La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 6: Blood Sister
La pluie battait contre les fenêtres du poste quand l'appel arriva. Une femme retrouvée dans une chapelle désaffectée de Whitechapel, la gorge ouverte mais sans une goutte de sang. Amara connaissait déjà la scène avant même d'y mettre les pieds — la même odeur de fer rouillé et d'encens brûlé, les mêmes marques de griffes sur les murs de brique.
— Il copie, dit-elle en s'accroupissant près du corps.
Julian l'observait de l'entrée, les mains enfoncées dans les poches de son manteau noir. Il n'était pas entré, pas encore. Depuis l'attaque de la créature au poste, il gardait ses distances. Amara voyait la marque sombre qui rampait sur le dos de sa main droite, malgré ses gants.
— Copie quoi ? demanda-t-il.
— Ton symbole. Celui du pont. Mais ce n'est pas toi qui as fait ça.
Il hocha lentement la tête. Un imitateur, ou quelqu'un qui cherchait à attirer leur attention en utilisant un langage qu'ils comprendraient.
— La victime, dit Amara en relevant le sac à main de la femme. Alice Fairweather, archéologue. Elle travaillait sur des textes anciens, des trucs ésotériques.
Elle ouvrit le téléphone de la victime — débloqué, un geste de précipitation ou de désespoir. Le dernier message datait de six jours. Un nom lui sauta aux yeux et son cœur cessa de battre une seconde.
*Tu devrais rencontrer mon frère. Il est à Londres. Il pourrait vous aider avec la transcription.*
Avec une photo jointe. Un homme aux yeux clairs, la mâchoire serrée, un sourire nerveux. Quelques années de plus que dans son souvenir, la barbe naissante qui n'existait pas à l'époque.
Danny.
Amara ravala un son — un mélange d'étonnement et de peur. Danny avait disparu depuis quatre ans. Ils avaient cru qu'il était mort dans un accident en Écosse. Elle avait porté le deuil, pleuré dans le silence de sa petite cuisine, signé les papiers.
— Amara ? dit Julian, la voix soudain plus proche. Qu'est-ce que c'est ?
Elle lui tendit le téléphone sans un mot. Son regard glissa sur l'écran, puis s'arrêta sur la photo. Quelque chose changea dans son visage — imperceptible, mais Amara le vit. Ses mâchoires se crispèrent, et il tourna la tête vers la pluie comme pour fuir la question qu'il savait venir.
— Tu le connais ? demanda-t-elle.
— Non.
— Tu mens.
Le silence s'étira entre eux, lourd comme le brouillard qui enveloppait la ville. Julian ne mentait presque jamais — c'était là tout son problème. Mais quand il le faisait, il était doué. Amara, pourtant, avait appris à lire les ombres.
— Julian, mon frère est à Londres. Il a disparu depuis des années. Et la seule piste que j'ai, c'est cette femme morte avec un symbole que tu as dessiné. Je n'ai pas le temps pour tes secrets.
Il se retourna, et pour une fraction de seconde, quelque chose de vulnérable — presque de l'angoisse — passa dans ses yeux. Puis le masque retomba.
— Ta famille... commença-t-il, puis il s'arrêta. Les Caldor. Amara, je ne peux pas t'aider à retrouver ton frère.
— Pourquoi ?
— Parce que si Danny est avec les Échos de la Pierre — le groupe d'historiens marginaux avec qui Alice travaillait — il est plus dangereux que tu ne veux l'admettre.
Amara se releva, les genoux douloureux d'être restée accroupie sur les dalles froides.
— Tu sais quelque chose. Dis-le-moi.
Julian la regarda longuement. Son pouls battait visiblement à sa tempe — un détail qu'il ne pouvait pas contrôler, malgré des siècles de pratique. La marque sur sa main semblait palpiter dans la lumière tamisée.
— Je ne peux pas. Pas encore.
Il sortit sans un mot de plus, la laissant seule avec le corps de la femme morte et le téléphone qui lui brûlait la main.
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L'archive criminelle de Scotland Yard regorgeait d'histoires effacées des mémoires. Amara y passa l'après-midi, les doigts jaunis par la poussière des vieux registres, à la recherche d'un nom.
Blackwood. Julian Blackwood. Elle avait essayé de le chercher plus tôt, mais il n'existait aucune trace officielle de lui — ni passeport, ni acte de naissance, ni fiche de paie. Un fantôme, dans un système qui n'oubliait jamais.
Mais les fantômes laissent des traces si tu sais où regarder.
Ce fut un registre de 1693 qui l'arrêta. Un cas de sorcellerie présumée dans le district de Southwark. Le constable de l'époque avait noté, à la marge, dans une encre plus pâle que le reste : *Interrogé par un certain Blackwood, gentleman, qui s'est présenté comme agent du shérif. Aucune vérification possible.*
Amara tourna les pages suivantes. Le même nom apparaissait encore et encore — 1711, un meurtre rituel près de la Tamise ; 1722, une disparition bizarre d'une famille entière ; 1742, un procès en sorcellerie dont les archives étaient lacunaires, mais où une signature figurait en bas de page : une boucle élégante, suivie du nom Blackwood.
Mais il y avait autre chose. Dans le registre de 1693, un détail étrange. Le nom de la femme accusée de sorcellerie.
*Beatrice Caldor.*
Amara s'arrêta, les doigts posés sur le mot. Caldor. Le nom de famille de son père — celui qui avait fondé l'ordre que Julian avait créé. Patrick Caldor. Père d'Amara et de Danny. Un homme qu'elle croyait mort dans un accident, et dont le sifflet en laiton cachait le nom d'une famille qui avait tué Julian.
Une coïncidence ? Elle savait mieux que ça maintenant. Dans leur monde, les coïncidences étaient des fils que quelqu'un tirait.
Elle sortit son téléphone et composa un numéro qu'elle connaissait par cœur. Le portable de Danny — le vieux numéro qu'elle n'avait jamais effacé. Il sonna, et sonna. Puis un message automatique, la voix enregistrée de son frère, plus jeune, plus heureux.
*Laisse ton message après le bip. Je te rappelle aussitôt que possible. Qui que tu sois.*
Amara coupa la communication, la gorge serrée. Quatre ans. Quatre ans pour apprendre que Danny était vivant, à Londres, à travailler avec une archéologue assassinée d'une manière qui portait la signature de la famille même qui avait cherché à tuer Julian.
Et Julian savait. Julian savait, et il se taisait.
Elle retourna au registre de 1742, la page du procès que Julian avait signé. L'encre avait bu la poussière des siècles, mais une phrase attira son regard, écrite à la hâte dans le coin : *La créance se paie en deux siècles et demi. Le sang le paiera.*
Un frisson parcourut l'échine d'Amara. Deux siècles et demi. 1742 plus deux cent cinquante ans... 1992. L'année où son père était mort.
Elle referma le registre d'un geste brusque et regarda l'heure. Le marque sur la main de Julian s'étendait. La créature de terre lui avait donné soixante-douze heures. Il lui en restait sans doute moins de douze maintenant.
Et tout à coup, elle comprit la connexion froide et dure qui s'installait dans sa poitrine : la dette de Julian n'était pas une abstraction. C'était une promesse que son ancêtre avait payée de sa vie — et quelqu'un, quelque part, venait de réclamer le paiement suivant.
Elle fourra le registre sous son bras et sortit dans la nuit de Londres, le téléphone de Danny toujours serré dans sa main.