La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 30: The Night Before
Les réverbères de Bloomsbury bavaient une lumière jaune sale sur le pavé mouillé. Amara posa le sac de toile contre le mur de briques du British Museum, les doigts engourdis par le froid de décembre. Minuit moins le quart. Le solstice était dans vingt-trois heures, et elle n’avait toujours pas la certitude que le rituel fonctionnerait—pas avec un grimoire corrompu, pas avec un complice dont le cœur était scellé à la créature qu’elle devait détruire.
Julian se tenait à trois pas, immobile, les mains enfouies dans les poches de son manteau. Il avait l’air d’un homme qui attend une exécution, pas d’un homme qui prépare un sauvetage.
« Tu es sûr de l’emplacement ? » demanda-t-elle, plus pour briser le silence que par besoin réel.
« La salle égyptienne, salle quatre. C’est là que le Keeper a planqué l’original, et c’est là que la ligne de force croise la Tamise souterraine. Les deux courants se touchent à minuit. »
Elle déroula la carte qu’elle avait volée—non, *empruntée*—aux archives du Keeper. Les annotations gobelines étaient minuscules, presque illisibles, mais les cercles de craie qu’elle-même avait ajoutés formaient une étoile irrégulière autour de la salle du sarcophage de Nectanébo. Amara se redressa, les doigts crispés sur la craie blanche.
« Julian. »
Il tourna la tête, mais ses yeux restèrent ailleurs.
« Tu m’as dit que Marguerite avait maudit ta lignée. Que ton arrière-arrière-grand-mère avait scellé le pacte en échange de pouvoir. »
Un muscle tressaillit sous sa pommette. Il ne répondit pas.
« Je suis allée voir le registre des naissances magiques, ce matin, au Guildhall. Les archives sont complètes jusqu’en 1798. La branche Cole n’y figure pas. Elle commence en 1632, avec un seul nom : Eleanor Cole, servante dans une maison de Southwark. Trois mois après que tu sois revenu de France. Et le premier enfant d’Eleanor a neuf doigts—comme toi quand tu as perdu le petit doigt de la main gauche en duel. »
Le silence de la rue l’enveloppa comme un linceul.
« Tu étais mon ancêtre, Julian. Le fondateur. Pas la victime. »
Il ferma les yeux un long moment, et quand il les rouvrit, quelque chose s’était effondré derrière son regard. « Oui. »
Le mot tomba entre eux comme une pierre dans une eau noire.
« J’ai épousé Eleanor en 1632, sous le nom de Jacob Cole. Je t’ai donc aussi été, indirectement, ton arrière-grand-père à onze générations. »
Elle sentit le sang quitter son visage. Sa main chercha le mur derrière elle, trouva la brique glacée. « Tu as… tu as épousé ta propre lignée ? Tu as tissé toi-même la clé humaine ? »
« Marguerite n’a jamais eu besoin de te trouver. J’ai veillé à ce que ta famille existe. J’ai choisi les conjoints, orienté les mariages, maintenu le sang magique dans des veines qui n’auraient jamais dû le porter. La clé, ce n’était pas elle qui l’avait forgée. C’était moi. Je l’ai fabriquée pour pouvoir un jour la détruire. »
« Détruire ? » Amara entendit sa propre voix monter d’un octave. « Tu as maudit ma famille pour *détruire* la sorcière ? En sacrifiant des générations entières ? »
« Ce que j’ai fait— » Il fit un pas vers elle, et elle recula. Il s’arrêta, mains levées. « Ce que j’ai fait était impardonnable. Mais Marguerite n’était pas une simple femme. C’était une force naturelle, un incendie vivant. Tu l’as vue dans le miroir. Tu as vu ce qu’elle a fait à Danny. »
« Ne parle pas de Danny, » cracha Amara. « Danny ne sait même pas si tu es son ami ou son geôlier. Tu m’as dit qu’il était vivant, mais tu m’as laissée le croire mort. Tu lui as permis de penser que tu me protégeais, pendant que tu gardais le secret de la clé dans ta poche. »
« J’ai pensé que si tu savais trop tôt, tu partirais seule. »
« Et si je l’avais su tout de suite, je n’aurais jamais accepté de coucher dans un lit avec toi. Compte là-dessus. »
Le mot *coucher* flotta entre eux avec une violence inattendue. Amara vit les mains de Julian se serrer au fond de ses poches, mais il ne releva pas.
« La clé que tu es, » dit-il doucement, « ce n’est pas un objet. C’est une alliance. J’ai lié le sang de ma lignée à la mer de force qui coule sous Londres. C’est pour ça que le sifflet résonne quand la faille est proche. Tu es un pont, Amara. Depuis quatre siècles. Le pont que je devais devenir moi-même, avant de comprendre que j’avais tort. »
« Tu as eu quatre siècles pour trouver une autre solution. »
« J’ai cherché. J’ai consulté des alchimistes, des prêtres, des démons. J’ai vendu mon âme trois fois, dans trois langues différentes, pour essayer de la réécrire. Le seul chemin correct, c’est le rituel d’origine—le livre du Keeper.» Il sortit un objet de sa poche intérieure, une clé en laiton usée. « Je l’ai. Le Keeper me l’a donnée quand tu cherchais le miroir. Elle ouvre la salle quatre. »
Amara regarda la clé sans la prendre. Quelque chose clochait. Quelque chose dans la précipitation soudaine de Julian, dans sa franchise inattendue.
« Pourquoi maintenant ? Pourquoi tu ne me l’as pas donnée avant que je fasse le pacte avec le gargouille ? Avant que je doive retourner lui parler du miroir ? »
Il la regarda un temps trop long. Puis il dit, d’une voix qui n’avait plus rien de contrôlé : « Parce que le pacte que j’ai scellé avec Marguerite, hier soir—elle me l’a précisé. Si je t’aide consciemment à la piéger, elle le saura. Elle le sentira à travers le lien. Elle sera prête. Le seul moyen de mener le rituel sans qu’elle le détecte, c’est que je sois *inconscient* de ce que je fais. »
Il leva la main gauche. La paume portait une marque rouge vif, une spirale qui semblait vivante, qui pulsait légèrement sous la lumière du lampadaire.
« Je dois vider ma mémoire, Amara. Ce soir. Si je me souviens du plan, elle saura. J’ai trouvé une incantation d’oubli dans le grimoire volé. Elle durera jusqu’à minuit demain. Après le rituel, elle se dissipera—si je vis pour la voir mourir. »
Le cœur d’Amara se serra dans sa poitrine. Elle voulut parler, mais les mots lui manquèrent.
« Tu veux que je t’efface. »
« Tu n’as pas le choix. Si tu veux la piéger, tu n’as pas le choix. Je deviendrai ton ennemi demain, dans le meilleur des cas. Je t’empêcherai peut-être de faire ce qui doit être fait. Il faudra que tu te souviennes de cette conversation, même si moi je ne le fais plus. »
Il tendit la clé vers elle, la brisa en deux, et lui jeta les deux moitiés. Elles atterrirent avec un bruit mat dans la poussière entre eux.
« Prends celle-ci, et l’autre ira dans le sifflet. La clé partagée est un sceau : quand tu souffleras dedans demain, mon souvenir reviendra, et elle saura que je l’ai trahie. Elle arrivera enragée. C’est exactement ce qu’on veut. Fureur égale imprudence. Imprudence égale ouverture. »
Amara ramassa les moitiés de clé. Le métal était chaud, presque brûlant, comme s’il avait été tenu longtemps dans une main fiévreuse.
« Tu vas vraiment t’effacer pour ça ? »
Julian sourit—le premier vrai sourire qu’elle voyait sur lui depuis des jours, un sourire qui ne montait pas jusqu’à ses yeux, fatigué, résigné. « Je t’ai aimée quatre siècles avant de savoir ton nom, Amara. J’ai bâti ta famille, veillé sur elle, corrigé ses erreurs, pleuré ses morts. Cette nuit, je vais te perdre dans ma tête. Mais si cela te permet de vivre demain, cette perte sera la seule chose que j’aurai jamais faite de bien dans ma longue, longue existence.»
Il s’approcha d’elle, et elle ne recula pas. Il effleura du bout des doigts la mèche de cheveux tombée sur son front.
« Après l’incantation, je ne me souviendrai pas qui tu es. Je risque de te frapper, de te dénoncer, de te tuer si l’ordre m’en est donné. Tu devras courir vite. »
Il sortit de sous son manteau une paire de menottes anciennes, en fer noir, ornées de runes.
« Commence par m’attacher. Pas question de te laisser me tuer au premier geste. »
Amara prit les menottes. Leur poids la surprit. Julian s’agenouilla devant elle, les mains jointes tendues, offrant ses poignets comme on offre une corde à son bourreau.
« Fais-le, » murmura-t-il. « Et quand tout sera fini, trouve-moi. Trouve-moi dans ce que je serai devenu, et dis-moi que tu as réussi. C’est la seule promesse que je te demande. »
Elle referma les menottes. Le clic meurtrier résonna dans la rue vide.
Au moment où le fer toucha sa peau, Julian sembla se ratatiner, la lumière de ses yeux se voila. Il regarda ses poignets enchaînés comme s’il ne les reconnaissait pas, puis leva la tête vers Amara. Une interrogation muette, pure, désarmée. Elle n’existait plus pour lui.
Amara se pencha, prit son visage entre ses mains—un pouce de chaque côté de la mâchoire—et pressa son front contre le sien.
« Tu t’appelles Julian. Tu es un démon, mais tu as été un homme, une seule fois. Et cette fois-là, tu m’as aimée. Dors maintenant. Quand tu te réveilleras, je te détruirai si je le peux. »
Elle lâcha l’incantation qu’il lui avait écrite sur un coin de parchemin. Les runes montèrent de sa voix comme de la fumée rance, entrèrent dans ses narines, dans ses oreilles, dans les fentes de son cerveau.
Julian s’affaissa sur le pavé, inconscient, comme un pantin qu’on lâche.
Amara resta seule avec les deux moitiés de clé, la nuit, et la certitude glaciale que démarrer le rituel sans lui signifiait le faire seule, contre la créature la plus puissante que Londres ait jamais abritée.
Derrière elle, un bruit de pas sur les pierres. Elle se retourna—mais la rue était vide.
Seule une carte de visite blanche se tenait contre le mur, comme laissée par une main invisible. Elle portait, en lettres dorées, une seule ligne :
*Vous pourrez peut-être le convaincre d’oublier. Mais moi, je n’oublie pas. — M.*
Amara la ramassa. Le papier était froid. Sur le dos, une adresse était écrite au crayon, de l’écriture serrée de Danny : *Docks, entrepôt 7. Viens seule. Il faut que je te parle de ton père.* Sur le seuil du musée, la sifflet—encore dans sa poche—chanta une note unique, pure, désespérée.
Il restait vingt-trois heures avant minuit. Et maintenant, tout le monde savait qu’elle savait.
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