La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 23: The Confrontation
La cave sentait le moisi et la pierre humide. Une seule ampoule pendait au plafond, éclairant le cercle d'albâtre tracé à même le sol. Marguerite se tenait au centre, ses cheveux blancs libérés de leur chignon habituel, les yeux noirs comme deux puits sans fond. Derrière elle, Danny était ligoté à une chaise de fer, du sang séché maculant sa chemise, mais vivant. Il releva la tête quand Amara entra.
« Tu es venue. » La voix de Marguerite n'avait plus rien de feutré. C'était celle d'une femme qui avait attendu cent cinquante ans. « Comme je savais que tu le ferais. »
Julian se plaça devant Amara, une main tendue comme pour la protéger. Le geste était inutile, pathétique presque. Marguerite éclata de rire.
« Mon cher, tu te fais encore des illusions ? Tu crois que tu peux la défendre contre moi ? »
« Je te l'ai promis, Marguerite. Tu l'as entendu. »
« Ta dette. » Elle hocha la tête lentement. « Tu me dois Amara, la dernière Caldor. C'est ce que nous avions convenu. »
Amara sentit le froid monter le long de sa colonne vertébrale. Julian n'avait pas bougé, mais elle le connaissait assez pour lire la tension dans ses épaules.
« J'ai changé d'avis. »
Le silence qui suivit était si dense qu'on aurait pu le toucher. Marguerite inclina la tête, une expression presque curieuse dans les yeux.
« Ton choix est-il vraiment libre, Julian ? Voilà cent cinquante ans que tu portes mon ombre. Chaque fois que tu crois te libérer, tu te souviens que le sceau est scellé en toi. Chaque fois que tu songes à me détruire, tu sais ce que cela libérerait. »
« Je le sais. »
« Alors choisis. Elle ou le sort. Elle ou l'Angleterre. Elle, ou tout ce que tu as gardé enfermé depuis la Reine Victoria. »
Julian se retourna vers Amara. Ses yeux gris étaient fatigués, mais pas vaincus. Il lui avait demandé de lui faire confiance, la veille encore, dans sa bibliothèque. Elle n'avait pas répondu, ce soir-là. Mais elle n'avait pas non plus gardé le sifflet caché.
La petite flûte de cuivre pesait contre sa cuisse, dans la poche de sa veste. L'instrument de son père. L'instrument qui portait la voix de Marguerite en elle. Ou était-ce le contraire ?
« Tu la veux ? » dit Amara.
Marguerite se figea.
« La dernière Caldor. Ta propre arrière-petite-fille. Tu veux que je vienne me briser contre le sceau pour toi. C'est ça, le plan ? Tu n'as jamais été capable de le briser toi-même, alors tu as attendu que du sang de ton sang naisse quelqu'un d'assez puissant pour le faire. »
Le visage de Marguerite se tordit. Amara vit passer une émotion trop rapide pour la nommer — chagrin, peut-être.
« Tu ne sais rien de ce que j'ai sacrifié », murmura la sorcière.
« Je sais que tu as vendu ta fille. Et ta petite-fille. Et ma mère. Tout ce sang répandu pour un sceau que tu ne peux pas atteindre toi-même. »
Marguerite leva la main. L'air autour d'Amara se solidifia comme du verre, comprimant ses poumons. Elle tomba à genoux, les bras plaqués contre son corps.
« Julian. » La voix de Marguerite était redevenue calme. « Le choix est arrivé. Décide maintenant. Elle, ou le sceau. »
Julian restait immobile, les poings serrés. Amara le vit tressaillir quand son propre ombre se détacha du mur derrière lui — celle qui avait la forme de Marguerite, la limite vivante de sa dette.
« Le sceau », dit-il.
Amara ferma les yeux. Ce n'était pas une trahison — c'était ce qu'elle avait toujours su qu'il dirait. Son devoir, c'était seize millions de vies contre une. Elle aurait fait le même choix. Elle l'aurait fait, si elle avait été lui.
Sauf qu'elle avait quelque chose qu'il n'avait pas.
Le sifflet.
Sa main bougea, centimètre par centimètre, contre l'emprise invisible. Marguerite se tourna vers elle, amusée.
« Tu luttes encore ? Quelle vaillance. Quelle inutile vaillance. »
Amara glissa les doigts dans sa poche. Le cuivre était chaud contre sa peau — pas tiède. Chaud. Comme s'il avait attendu son contact. Comme s'il venait de s'éveiller.
Marguerite fronça les sourcils.
« Qu'est-ce que— »
Le sifflet rencontra les lèvres d'Amara et elle souffla. Aucun son audible ne sortit — mais la cave entière vibra, comme si une cloche énorme venait de sonner en dessous de Londres, dans la terre profonde du monde. Le cercle d'albâtre s'illumina d'une lumière blanche et douloureuse. Marguerite hurla, les mains portées à ses oreilles.
Le pouvoir d'Amara n'était pas celui de la sorcière. C'était celui de la famille — celui que son père avait essayé de lui apprendre avant de mourir, avant de lui donner cet objet. Pas un instrument pour briser un sceau. Un instrument pour appeler ceux qui l'avaient précédée. Tous les Caldor qui avaient gardé le sceau avant elle. Toutes les mains qui s'étaient jointes aux siennes à travers le temps.
Le verre invisible explosa en mille éclats. Amara respira à nouveau, largement, le souffle qui la traversait chargé de la présence de ses ancêtres.
Marguerite recula. Ses yeux noirs étaient injectés de sang, et quelque chose de paniqué y brillait — une chose qu'elle n'avait pas ressentie depuis un siècle et demi.
« Tu vas le paier », siffla-t-elle. Puis son ombre se déploya, avala la lumière, et elle fut partie. Seule une traînée de fumée noire resta suspendue dans l'air, comme l'écho d'un cri jamais poussé.
Amara courut vers Danny. La corde céda sous ses doigts. Il était faible, mais vivant — il battit des paupières, la regarda, murmura son nom.
Julian s'approcha, le visage marqué. Il n'avait pas bougé pendant la confrontation. Il n'avait rien fait.
« Amara », commença-t-il.
Elle leva la main pour le faire taire.
À l'étage, très loin, quelque part dans Londres, une sirène de police déchira la nuit. Danny toussa, du sang sur les lèvres. Il fallait l'emmener. Il y aurait un temps pour parler. Il y aurait un temps pour comprendre le choix qu'il avait fait, et celui qu'elle venait de faire elle-même.
Mais pas maintenant.
« On sort », dit-elle. Et sans un regard en arrière, elle passa devant Julian et tira Danny dehors, dans la nuit, dans la ville, dans ce qui restait de leur histoire.
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