La Marée de la Femme-Phoque
Lire le chapitre 1: Wreckage
La pluie cinglait les vitres du bungalow de recherche quand Isla MacRae vit la silhouette. Une forme sombre, roulée par les vagues, à une centaine de mètres du rivage, là où l'écume se déchirait sur les rochers noirs de la pointe de Taransay. Le vent hurlait assez fort pour noyer le battement de son cœur.
Elle reposa la tasse de thé qui refroidissait dans sa main, éteignit l'écran de son ordinateur où dansaient les relevés de télémétrie des phoques gris. Trois ans sur cette île, elle avait appris à lire la mer. Ce que l'océan rejetait par un temps pareil n'était jamais bon signe.
La porte du bungalow lui échappa des doigts et claqua dans la bourrasque. Le sel lui gifla le visage. Elle courut, bottes alourdies par le sable détrempé, parka plaquée contre son corps. Le corps — une masse inerte, bras écartés, visage tourné vers le ciel — faisait du surplace entre deux vagues, comme s'il hésitait à choisir son destin.
Isla n'hésita pas.
L'eau lui mordit les chevilles, puis les genoux. Elle pataugea, s'enfonça dans l'écume jusqu'à ce que la mer lui claque contre les cuisses, et agrippa un poignet glacé. Il était lourd — trop lourd pour une femme seule épuisée par la course, mais elle tira, jura en gaélique entre ses dents, planta ses talons dans le sable mouvant. Une vague s'écrasa, la fit basculer, l'eau salée lui brûla la gorge. Elle recracha, s'arc-bouta, et le tira encore.
Le corps céda, dansa sur la crête, puis s'échoua face contre le sable. Isla s'effondra à genoux près de lui, haletante, les doigts engourdis.
Elle le retourna.
C'était un homme, jeune — vingt-cinq ans, peut-être trente. Visage dégagé, pommettes hautes, cheveux noirs plaqués en mèches irrégulières sur un front lisse. Il avait la mâchoire carrée, la bouche entrouverte, et ne respirait pas de façon visible. Isla posa deux doigts sur son cou. Un pouls — faible, mais régulier.
Elle recula instinctivement la main. Sa peau était étrange au toucher. Lisse, presque imperméable. Ce n'était pas le froid de la noyade, mais une texture différente, quelque chose qui rappelait le cuir mouillé d'un phoque, cette membrane satinée qui glissait sous la pulpe des doigts sans jamais accrocher. Elle essuya ses mains sur sa parka, confuse.
La pluie redoubla.
Il fallait agir. Seule. Pas de téléphone dans cette cabane — le signal mourait après l'orage. Taransay village était à deux kilomètres au sud, par une piste cabossée. Elle pourrait courir, appeler le docteur MacAllister, mais il arriverait dans vingt minutes. Vingt minutes, un corps qui frissonne déjà sous la pluie, qui lutte contre l'hypothermie sans personne pour le réchauffer…
Isla jura encore. Se baissa, glissa les bras sous les épaules de l'homme. Il était plus lourd qu'il n'en avait l'air, une masse de muscle mort entre ses mains. Elle le traîna, mètre après mètre, les semelles grinçant sur les galets, jusqu'au seuil du bungalow. Poussa la porte du pied. Le déposa sur le plancher de bois brut.
Il toussa. Une eau blanchâtre s'échappa de ses lèvres, et elle crut un instant que c'était de l'écume. Puis il se tut, redevint masse silencieuse.
Isla se releva, dégoulinante. Décrocha la couverture de survie accrochée au mur, la déplia, l'enroula autour de lui. Elle s'accroupit, les mains sur ses avant-bras, le frotta lentement. Le tissu argenté capta la lumière de l'ampoule nue qui grillait au plafond. Dans ce halo, la peau de l'homme changea.
Elle vit d'abord un éclat, un reflet huileux qui courait sur ses épaules, ses bras, son torse — car sa chemise déchirée s'était ouverte, laissant voir une poitrine glabre, bronzée d'un brun de marée. Le reflet n'était pas de la graisse. C'était comme si la lumière rebondissait sur une couche très fine, presque invisible, irisée comme une nappe de mazout étirée par le courant. Isla fronça les sourcils. Elle travaillait avec les mammifères marins depuis une décennie. Elle savait ce que le blubber faisait à la peau humide quand on le manipulait. Ce n'était pas ça. C'était autre chose.
Une fragrance monta du corps — une odeur de varech, de sel concentré, un peu âcre, très marine. Elle reconnaissait l'odeur des phoques adultes quand on les pesait à marée basse. Mais aucune odeur humaine par-dessus. Pas de sueur, pas de cendre, pas de tabac. Rien.
— Qui es-tu ? murmura-t-elle.
L'homme ne répondit pas.
Elle se força à respirer lentement, à se lever, à mettre de l'eau à chauffer. Des gestes simples, mécaniques. Préparer du thé, rassembler une trousse de premiers soins qu'elle ne devrait pas utiliser, trop propre pour ce qu'elle avait touché. Pendant que l'eau frissonnait dans la bouilloire, elle revint s'accroupir près de lui, entreprit de mesurer ses pupilles. Une main le soutint, l'autre braqua une lampe torche.
Ses yeux s'ouvrirent.
Isla ne bougea pas. L'iris était d'un brun sombre, presque noir, sans éclat pathologique. Puis, sous la lumière, une onde traversa la pupille — un léger reflet ambré, comme un feu remué par le vent. Il cligna deux fois. Son regard la trouva, la traversa, se fixa sur l'ampoule au plafond avec une intensité d'oiseau piégé.
— Calme, dit-elle en gaélique d'abord, puis en anglais. Calme. Vous êtes en sécurité.
Il ouvrit la bouche. Un son sortit, rauque, incompréhensible. Ce n'était pas une langue qu'elle connaissait — ni anglais, ni gaélique, ni rien qui s'y apparentait. Une succession de syllabes liquides, roulées, qui faisaient penser à des clapotis sur un rocher. Il sembla lui-même surpris. Dut se reprendre. Bougea les lèvres à nouveau.
— Où… ?
Le mot s'étrangla. Il grimaça, porta la main à sa gorge, se massa le cou. Quelque chose le dérangeait, plus profond que la douleur physique. Isla vit l'état changer dans ses yeux : la panique qui ne venait pas de la mer, mais de l'intérieur. Il cherchait un souvenir, une image, une réponse — et ne trouvait rien.
Il se redressa d'un coup, la couverture de survie glissant de ses épaules. Isla recula d'un pas.
— Ne bougez pas, dit-elle. Vous avez failli vous noyer.
Il la regarda, plissa les yeux. Puis il baissa la tête vers sa propre poitrine, se palpa les bras, le torse, comme un homme qui se découvre un nouveau corps. Ses doigts s'attardèrent sur les marques de sel qui lui striaient les flancs. Il releva la tête, la bouche entrouverte, et prononça, très distinctement cette fois, un mot en anglais qu'il semblait tirer d'un abîme :
— Rien.
— Quoi ?
— Rien. Il n'y a rien. Pas de nom. Pas de vie. Je… — Il secoua la tête, expression d'effroi réel. — Je ne sais pas qui je suis.
La bouilloire siffla. Isla ne bougea pas. Les secondes s'égrenèrent dans le fracas du vent contre les vitres, la pluie qui tambourinait, et le corps de cet homme qui dégageait une chaleur étrange dans une pièce glacée, cet homme nu de tout passé, cette peau qui luisait encore sous la lumière jaune, et cette odeur de grand large qui empestait jusqu'aux poutres.
Elle coupa le feu. Attrapa le torchon, enveloppa la bouilloire, versa l'eau dans deux mugs sans succomber au thé. Il la regardait fixement, comme s'il attendait d'elle une phrase qui donnerait un sens à tout cela.
Elle éteignit la lampe torche, passa la main sur sa propre nuque, et dit :
— Il faudra bien vous appeler quelque chose. En attendant une meilleure idée, je vais vous appeler Tam.
— Tam, répéta-t-il. La syllabe roula bizarrement dans sa bouche.
— Oui, Tam, comme la pierre. On dirait que c'est tout ce qu'on a.
Dehors, la tempête s'apaisait. Le vent changea de note — un son plus bas, presque une plainte. Isla se tourna vers la vitre embuée et comprit que quelque chose s'était modifié dans l'air, dans les rochers, dans le silence étrange que laissait la mer furieuse.
Elle n'était plus seule dans ce bungalow perdu.