La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 18: Aftermath: Choices
La pluie tambourinait contre les vitraux poussiéreux de la bibliothèque. Amara était assise dans un fauteuil de cuir usé, les jambes repliées sous elle, une tasse de thé refroidi entre les mains. Julian était affalé sur le canapé d'en face, le visage livide, la chemise maculée de sang séché qui n'était pas le sien. Ses yeux étaient clos, mais elle savait qu'il ne dormait pas — son souffle était trop mesuré, trop conscient.
« Tu devrais te reposer, » dit-il sans ouvrir les yeux.
« Toi aussi. »
Un silence s'étira. Les étagères croulaient sous des milliers de volumes, certains si anciens que leur dos craquait rien qu'à les regarder. L'odeur du papier moisi et de l'encre s'entremêlait à celle du cuivre et de la pluie.
« Raconte-moi, » dit-elle enfin. « Pas la version édulcorée. La vérité. Sur toi et elle. »
Julian rouvrit lentement les paupières. Dans la pénombre, ses prunelles semblaient presque phosphorescentes. Amara ne put réprimer un frisson — elle aurait juré que son ombre avait bougé avant lui.
« La Caldor qui m'a maudit s'appelait Marguerite. » Sa voix était rauque, comme si chaque syllabe lui coûtait. « Nous étions jeunes. Elle avait dix-neuf ans, j'en avais vingt-deux. J'étais un apprenti du Conclave des Ombres, chargé d'enquêter sur une série de disparitions dans le quartier de Southwark. »
Amara posa sa tasse, attentive.
« Ce que le Conclave ne m'avait pas dit, c'est que les disparitions étaient liées à la famille Caldor. Une famille de gardiennes, oui — mais aussi une famille maudite dont le sang contenait un pouvoir qu'on ne pouvait pas laisser se répandre. » Il passa une main sur son visage, laissant une traînée écarlate. « Marguerite était la dernière de sa lignée. Elle portait la responsabilité du sceau ancestral, comme toi. Mais elle était seule. Et moi... j'étais jeune, arrogant, persuadé que je pouvais la protéger. »
Amara sentit une boule se former dans sa gorge. « Tu es tombé amoureux d'elle. »
« Oui. »
Le mot résonna comme un glas.
« On s'est rencontrés dans un marché clandestin — elle cherchait des herbes rares, je traquais un contrebandier. Elle m'a pris pour un idiot ; elle avait raison. Mais quelque chose en elle... » Ses doigts se crispèrent sur le dossier du canapé. « Elle m'a montré des choses que le Conclave aurait jugées hérétiques. Des rituels anciens, des protections oubliées. Et je lui ai montré ce que je savais des ombres, des entités qui hantent les limbes de cette ville. »
« Et qu'est-ce qui a mal tourné ? »
Julian rit, d'un rire sans joie, qui se termina en quinte de toux. Des volutes de fumée noire s'échappèrent de sa bouche — Amara se força à ne pas reculer.
« Le Conclave a découvert notre liaison. Ils ont envoyé un agent pour la faire chanter : soit elle acceptait de livrer l'emplacement exact du sceau — pour que le Conclave puisse l'annexer à ses propres fins — soit ils me feraient disparaître. »
« Ils l'ont menacée avec toi. »
« Pire. Ils l'ont attirée dans un piège et m'ont fait croire qu'elle m'avait trahi. Je suis allé la confronter, ivre de rage et de stupidité. Elle a essayé de m'expliquer. Je n'ai pas écouté. » Sa voix se brisa. « Je l'ai frappée. Physiquement. La seule fois de ma vie. Et dans cette seconde de violence, elle a compris que tout était perdu. »
La pluie semblait ralentir, comme si même le ciel retenait son souffle.
« Son dernier acte n'a pas été la haine, » dit Julian, et ses yeux brillaient d'un éclat humide. « Ce fut le désespoir. Elle a utilisé un fragment de son propre sang — un sacrifice consenti — pour sceller une malédiction sur moi. Une malédiction d'immortalité sans repos. Je ne mourrais ni ne vivrais pleinement. Je serais lié aux ombres de cette ville, incapable de la quitter, incapable d'oublier. »
« C'était sa façon de te punir ? »
« C'était sa façon de me protéger du Conclave, qui m'aurait tué pour avoir échoué. Et de me garder proche d'elle, enfermée dans le sceau qu'elle ne pouvait briser. Elle savait que je devrais rester éveillé, sans fin, pour être témoin de ce que sa lignée continuerait à défendre. » Il la regarda droit dans les yeux. « Elle m'a aimé jusqu'au bout. C'est la chose la plus cruelle qu'elle ait jamais faite. »
Amara resta silencieuse. Les mots pesaient sur elle comme une chape de plomb. Elle pensait à Danny, enlevé, suppliant au téléphone. Elle pensait à son père, qui lui avait donné le sifflet en lui murmurant de ne jamais le perdre. Elle pensait à cette puissance brute qui avait jailli d'elle dans les ruines de Bethlem.
« Tu savais depuis le début que j'étais une Caldor, » dit-elle. Une affirmation, pas une question.
« Je l'ai su le jour où tu as rejoint l'unité. Ton aïeule avait laissé une trace dans mes os, une signature que je ne pouvais pas confondre. »
« Et tu ne me l'as jamais dit. »
« Tu étais en deuil. Tu avais besoin d'une vie normale, pas d'une malédiction héritée. » Il baissa les yeux. « Et j'étais lâche. J'avais peur de te voir me regarder comme elle l'avait fait à la fin. Avec horreur. »
Amara se leva. Elle fit quelques pas vers la fenêtre, observa la cour sous la pluie. Son reflet dans la vitre était flou, mais elle distingua quelque chose qui lui dressa les cheveux : derrière son image, l'ombre de Julian se tenait debout, alors que le corps de Julian était toujours affalé sur le canapé.
Elle se retourna lentement.
Julian n'avait pas bougé. Mais son ombre, projetée par la lueur vacillante des bougies, était légèrement décalée — trop nette, trop dense, et orientée dans une direction impossible.
« Julian. » Sa voix était calme, mais elle sentit son cœur s'accélérer. « Qu'est-ce que tu n'es pas en train de me dire ? »
Le corps sur le canapé ouvrit les yeux. Amara vit ses lèvres remuer, mais la voix lui parvint comme un écho inversé : « Ce n'est pas lui qui parle, Amara. »
Un souffle froid traversa la pièce. Les flammes des bougies dansèrent horizontalement. L'ombre se détacha du mur — non, pas l'ombre : la silhouette noire se mit debout, se matérialisa partiellement, une vapeur dense qui prenait les contours flous d'une femme.
« Marguerite, » souffla Amara.
L'apparition inclina la tête. « Il t'a dit la vérité, mais pas toute la vérité. Le sceau ne contient pas une simple entité de chaos. Elle contient moi — et ce que je suis devenue quand j'ai accepté le pouvoir de la lignée. » Sa voix était un grondement souterrain. « Le rituel qu'il te propose ne brisera pas ma malédiction. Il me libérera. Et tu prendras ma place. »
Le corps de Julian tressaillit sur le canapé. Une convulsion. De la mousse écarlate perla aux commissures de ses lèvres. L'ombre se retira un instant, se fondant dans les zones sombres de la pièce.
Julian respira bruyamment, cherchant l'air comme un noyé. Sa main se posa sur son torse où la blessure spectrale suintait toujours, sombre, rebelle.
« Amara... » Sa voix était rauque. « Elle s'affaiblit. Quand le sceau a été endommagé à Bethlem, elle s'est fragmentée en moi. C'est elle qui a pris le contrôle par intermittence. Depuis des années, je me bat contre elle. Mais la blessure... ce n'est pas une blessure ordinaire. C'est une fracture de l'âme. »
Amara hésita. Dans sa poche, la bosse ronde du sifflet de son père pressait contre sa cuisse. Elle ne l'avait pas dit à Julian. Elle ne prévoyait pas de le dire.
« Si je fais le rituel, » demanda-t-elle, « que se passe-t-il exactement ? »
« Tu l'absorberas. Tu deviendras le nouveau réceptacle de la malédiction Caldor. » Il baissa les yeux. « Tu vivras aussi longtemps que moi. Tu garderas les ombres. Et tu passeras le flambeau à la prochaine génération. »
« Et Danny dans tout ça ? »
« Voss veut utiliser ton frère comme catalyseur — pour précipiter la rupture du sceau avant que tu aies pu décider par toi-même. S'il y parvient, le sceau explosera de manière incontrôlée. Marguerite et ce qu'elle retient seront libérés dans le monde sans barrière. »
Amara regarda ses mains. Tremblantes. Elle pensa au sifflet : à l'époque où son père le portait, elle avait souvenir d'une nuit où il était rentré avec des brûlures aux doigts et une expression qu'elle n'avait jamais su déchiffrer. Un sifflet-fétiche, avait-il murmuré. Une protection. Elle n'avait jamais su qu'il avait servi de clé.
« J'ai besoin de réfléchir, » dit-elle.
« Bien sûr. »
Elle remonta son manteau, s'arrêtant sur le seuil. « Et si je refuse de faire le rituel ? »
Julian resta muet. Longtemps. Puis, d'une voix presque inaudible : « Alors je continuerai à m'accrocher à ce qui reste de moi jusqu'à ce que mes os deviennent poussière. Et toi, tu vivras ta vie. Une vie normale. »
Le mensonge était si propre, si net. Amara le laissa mordre l'air comme une lame.
Elle sortit. Dans sa poche, ses doigts se refermèrent sur le sifflet. Elle avait un choix — pas entre le devoir et la peur, mais entre la famille de son sang et la famille qu'elle s'était choisie. Et pour la première fois de sa vie, elle ne savait pas quel camp penchait.
La pluie continuait. Londres l'enveloppait de sa noirceur familière. Elle alluma son téléphone. Un message de la section des affaires internes : un informateur anonyme de l'occulte demandait audience. Il réclamait l'immunité.
Amara soupira. Chaque aube semblait apporter un nouvel apocryphe.
Elle promit silencieusement au souvenir de son père qu'elle ne perdrait pas le sifflet. Et elle se mit en marche.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.