La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 14: Trial of Faith
Elle avait déjà son arme au poing avant que la dernière phrase de Danny ne s'éteigne dans le combiné.
— Dix minutes. Il a dit dix minutes.
Amara baissa le téléphone, le regard planté dans celui de Julian. La pièce du squat sentait le moisi et la poussière, mais tout ce qu'elle percevait, c'était le battement de son propre sang dans ses oreilles. L'ombre derrière Julian semblait frémir, comme si elle respirait par elle-même.
— Le vrai Cœur de Londres, répéta-t-elle, la voix ciselée. Pas l'objet que tu planques dans le parapluie d'une bonne sœur. Le *vrai*. Dis-moi que tu sais de quoi il parle.
Julian passa une main dans ses cheveux gris. Il paraissait plus vieux que tout à l'heure, les traits tirés, les paupières lourdes. La faiblesse qui le rongeait depuis deux heures s'était creusée en lui comme une marée descendante.
— Je sais.
— Et tu t'es bien gardé de m'en parler.
— Parce que tu n'étais pas prête.
— Ne me dis pas ça, souffla-t-elle. Ne me dis pas que tu me protégeais. Pas après ces mois. Pas après que j'ai découvert que tu connaissais Danny depuis cinq ans.
Il s'avança, une main tendue. Elle arma le chien de son Sig Sauer.
— Recule.
— Amara, je te jure que je n'ai jamais touché à ton frère.
— Tu l'as rencontré. Tu savais. Et tu ne m'as rien dit parce que tu voulais contrôler ce que je savais et quand je le savais. Comme pour ma grand-mère. Comme pour le contrat de 1742. Comme pour le sceau de mon père.
Julian s'immobilisa, mais son regard demeura stable.
— Danny a débarqué dans ma vie cinq ans avant toi, à la recherche de la vérité sur ta famille. Je l'ai écouté. Je l'ai écarté. Parce que la vérité l'aurait tué, et j'ai cru que la lui donner était le condamner au même poison qui ronge les Caldor depuis des générations.
— Tu l'as écarté de *moi*. C'est ça que tu as fait.
— Non. Je l'ai écarté de ce monde-là. Mais il a trouvé Voss tout seul. Il a trouvé le sceau tout seul. Certaines routes se tracent sans nous, Amara.
Elle baissa le canon, juste un peu.
— Le Cœur de Londres. C'est quoi ?
Julian tira de l'intérieur de sa veste un petit objet qu'elle ne lui avait jamais vu : un médaillon d'argent terni, pas plus grand qu'une pièce de deux livres, gravé d'un lacis de lignes qui semblaient tourner sous la lumière. Il le tint entre deux doigts.
— Le sceau n'est pas une porte. C'est une serrure. Et le Cœur est la clé. Voss ne veut pas détruire Londres, Amara. Il veut ouvrir ce qui est dessous, parce que ce qui est dessous peut être *vendu*. Mais l'objet que je planque dans le parapluie est un faux, une copie que mes ancêtres ont fabriquée pour tromper ceux qui chercheraient trop près du véritable.
— Et le vrai ?
Il glissa le médaillon dans sa poche.
— Il est avec moi. Depuis le début.
L'air se fit plus lourd. Amara le dévisagea, les mâchoires serrées. Elle aurait dû se sentir trahie — et c'était le cas, d'une certaine manière. Mais le fait qu'il ait gardé l'objet sur lui, au péril de sa propre survie, laissait entendre autre chose : il ne le tenait pas pour le protéger de Voss. Il le tenait pour que *personne* ne puisse en faire usage. Pas même elle.
Elle rangea son arme dans le holster. Puis elle se dirigea vers la porte.
— Où vas-tu ? demanda Julian.
— Je dois retrouver mon frère. Toi, tu restes.
— Amara, Voss te tend un piège. Dix minutes, c'est le temps qu'il faut pour que tu traverses Londres en panique et que tu arrives à mains nues dans un endroit qu'il contrôle.
— C'est ce que je mérite, non ? Pour avoir fait confiance à un homme qui passe son temps à me cacher la vérité.
Elle ouvrit la porte. Un vent froid s'engouffra sous le battant, chargé d'humidité et d'odeur de poisson. En bas, la Tamise grisâtre était invisible mais ronronnait sous les arches.
— Attends.
Il avait parlé doucement, presque sans force. Elle se retourna sans entrer. Julian avait refermé les doigts sur le pouls de sa propre main, comme pour vérifier qu'il existait encore.
— Dans le livre que je t'ai offert pour tes vingt-huit ans, celui avec la couverture en cuir vert, tu as vérifié la doublure ?
Quelque chose se noua dans le ventre d'Amara.
— Le recueil de poèmes du XVIIIe ? Celui que tu m'as donné avant qu'on fasse équipe ?
— Oui. Page de garde. Le faux Cœur est un leurre. Le vrai est passé au marché des sorcières, et je savais que si j'écrivais là où je le cachais, quelqu'un le lirait malgré les sceaux. Alors j'ai marqué le marché lui-même, pas l'emplacement de l'objet. C'est là que tu trouveras des réponses qui ne passeront pas par ma bouche, puisque tu ne veux plus de mes paroles.
Elle croisa les bras.
— Tu me donnes une piste pour une assistance au marché noir ?
— Je te donne une chance d'agir avec *ta* vérité, pas avec la mienne. C'est tout ce que je peux faire, Amara. Si tu reviens vers moi après, tu sauras au moins que ce n'est pas par ignorance que tu restes.
Il y eut un silence. Quelque chose dans la gravité de sa voix la fit hésiter, une seconde, sur le palier. Puis elle tourna les talons et laissa la porte claquer.
Dehors, la nuit se peuplait de brume et de phares jaunes. Elle remonta son col, respirant par à-coups. L'ombre de Julian, alors qu'il se tenait dans l'embrasure, avait paru plus grande que lui, projetée en travers du mur derrière lui comme si elle s'y accrochait. Elle chassa la vision et se força à marcher.
Sa flat dans Canary Wharf était à quarante minutes en métro, mais elle n'avait pas le temps. Elle héla un taxi, donna une adresse dans Bloomsbury, puis s'affala sur la banquette. Le livre l'attendait chez elle, sous une pile de dossiers, confiée, sans doute, à l'époque où elle croyait encore que chaque cadeau de son partenaire était un geste pur.
Quand le taxi s'arrêta devant son immeuble, elle courut dans les escaliers. L'appartement sentait le café froid et la paperasse. Le livre vert était là, à sa place, poussiéreux.
Elle le tira, le posa sur la table de la cuisine, et ouvrit la couverture. La page de garde était vide, le papier jauni. Elle glissa un doigt sous le bord du cartonnage, sentit une résistance, puis la doublure se décolla légèrement.
À l'intérieur, un mot manuscrit — le même qui devait la précéder de cinq ans — était plié en huit :
*Marché des Larmes. Souterrain de Seven Dials. Tous les jeudis après minuit. Cherche-y la femme aux yeux noirs. Dis-lui que Julian t'envoie. Elle te demandera un prix. Paie-le. Il n'est jamais ce qu'il paraît.*
En dessous, une autre phrase, plus petite :
*Méfie-toi de ce que tu verras derrière les miroirs du marché. Tout n'y est que reflet.*
Amara replia le mot et le glissa dans sa poche. Sa montre indiquait vingt-trois heures cinquante. Sept Dials était à vingt minutes en courant, et le marché ouvrait à minuit.
Elle ne savait pas si elle retrouverait Danny avant la fin des dix minutes de Voss. Elle savait seulement que la piste était la seule pain qu'elle avait sous la dent, et qu'elle allait la mordre jusqu'à l'os.
En passant devant le miroir du couloir, une ombre bougea derrière elle. Non, pas une ombre — le reflet de son propre corps était *plus lent* d'une demi-seconde. Elle cligna des yeux. Le miroir redevint normal.
Mais quelque chose dans sa poitrine lui murmura que le piège n'avait pas commencé dans un entrepôt. Il avait commencé la première fois que Julian l'avait regardée, dans la lumière inégale d'une scène de crime, et qu'il avait vu en elle la dernière clé d'une porte qu'il aurait dû laisser fermée.
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