La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 17: The Awakening
La pluie s’était arrêtée, mais l’humidité de Bethlem semblait s’infiltrer jusque dans les os d’Amara. Elle était adossée à un mur de briques effritées, les mains encore tremblantes, le sang de Julian séché sous ses ongles. Il était assis par terre, adossé à une porte condamnée, le visage gris comme de la cendre, la blessure spectrale encore fumant d’une lueur violette. Il respirait fort, chaque inspiration un combat.
— Tu ne vas pas mourir ici, dit-elle, plus pour elle-même que pour lui.
Il sourit faiblement. Un sourire qui ne touchait pas ses yeux. La pupille semblait dilatée, la lumière verte de ses prunelles presque éteinte.
— Non. Pas comme ça. J’ai survécu à bien pire.
— Vraiment ? Parce que tu as l’air d’un homme qui a déjà un pied de l’autre côté.
Il rit doucement, un son rauque qui se termina en quinte de toux. Une traînée sombre coula de sa lèvre. Amara s’accroupit devant lui.
— Qu’est-ce qui te maintient en vie, Julian ? Quelle que soit la chose que les spectres t’ont fait, elle te ronge. Je le vois.
Il releva la tête, la fixant longuement. Le silence entre eux était lourd de mensonges, de demi-vérités, de cachettes dans les ombres.
— Toi, dit-il finalement. Ta famille. Et la malédiction.
— Explique-toi. Maintenant.
— Le sceau ancestral de Bethlem n’est pas le seul. Le plus ancien, celui qui me lie, il est en toi. Dans ton sang. La famille Caldor n’a jamais été une lignée de victimes, Amara. Elle a été la gardienne du feu qui me brûle.
Il toussa encore. Elle ne fit pas un geste pour l’aider. Elle écoutait.
— Le pouvoir que tu as ressenti dans cette salle — celui qui a repoussé les spectres — c’est le même pouvoir que celle qui m’a maudit. La sorcière originelle. L’aïeule du nom de Caldor. Elle n’a pas été une victime de la malédiction. Elle l’a créée. Et ton sang en porte la marque depuis.
Amara se releva lentement. Le froid du bâtiment semblait plus vif, plus mordant.
— Tu prétends que ma famille a passé des siècles à maintenir une malédiction ?
— Pas à la maintenir. À la contenir. La sorcière — la femme qui m’a condamné — n’a pas seulement jeté un sort jetable. Elle a lié sa propre essence, sa propre âme, à cette malédiction. Tant qu’elle vivait à travers elle, elle ne pouvait pas renaître. Elle était piégée dans le fil de sa propre magie.
Il chercha son souffle, ses doigts griffant le sol poussiéreux.
— Mais ce pouvoir est héréditaire. Les premiers Caldor ont accepté ce fardeau : porter la clé du sceau, sans jamais l’utiliser. Sans jamais prendre ma place. Ils se sont sacrifiés pour empêcher la sorcière de revenir. Des générations vouées à souffrir à travers mes blessures, à sentir mes douleurs, à me surveiller sans jamais me libérer.
Amara secoua la tête.
— Mon père… il n’a jamais rien dit.
— Il ne pouvait pas. Le sceau se transmet par le silence. Si un gardien parle, le lien s’affaiblit. Si un gardien refuse son rôle en mots, il rompt la chaîne. Ton père savait. Ta mère a choisi l’ignorance pour te protéger. Mais ton frère, lui, il sait. Il a voulu te prévenir. C’est pour cela qu’il est en danger.
Elle ferma les yeux. Les pièces du puzzle s’assemblaient avec un clic cruel.
— Pourquoi moi ? Pourquoi suis-je la dernière ?
Julian la regarda avec une douceur qui la mit plus en colère que tout.
— Parce que ton père a fait un choix. Il a plutôt brisé sa propre ligne — refusé de transmettre le secret à un deuxième enfant. Tu étais sa réserve. Sa porte de secours. Il t’a protégée sans te dire pourquoi. Mais les sceaux ne mentent pas, Amara. Tu portes le pouvoir. Tu as toujours été la seule qui pouvait le libérer. Ou le maintenir.
Il tendit la main. Elle ne la prit pas.
— Il y a un rituel. Un rituel que tu peux faire sur moi. Si tu acceptes de te glisser dans le rôle de la sorcière, de prendre la flamme et de la tordre — pas pour maudire, mais pour désenchanter — tu peux briser la malédiction. Je serais libre.
Un long silence.
— Mais ?
— Mais la sorcière n’est pas morte. Elle dort. La malédiction est sa prison. La briser, c'est la libérer.
Il dit cela calmement, comme une sentence.
Amara le regarda, cherchant dans ses yeux une trace de manipulation, de calcul. Elle ne trouvait que l’épuisement d’un homme qui portait trop longtemps un poids trop lourd. Mais une pensée tournait dans son esprit, une vérité qu’il n’avait pas dite.
— Tu me demandes de choisir entre mon devoir familial et toi.
— Je te demande de voir la vérité. Tu es la dernière Caldor. Si tu refuses le rituel, je serai lentement consumé par les blessures spectrales que j’ai prises dans ce bâtiment. La malédiction ne me tuera pas. Elle me rend immortel. Mais elle me condamne à vivre dans un corps qui ne guérit pas.
Il inclina la tête, une lueur bizarre dans l’ombre projetée derrière lui.
— Et si tu choisis l’autre voie, la sorcière se lève. Et elle connaît ton nom.
Soudain, son ombre bougea — non pas avec lui, mais contre lui. Elle s’étirait vers Amara, comme si elle cherchait à toucher ses chevilles. Il sursauta, la repoussa d’un geste brusque.
— Ce n’est pas moi, dit-il rapidement, trop rapidement.
— Je sais. Je l’ai vu.
Amara se figea. Quelque chose clochait chez lui, mais pas seulement à cause des blessures. Le visage de Julian semblait différent — plus lisse, plus jeune dans les coins d’ombre. Sa voix, plus précise.
— Il y a quelque chose en toi, dit-elle lentement. Quelque chose que tu ne contrôles pas. Et tu veux que je te libère sans savoir ce qui sortira de toi.
Il détourna les yeux. Elle posa sa main sur le médaillon qu’elle cachait sous sa veste — celui qu’elle n’avait jamais évoqué depuis la salle du marché. Le sifflet de son père.
— Je te dirai ma réponse demain, au lever du jour. À ta bibliothèque. Pas ici. Pas dans ce piège.
— Amara, je t’en prie…
Elle était déjà partie dans le couloir, les pas résonnant sur les dalles fissurées. Derrière elle, Julian s’effondra, mais dans un souffle étrangement clair, elle entendit une voix qui n’était pas tout à fait la sienne murmurer :
— Elle sait déjà. Elle l’a toujours su.
Amara s’arrêta. Le froid du bâtiment monta, plus intense, et elle regarda par-dessus son épaule.
L’ombre de Julian s’étirait désormais vers le plafond, immobile, dans une position qu’aucun homme allongé n’aurait pu adopter. Et elle semblait observer Amara en retour.
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