait peur pour toi. Je lui ai promis que je te protègerais.
— Et tu as tenu cette promesse en me cachant que mon frère était au courant ? En me laissant croire qu’il était innocent de tout ça ?
— Innocent n’est pas le mot que j’utiliserais. Danny est ton frère. Il a la même sensibilité que toi, même s’il l’a enterrée sous des équations mathématiques. Il a compris le danger avant toi. Il est parti à Barcelone pour t’éloigner de lui, pour que les occultistes ne puissent pas l’utiliser contre toi.
— Et maintenant il est revenu, en danger, et toi tu es là, avec tes secrets.
Elle ramassa la carte postale, la glissa dans sa poche.
— Je vais le trouver. Seule.
— Amara, la créature de terre. Le sceau. Si tu pars sans…
— Alors peut-être que le sort s’achèvera, Julian. Peut-être que c’est ce que Danny essaie de me dire. « Protège ton partenaire, il est plus lié que tu ne crois. » Qu’est-ce que ça veut dire ? Que tu es lié à ma famille autrement que par le contrat ? Que tu as une autre raison de rester ?
Julian ouvrit la bouche, et quelque chose dans son expression — une fissure dans la façade millénaire — fit comprendre à Amara qu’elle venait de toucher une vérité qu’elle n’était pas prête à entendre.
— La femme du portrait, dit-il lentement. Margaret. Elle n’est pas ta grand-mère, Amara. Pas au sens biologique.
Le monde bascula d’un degré. Sa mère. Le dos de la lettre de son père.
— Ta mère est la fille de Margaret Caldor. Mais Margaret n’a jamais eu d’enfants avec ton grand-père paternel. Il l’a adoptée quand elle avait trois ans. C’est ton arrière-grand-mère qui a signé l’avenant du contrat. Elle était ma promise avant qu’elle ne choisisse ton ancêtre.
— Tu étais… fiancé à mon arrière-grand-mère ?
— Il y a deux siècles. Elle a choisi l’amour plutôt que le devoir et elle a maudit sa propre lignée pour que jamais aucune de ses descendantes ne subisse ce qu’elle a subi. C’est pourquoi la clause exige un choix volontaire — le vôtre serait le premier en deux cents ans qui ne soit pas forcé par la lignée.
Le téléphone d’Amara vibra. Un numéro masqué. Elle décrocha sans réfléchir.
— Mara ? La voix de Danny, hachée, essoufflée. Ils sont partout. Ils ont traversé le mur, ils ne sont pas humains. Le refuge était un piège — l’homme au parapluie, c’est Voss, il avait le visage de papa, il utilise un glamour. Écoute-moi, ne viens pas me chercher. La porte n’est pas sous Londres. Elle est dans les ombres portées la nuit de la Saint-Jean. C’est ce soir. Mais il y a une autre issue, une seule, et tu ne vas pas l’aimer…
La ligne grésilla. Le bruit d’une lutte. Un cri.
— Danny !
Le silence. Puis un cliquetis, et une voix qu’elle ne connaissait que trop bien — celle du gardien tué dans l’hôpital, morte, pourtant vivante dans l’écouteur.
— DS Cole. Votre frère a une excellente compréhension de la géométrie sacrée. Une pensée presque aussi belle que celle qui court dans vos veines. Rejoignez-nous sous le refuge, seule, dans dix minutes. Apportez l’objet que votre partenaire dissimule. Ou Danny mourra comme votre père, avec le sceau scellé dans sa poitrine.
La communication cessa.
Amara regarda Julian. Le costume immaculé. Le visage de marbre. L’objet dans sa poche intérieure — le vrai Cœur de Londres, qu’il avait prétendu donner pour elle, qu’il n’avait jamais vraiment abandonné.
— Donne-le-moi.
— Il ne le rendra pas. Il le sait. Il teste ta loyauté.
— Danny est ma famille.
— Je sais. Et je sais ce que c’est que de perdre sa famille. Je t’accompagne.
— Non.
Elle sortit son arme, la braqua sur lui. Ses mains tremblaient à peine.
— Je ne sais plus si tu me protèges ou si tu me manipules. Mais une chose est sûre : je ne te laisserai plus choisir à ma place. L’objet. Maintenant.
Le temps semblait suspendu, le tic-tac du compte à rebours invisible résonnant dans sa poitrine. Julian la regarda, et pour la première fois, elle vit autre chose que de l’orgueil ancien dans ses yeux — elle vit un homme qui avait trop menti, pour de bonnes raisons, et qui n’avait plus rien à jouer que la vérité.
— Il est dans le parapluie de Sœur Agnes, dit-il. Je l’y ai caché avant d’entrer. Je nous savais épiés.
Et son visage — le vrai, celui qui apparaissait dans les ombres portées quand il se croyait seul — son visage était celui de l’homme au parapluie noir décrit par la religieuse.
Sauf que pour Julian, il n’y avait jamais eu de parapluie. Et pourtant, elle avait vu l’ombre de sa silhouette derrière lui, dans l’éclat des néons du refuge, légèrement différente de son corps.
Une ombre qui n’était pas la sienne.
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