La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 15: The Witch's Price
La pluie londonienne tambourinait sur l'auvent de toile rayée, transformant Seven Dials en un miroir brisé de pavés luisants. Amara n'avait pas besoin de vérifier l'heure pour savoir qu'elle avait largement dépassé le délai de Voss. Danny. Son frère, quelque part, entre les mains d'un homme qui jouait avec les morts comme un enfant avec des allumettes.
Le marché nocturne sentait la cire, le cuir brûlé et le thé trop infusé. Les étals se serraient les uns contre les autres dans une ruelle qu'Amara n'avait jamais remarquée auparavant, un angle mort de la géographie londonienne, pourtant familière après dix ans de patrouille. Des bougies vacillaient dans des bocaux de verre sale, illuminant des visages qui semblaient se détourner trop vite quand son regard les frôlait.
Elle avait fourré la note de Julian dans sa poche intérieure, contre son cœur, comme pour la garder honteusement. *"La sorcière au parasol de plumes noires. Elle tient le comptoir du fond. Ne la regarde pas dans les yeux et ne mentionne jamais ton nom de famille complet."*
Amara se fraya un chemin entre les étals, ignorant les murmures qui suivaient son sillage. Elle n'était pas ici pour acheter des amulettes ou des philtres d'amour. Elle avait besoin d'une vérité, pas de consolation.
La femme attendait derrière une table de chêne usé, couverte de fioles de verre fumé et de bocaux dont on devinait des formes indistinctes. Son parasol noir était fermé, posé contre sa chaise comme un vieux chien fidèle, mais la pluie coulait dans une courbe invisible au-dessus de sa tête, comme si elle portait toujours un dais invisible.
— Vous êtes en retard, dit-elle d'une voix de sable et de miel. Et vous êtes trempée.
Amara ne la regarda pas dans les yeux. Elle regarda ses mains, des doigts fins et trop longs, aux ongles peints d'un noir bleuté.
— J'ai besoin de trouver quelqu'un. Un lieu précis. Je sais qu'il existe un moyen.
— Il y a toujours un moyen, acquiesça la femme. La question est de savoir ce que vous êtes prête à donner.
Amara sortit le sifflet d'argent de sa poche. Il était encore tiède, comme si le souffle de son père flottait encore dans son métal. Le sifflet qu'il utilisait pour la rappeler, petite fille, dans les vastes espaces verts du parc. Le sifflet qu'il portait le jour où il était mort.
— C'est tout ce qui reste de lui, dit-elle doucement.
La sorcière pencha la tête, et Amara sentit le poids de son regard malgré sa résolution de ne pas croiser ses yeux.
— Un trésor, murmura-t-elle. Un souvenir. Le genre de chose qui forge des ancres entre les mondes. Ça devrait suffire.
Elle tendit une main gantée de dentelle noire. Amara hésita. Le métal brûlait presque sa paume, comme s'il protestait, comme s'il savait qu'elle le trahissait.
— Je comprends le marché, dit-elle.
— Je ne doute pas que vous le compreniez, répondit la sorcière. C'est le payer qui est difficile.
Elle prit le sifflet et le plaça dans une boîte de fer qu'elle verrouilla d'un geste sec. Puis elle poussa vers Amara une fiole minuscule contenant un liquide couleur de vieille eau de pluie, trouble, traversée de filaments d'argent.
— Une goutte sur la langue. Vous verrez ce que vos yeux refusent de voir. Une seule fois, et seulement ce que vous cherchez. Ne vous détournez pas quand l'image vient.
Amara prit la fiole. Le verre était froid, anormalement froid, comme s'il sortait d'un tombeau.
— Et si je ne le trouve pas ?
— Vous le trouverez. Le marché est honnête, même quand les vendeurs ne le sont pas.
Elle sortit du marché à pas pressés, cherchant un recoin où la pluie et la pénombre la cacheraient des regards. Derrière un tas de caisses en bois, près d'un escalier de secours rouillé, elle déboucha la fiole. L'odeur qui s'en dégageait n'était pas de la pluie. C'était de l'air ancien, de la poussière de livres et de vieille pierre.
La goutte sur sa langue fut une explosion glacée, et le monde se déchira.
Elle vit Danny.
Il était assis sur une chaise métallique, les mains attachées dans le dos, la tête baissée. Le sol était un concert de gravats et de bâches de chantier. Derrière lui, une arcade brisée, des murs où l'enduit s'écaillait en grandes plaques, laissant voir la brique rouge et la pierre calcaire. Un échafaudage en désordre, encore équipé de seaux de colle et de rouleaux de papier peint à moitié déroulés.
Mais ce fut son visage qui lui brisa le souffle. Il était pâle, une estafilade sur la pommette, et ses yeux—ses yeux étaient ouverts, fixes, regardant à travers elle.
Dans un langage que son cerveau reconnaissait sans comprendre, elle sut qu'il était vivant. Pour l'instant.
L'image se fractura, et elle vit une autre strate. Le même lieu, des années lumières plus tôt. Des lits métalliques alignés, des draps gris, une odeur de phénol et de désespoir contre des murs de céramique blanche — puis cette vision se fondit dans le présent, mais une autre couche remonta à la surface.
L'arcade. La forme des fenêtres hautes, obstruées par des planches clouées à la hâte. Le plan d'étage. Le papier peint victorien, vert sombre avec des motifs de fougères.
Elle avait vu cet endroit, à peine deux jours plus tôt, à travers les archives de Julian.
Bethlem Royal Hospital, l'aile sud. Le vieux bâtiment qu'ils visitaient lors de l'ambulance, celui qui devait être transformé en appartements de luxe. Avant la nuit où le directeur menaçait de faire griller les piluliers.
Amara ouvrit les yeux. La vision s'effaça, laissant un goût de métal et d'ozone sur sa langue. La pluie avait cessé, ou peut-être avait-elle simplement cessé de la sentir.
Danny était à l'asile. Pas au cœur de Londres, pas sous une voûte cachée. À Bethlem.
Quel accent voulait-il, Julian, avec son secret de ombres ? Où avait-il réellement caché le dernier battant du pont ?
Elle sortit son téléphone. Le visage d'une Anna morte, qui posait la question comme tous les œufs dans un panier percé. Non. Pas Anna.
Elle tourna le téléphone dans sa main, les doigts engourdis par le froid, et composa un numéro qu'elle jurait ne pas connaître par cœur.
— Onze heures passées. Tu es toujours en vie.
La voix de Julian arriva à travers la ligne, fatiguée, comme s'il était resté éveillé tout ce temps, à la chercher.
— J'ai trouvé où il est, dit-elle lentement. Bethlem. Pas l'hospice neuf — l'ancien. La partie abandonnée. Et si Danny souffre, je te garantis que rien ne t'empêchera de me détenir dans un asile ou une prison.
Il y eut un silence.
— Bethlem a été désaffecté il y a vingt ans. Le nouveau bâtiment des archives à côté va bien. La vieille aile est un chantier fantôme, des grues retirées, la plupart du temps vide.
— Alors pourquoi Voss l'a-t-il choisi ? demanda-t-elle. Pourquoi cacher un otage dans le bâtiment que nos chemins ont arpenté sans le savoir depuis le début ?
Une autre pause. Quand Julian parla à nouveau, sa voix était plus grave, comme si une autre conscience regardait à travers lui.
— Parce que l'aile sud n'a jamais été officiellement vidée. Certains patients n'ont jamais été transférés. Ils y sont encore, hors des registres, hors de la mémoire. Voss n'a pas choisi Bethlem et sa trace de boue, comme je la connais. Il a choisi un champ de bataille.
Amara sentit la pièce dans sa poche, où se trouvait la fiole, devenue petite, en forme de pierre.
— Un champ de morts, compléta-t-elle. Un dépôt de blessures à vif dans le tissu de la ville.
— Exactement. Et pour aller chercher Danny là-dedans, tu vas avoir besoin de moi, Amara. Non parce tu me fais confiance — mais parce que j'ai déjà traversé ce bâtiment. Et que chaque pièce de ce lieu nourrit une partie de ma propre damnation.
Elle regarda le ciel où les nuages se déchiraient lentement, laissant des lambeaux de lune sur le sang des lampadaires.
Elle n'avait plus confiance en Julian. Mais une détective savait utiliser des ressources sans en faire des alliés.
— Le pont à l'art. Dans une heure.
Elle raccrocha avant qu'il ne réponde. Par-dessus le marché, un parapluie en plumes noires se déploya soudain, une ombre de plus parmi les ombres, et elle ne put s'empêcher de suivre des yeux la silhouette qui disparut dans l'allée.
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