La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 22: The Plan
Le brouillard s'accrochait aux réverbères comme des doigts squelettiques quand Amara poussa la porte de la planque de Julian, un entrepôt désaffecté près des docks qu'il utilisait comme base secondaire depuis que Thorne avait été démasqué. L'air sentait le moisi et le métal froid.
Julian était penché sur une carte de Londres étalée sur une table de billard, des marqueurs rouges formant un cercle autour de la zone du marché aux enchères occultes. Son ombre, elle, dansait sur le mur derrière lui—légèrement en décalage avec ses mouvements, comme toujours depuis Bethlem.
« Voss va déplacer Danny avant minuit, dit Amara en posant le sifflet sur la table. La Vieille Dame m'a confirmé que Marguerite supervise la cérémonie elle-même. Elle veut être présente quand le sceau s'ouvrira. »
Julian ne regarda pas le sifflet. Ses yeux restaient fixés sur la carte. « Alors nous avons jusqu'à minuit. »
« Plus que ça. » Amara glissa une feuille froissée hors de sa poche—un plan du bâtiment qu'elle avait récupéré via un contact dans la brigade occulte. « Voss utilise les sous-sols de l'ancienne brasserie Whitbread. C'est là qu'il prépare Danny, pas au marché. La cérémonie principale se tiendra à minuit à Greenwich, sous le méridien. Deux lieux, une seule nuit. »
Elle marqua une pause. « C'est peut-être notre chance. Les séparer. »
Julian leva enfin les yeux. La fatigue creusait ses traits, et quelque chose dans son regard avait changé—plus dur, plus calculateur. Amara se demanda s'il dormait encore.
« Nous ne pouvons pas les séparer, dit-il. Pas si Marguerite est là. Une fois que la cérémonie commence au sous-sol, elle lie tout ce qui se trouve dans le rayon. Si nous frappons la brasserie d'abord, elle le saura instantanément et activera la protection à Greenwich. »
« Alors on frappe Greenwich d'abord. »
« Et Danny meurt avant que nous puissions atteindre la brasserie. »
Silence. Amara frotta ses tempes, sentant le poids du sifflet dans sa poche intérieure—léger, mais porteur d'un vide immense dont elle ne se souvenait plus.
« Il y a une autre possibilité, dit Julian, sa voix tombant d'un ton. À condition que tu sois prête à m'entendre. »
Amara croisa les bras. « Vas-y. »
« La dette que je dois... » Il s'interrompit, comme si les mots eux-mêmes lui pesaient. « Lorsque Marguerite m'a maudit, elle n'a pas seulement créé un lien. Elle a établi un contrat. Une dette. Pour la briser, je dois tuer la sorcière qui l'a prononcée. »
« Tu ne peux pas la tuer. Tu me l'as dit toi-même—sa mort libérerait l'entité scellée. »
« Et si la dette était déjà presque réglée ? » demanda Julian, l'ombre derrière lui s'étirant de manière improbable. « Si la mort de Marguerite pouvait être déguisée—accomplie d'une manière qui ne libère pas le sceau ? »
Amara fronça les sourcils. « Tu veux dire... la tuer sans vraiment la tuer ? »
Julian ne répondit pas directement. Il sortit une fiole de sa poche, un liquide argenté qui semblait danser sous la lumière crue. « Le fer fae. Purifié, concentré. Une injection directe, et même une sorcière immortelle serait forcée dans un état de mort suspendue. Assez longtemps pour accomplir la cérémonie de rupture sans déclencher le sceau. »
« Tu as vraiment pensé à tout. »
« J'ai eu sept siècles pour le faire. »
Amara s'approcha de la table, étudiant la fiole. Le fer fae—l'un des seuls matériaux connus pour neutraliser les magies anciennes comme celle de Marguerite. Mais quelque chose clochait. Depuis l'incident à Bethlem, depuis la manifestation de l'ombre de Marguerite dans la bibliothèque, elle voyait comment Julian évitait certains détails.
« Tu dis “la dette que je dois”. Pas “le serment”. Pas “le lien”. Une dette. »
Julian resta immobile. Son ombre, elle, sembla se figer—comme si elle écoutait aussi.
« Une dette se rembourse, dit-il lentement. Le serment de sang qui me lie à elle est basé sur un échange. Elle m'a donné quelque chose, et je lui dois quelque chose en retour. J'ai cru pendant des siècles que c'était ma vie qu'elle réclamait. Mais quand Marguerite s'est manifestée dans ta bibliothèque... quand elle t'a proposé de prendre ma place... »
Amara sentit un frisson lui parcourir l'échine. « Elle ne voulait pas que tu meures. Elle voulait te garder. »
« Oui. » La voix de Julian n'était plus qu'un murmure. « Et si je ne peux pas rompre le lien par la mort—pas sans libérer le sceau—alors il faut le rompre par le remboursement. Je dois lui donner ce qu'elle réclame, et le lui reprendre ensuite. »
« Que réclame-t-elle ? »
Julian la regarda. Vraiment la regarda, enfin, avec une intensité qui la fit frissonner.
« Toi. La dernière descendante des Caldor. Elle veut que je te lui livre en échange de ma liberté. C'est pour cela qu'elle a dirigé l'ordre occulte vers toi. C'est pour cela que Voss a enlevé Danny. Tout ce qui s'est passé depuis le début... c'est une seule et même mécanique. Nous sommes tous les pièces d'une horlogerie dont Marguerite tire les aiguilles. »
Amara resta figée. Le sifflet semblait peser une tonne dans sa poche.
« Et que se passe-t-il si je refuse de me livrer ? »
« Alors nous envoyons Danny à la mort, et le sceau s'ouvre dans trois jours quoi qu'il arrive. Le sang versé par Voss à minuit suffira à affaiblir le sceau au point que Marguerite pourra le briser elle-même. »
« Il y a une troisième option. »
Julian haussa un sourcil.
« Nous la trompons, dit Amara en déposant le sifflet sur la carte entre eux. Nous lui donnons l'impression qu'elle a gagné. Vous m'amenez à elle comme convenu. Mais nous retournons son propre piège—nous utilisons la cérémonie de remboursement pour la lier au sceau à sa place. Pour qu'elle ne soit plus l'immortelle, mais la prisonnière. »
Le silence qui suivit fut si profond qu'Amara entendait son propre cœur battre.
L'ombre de Julian glissa lentement sur le mur, indépendante de lui, jusqu'à ce qu'elle forme une silhouette féminine qui les contempla tous les deux.
Marguerite.
« Tu es plus intelligente que je ne le pensais, descendante des Caldor, » dit la voix qui venait de nulle part et de partout à la fois. « Mais tu oublies une chose. Si tu lies Marguerite au sceau, ce n'est plus Julian qui doit la tuer pour briser son lien. C'est toi. Et tuer celle qui est ton sang—ton aïeule—te coûtera bien plus que ta mémoire. »
Amara sentit le sol se dérober sous ses pieds.
« Mon... quoi ? »
L'ombre rit, un son aussi sec que des feuilles mortes.
« Marguerite Whitmore était la femme qui a mis au monde ta grand-mère. La lignée Caldor n'a jamais protégé le sceau par vocation. Elle l'a protégé parce que c'est elle qui l'a créé. Et seule une Caldor peut le défaire. »
Le sifflet dans la poche d'Amara semblait maintenant brûler. Ses doigts trouvèrent l'objet contre son cœur, et elle sentit le poids des souvenirs qu'elle avait vendus—et de tous ceux qui restaient, désormais entachés.
Elle regarda Julian. Il ne détourna pas les yeux.
« Tu le savais, dit-elle. Tu le savais depuis le début. »
« Je le savais depuis la bibliothèque, » admit-il doucement. « Quand son ombre t'a proposé de prendre ma place. Elle ne voulait pas une remplaçante. Elle voulait sa propre chair et son sang pour accomplir ce qu'elle n'a jamais pu faire elle-même. »
Amara inspira profondément, sentant le poids de chaque choix qui l'attendait. Danny. Julian. Une arrière-grand-mère immortelle qui l'avait manipulée depuis le ventre de sa mère.
Elle remit le sifflet dans sa poche.
« Alors on lui donne ce qu'elle veut, dit-elle. Et on lui montre que les Caldor apprennent de leurs erreurs. Je suis la dernière. Et je ne serai ni sa prisonnière, ni son instrument. »
Elle leva les yeux vers l'ombre dansante.
« Je serai son exécution. »
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.