La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 8: The Bargain
L’entrepôt de Wapping sentait le moisi et la rouille. Amara suivait Julian le long d’une passerelle métallique suspendue au-dessus d’une salle immense où des caisses de bois s’alignaient comme des tombes. Des lampes à huile, placées à intervalles réguliers, projetaient des ombres tremblantes sur les murs de briques suintants.
— Tu es sûr de la source ? demanda-t-elle à voix basse.
— Le sorcier que nous avons interrogé n’a pas menti sur tout. La vente aux enchères a lieu ce soir. Le Heart of London y sera présenté.
Amara s’arrêta, la main sur la rambarde rouillée.
— Un cœur. De Londres. Et ils le vendent comme un vase Ming ?
Julian tourna la tête vers elle. Dans la pénombre, ses yeux avaient cette lueur ancienne qu’elle commençait à connaître — celle qui précédait une révélation qu’il aurait préféré taire.
— Ce n’est pas une métaphore. Le Heart of London est un artefact forgé à partir des fondations mêmes de la cité. On dit qu’il contient un fragment du premier pacte qui a fait de Londres une ville de pouvoir. Entre les mains des Caldor, il pourrait… réactiver des promesses anciennes.
Le nom de famille la frappa comme une gifle.
— Les Caldor. Ceux qui ont signé le contrat de 1742. Ceux dont ma mère porte le nom.
Julian ne répondit pas. Il descendit l’escalier métallique, ses bottes résonnant dans le vide. Elle le suivit, maudissant intérieurement la façon dont chaque révélation semblait tirer un fil de plus dans le tissu déjà effiloché de sa vie.
Ils trouvèrent l’entrée derrière une caisse marquée « THEATRE PROPERTIES LTD ». Une porte blindée, discrète, presque invisible dans la pénombre. Julian posa la paume sur la serrure. Un murmure s’échappa de ses lèvres — une langue qu’Amara ne reconnaissait pas. La serrure cliqueta.
— Depuis quand sais-tu ouvrir les portes comme ça ? demanda-t-elle.
— Depuis toujours. Je préfère juste ne pas en faire une habitude devant toi.
La porte s’ouvrit sur un couloir étroit. Des bougies étaient alignées au sol, créant une procession de flammes dansantes. L’air était chargé d’encens lourd, d’encaustique et de quelque chose d’autre — un parfum métallique et sucré qui lui retourna l’estomac.
Au bout du couloir, une salle voûtée. Des rangées de chaises en velours rouge, une scène basse au centre. Une trentaine de personnes étaient assises, capuches relevées, visages dissimulés. Sur la scène, sous un dôme de verre, reposait un objet qui semblait pulser d’une lumière sourde. Petite, pas plus grande qu’une pomme. Noire comme l’obsidienne. Mais elle émettait un battement régulier que l’on pouvait presque entendre — comme un cœur, précisément.
— C’est lui, murmura Julian.
Un homme en robe grise monta sur la scène. Sa voix portait sans effort.
— Mesdames et messieurs. Membres de la Confrérie de l’Argile et du Sang. Ce soir, nous offrons ce que nos ancêtres ont gardé pendant trois siècles. Le Heart of London. Le prix de départ est fixé à cinq cent mille livres.
Amara sentit Julian se tendre à côté d’elle.
— Cinq cent mille ? siffla-t-elle.
— Ce n’est pas l’argent qui les intéresse. C’est qui achète. Un acheteur particulier voudra dire que la Confrérie a accès à un réseau plus large.
Les enchères commencèrent. Des mains gantées se levèrent. Julian regarda fixement le dôme de verre, ses doigts se crispant sur la rambarde de la galerie où ils s’étaient glissés.
— Je dois interrompre ça, dit-il.
— Attends. On ne sait pas combien ils sont, ni s’ils sont armés.
— Je m’en fiche. Si le Heart tombe entre les mains de quelqu’un qui sait l’utiliser…
Il fit un pas en avant. Amara attrapa son bras. Sous la manche de son manteau, sa peau était brûlante. La marque sombre — celle que le limon lui avait laissée — serpentait désormais jusqu’à son poignet. Le compte à rebours. Il ne lui restait plus que quelques heures avant…
— Julian. Tu n’as pas la force pour un combat direct.
Il la regarda. Pour la première fois, elle vit de la fatigue dans ses yeux — quelque chose qui ressemblait presque à du désespoir.
— Je n’ai peut-être pas le choix.
— Nous avons toujours le choix. C’est toi qui me l’as appris.
Elle lâcha son bras et se redressa. Fit quelques pas vers le bord de la galerie, observa la salle en contrebas. La vente approchait de son terme — l’offre était maintenant à huit cent mille livres, portée par une silhouette massif en noir au premier rang.
— Je descends par l’escalier de service, dit-elle. Je fais diversion. Pendant ce temps, tu prends le Heart et tu sors.
— Amara. C’est dangereux.
— Je sais.
— Je veux dire… pour toi. Avec eux. Ils ne te feront pas de quartier.
Elle lui sourit, sans chaleur.
— Je n’ai jamais demandé de quartier.
Elle descendit avant qu’il ne puisse protester. L’escalier de service était étroit, mal éclairé. Elle déboucha dans un couloir adjacent à la salle, derrière un rideau de velours. Elle poussa le rideau et entra.
L’effet fut immédiat. Une vingtaine de têtes se tournèrent vers elle. Le commissaire-priseur en robe grise s’arrêta au milieu d’une phrase.
— Désolée d’interrompre, dit-elle en sortant sa carte de police. DS Amara Cole, métropole de Londres. Cette vente me paraît suspecte.
Un murmure parcourut l’assemblée. Quelqu’un se leva brusquement, renversant une chaise. Le silence qui suivit fut brisé par une voix grave, venue du premier rang.
— DS Cole. Nous nous demandions quand vous nous trouveriez.
L’homme massif se leva. Il était immense — bien plus d’un mètre quatre-vingt-dix — et ses yeux étaient d’un noir profond, sans blanc apparent.
— Je m’appelle Malachai Voss. Et vous êtes en train de commettre une grave erreur.
Les deux hommes à ses côtés se levèrent. Amara recula d’un pas, la main vers son arme. Quelque chose claqua derrière elle — elle se retourna : deux autres sorciers venaient de refermer la porte du couloir qu’elle avait empruntée. Ils étaient cinq autour d’elle. Six avec Voss.
— Vous croyez que votre arme m’impressionne ? dit Voss en s’approchant. Je vois votre aura, inspecteur. Elle tremble comme une flamme dans le vent. Vous avez un don que vous ne comprenez pas. Vous êtes comme eux, au fond. Vous n’avez jamais su où vous finissiez.
Elle tira son arme.
— Reculez.
— Ou quoi ? Vous allez me tuer ? Avec ce que vous portez en vous ?
Sa main jaillit. Amara n’eut pas le temps de réagir — il lui saisit le poignet, lui tordit le bras. L’arme tomba. Une douleur fulgurante lui monta le long de l’épaule. Les autres sorciers se resserrèrent autour d’elle, mains levées, des glyphes de lumière s’allumant dans l’air.
— Amenez-la à la chambre du fond, ordonna Voss. Elle nous servira de garantie.
Ils l’entraînèrent sans ménagement. Elle se débattit, mais ils étaient trop forts — leurs paumes étaient glaciales, comme si la vie s’était retirée de leurs chairs. Ils la jetèrent dans une pièce sombre qui sentait la terre humide, verrouillèrent la porte.
Elle se releva, les mains contre le métal froid. Sa tête tournait. Des battements sourds lui résonnaient aux tempes — le cœur artefact, peut-être, pas si loin.
Puis un bruit derrière elle. La serrure claqua. La porte s’ouvrit sur Julian, silhouette sombre dans l’embrasure.
— Viens. Maintenant.
Elle secoua la tête.
— Ils vont me chercher. Si je disparais, ils lanceront une recherche.
— Écoute-moi. J’ai pris le Heart.
— Quoi ?
— Juste avant qu’ils ne te capturent. J’ai pris le Heart dans le dôme — j’ai utilisé une illusion pour le remplacer par une pierre. Ils croient l’avoir encore. Mais Voss vérifiera rapidement, et quand il découvrira qu’il est parti, il comprendra qu’ils ne détiennent pas un otage, mais un leurre.
Il fit un pas vers elle. Son visage était tendu, sa main droite — brûlée par la marque — cachée sous son manteau.
— Je vais leur proposer un marché. Le Heart en échange de ta libération.
— Non. C’est ton seul atout. Tu ne peux pas le leur rendre. Si le Heart tombe entre les mains de Voss, tout ce qu’on a découvert sera perdu.
— Amara. Tu ne comprends pas. Je t’ai vue te faire prendre parce que je n’ai pas réagi assez vite. Je ne vais pas te laisser payer pour mon erreur.
— C’est un artefact. Je suis une flic. Si je dois être la raison pour laquelle tu caches des secrets que tu passes des siècles à enterrer — alors je ne suis pas d’accord.
— Tu es plus précieuse que tous ces objets, murmura-t-il. Tu n’as aucune idée.
Elle le regarda, les yeux brillants. Les secondes s’étirèrent.
— Julian, la marque sur ta main. Tu n’en as plus pour longtemps.
— Je sais.
— Si tu leur donnes le Heart, tu n’auras plus rien pour négocier avec le limon. Tu mourras. Enfin. Si on peut appeler ça mourir.
Il la prit par l’épaule. Sa voix était grave, presque douce.
— Dans trois heures, la créature viendra réclamer ma dette. Si je ne suis pas prêt, elle prendra ce qui me reste d’humain. Mais si je t’ai sauvée — si je sais que tu es libre — alors ce qu’elle prend de moi aura moins d’importance.
Il glissa la main dans sa poche et en sortit le Heart of London. La pierre noire pulsait d’une lumière écarlate dans sa paume. Amara voulut protester, mais il avait déjà ouvert la porte, et sa voix résonna dans le couloir :
— Voss ! J’ai ce que vous cherchez. Et j’ai une offre à vous faire.
Elle resta figée, le cœur battant, dans l’embrasure de la porte — et elle vit ce qu’elle n’aurait pas cru possible. Julian tenait le Heart dans sa main gauche tendue. Sa main droite, elle, restait cachée dans les plis de son manteau — la main marquée par le limon, qui ne quittait plus jamais sa poche.
Mais le Heart pulsait toujours. Et Amara comprit soudain : Julian n’avait pas l’intention de le donner. Il venait d’offrir aux sorciers l’objet qu’ils cherchaient — pour gagner du temps. Pour qu’ils prennent la fuite avec un faux, sans vérifier, sans que Voss ne découvre la substitution avant qu’il ne soit trop tard.
Ce n’était pas un marché. C’était une ruse.