La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 31: The Whistle Sings
L’horloge de Bloomsbury sonnait minuit quand l’air se figea. Amara sentit le froid lui mordre les doigts, puis le calme surnaturel qui précède l’orage. Le cercle de craie qu’elle avait tracé sur le parquet de l’entrepôt désaffecté luisait d’une lueur argentée, et le grimoire corrigé, ouvert à la page du rituel, attendait sur le piédestal de pierre qu’elle avait improvisé.
Elle déglutit, la main crispée sur le sifflet d’argent. L’objet vibrait contre sa paume, comme s’il respirait. Le souffle de son père, piégé là depuis si longtemps, semblait retenir l’air.
Marguerite apparut sans bruit. Non pas par une porte, mais comme si le monde avait simplement renoncé à la contenir. Elle se tenait entre deux lampes halogènes, silhouette irréelle dans sa robe blanche immaculée, les cheveux d’un blond quasi transparent lui tombant sur les épaules. Son sourire avait la douceur d’un scalpel.
« Amara. Enfin. »
La voix traversait Amara comme une lame tiède. Toujours ce charme insidieux, cette familiarité dont elle aurait dû se méfier. Mais elle ne voulait plus méfier. Elle voulait frapper.
« La chair de ma chair, continua Marguerite en s’approchant du cercle. Quatre siècles à tisser ton sang, à l’affiner, à sculpter ta lignée pour qu’elle me reçoive. Julian a bien travaillé, finalement. »
Amara serra la mâchoire. « Julian n’a fait que payer pour ses erreurs. Tu n’es pas une héritière. Tu es une maladie. »
Marguerite rit, un son cristallin qui fissura le plâtre au plafond. « Une maladie ? Douce enfant. Je suis la raison pour laquelle ton aïeule a croisé un démon, pour laquelle ton arrière-grand-père a fui Dublin, pour laquelle ta mère s’est éteinte si jeune. Je suis ton ombre portée, enfin prête à reprendre corps. »
Elle leva la main. Autour du cercle, les runes protectrices s’embrasèrent d’un rouge malsain avant de crépiter comme des braises inondées. La protection fondait. Amara sentit le poids de l’onde, la pression qui cherchait à entrer dans sa cage thoracique, à taper contre son esprit.
Le sifflet chantait dans sa main.
Pas pour Annabel. Pour son père. Pour le souffle qui l’avait portée, qui l’avait suivie depuis la tanière du vieil homme dans les Highlands, qui répondait aux secrets du sceau comme s’il en avait toujours fait partie.
Marguerite franchit la limite de craie qui se désintégra sous sa botte. Amara recula d’un pas, le grimoire ouvert sur le côté. Les symboles du parchemin s’affolèrent à l’approche de la sorcière.
« Le rituel, susurra Marguerite. Je l’ai vu il y a un siècle. Il était déjà corrompu par ta famille. Me piéger, disait-on. M’absorber. Mais tu sais ce qu’il fait réellement, n’est-ce pas, ma petite ? Il fait de toi mon nouveau réceptacle. »
Elle tendit la main. Amara sentit la friction à l’intérieur de son crâne, la présence qui essayait de se lover, de se déployer dans ses souvenirs, dans sa peau. Ses genoux tremblèrent. Le sifflet s’échauffa, la crainte de sa chair frappant contre l’argent.
Ce n’était pas le rituel qu’elle allait faire.
Elle avait passé la nuit à le réécrire. Le grimoire du Keeper — la vraie version, celle du XVᵉ siècle — donnait la clé de l’absorbtion, mais aussi une variante. Un sacrifice vivant. Le sceau de Caldor n’avait jamais été conçu pour libérer les enfermés. Il était conçu pour les retenir. Et pour retenir, il fallait une âme.
Amara leva le sifflet à ses lèvres.
« Non. »
Marguerite rit encore, mais cette fois il y avait une nervure de doute. « Tu crois qu’un jouet de famille peut m’arrêter ? »
Amara souffla. La note qui s’en échappa n’était pas un chant, pas un son menu. C’était une plainte pleine et profonde, venue du ventre de l’argent, chargée de soixante ans d’absence. Le souffle de son père se déploya dans la pièce, caressa les murs, s’infiltra dans le cercle.
Marguerite ouvrit la bouche pour protester. La plainte venait de son cœur, une vibration basse et courte qui souleva les cheveux d’Amara et fit vaciller les lampes. Marguerite se figea en plein geste, une expression de surprise glacée sur ses traits.
La sorcière se jeta en avant. Amara recula, le grimoire entre eux. La page du rituel corrigé claqua dans le vent invisible. Elle récita la formule modifiée, les phrases qu’elle avait triturées toute la nuit, les mots qui ne visaient pas à absorber, mais à refermer.
Le sceau de Caldor se réveilla sous Bloomsbury. Elle le sentit dans le plancher, dans la pierre de Londres, un réseau d’encre et de temps qui formait une gangue. Marguerite se prit le poignet, cria — une note plus humaine que toutes celles qu’elle avait émises — et le sol s’ouvrit.
Pas pour engloutir. Pour avaler la lumière. Toute la blancheur de la sorcière, son énergie, son mal ancien, se rua dans le réseau du sceau. Mais il fallait un réceptacle pour la tenir au chaud.
Le sifflet.
Toujours entre les lèvres d’Amara, il luisait de la chaleur de son père. La voix de Marguerite se fracassa contre son crâne, une dernière salve d’incompréhension et de rage. « Qu’as-tu fait ? »
Amara souffla plus fort. La plainte se fit écrasante. Le métal devint incandescent, puis se brisa dans un bruit sec de verre brisé.
La lumière viola de Marguerite fut aspirée à l’intérieur, puis la pièce retomba dans un silence de plomb.
Amara resta à genoux, les mains sur le sable du sifflet réduit en miettes. Le souffle qui l’avait accompagnée, le murmure grave qui montait parfois la nuit quand elle se sentait seule, s’était tu.
Le réseau du sceau résonna encore une seconde, comme un écho sous les pavés. Et puis plus rien.
Elle resta là, seule dans l’entrepôt, le grimoire ouvert sur le côté, la poussière d’argent collée à ses paumes. Le sifflet était mort. Son père était retourné au silence, cette fois pour toujours, et le sceau tenait.
Dehors, la ville dormait. Londres ne saurait rien de la bataille qui venait d’avoir lieu, ni du prix qu’elle venait de payer. Mais Amara, elle, sentait encore le froid métallique contre ses lèvres.
Et le vide immense, là où le souffle avait été.
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