La Marée de la Femme-Phoque
Lire le chapitre 27: The Broken Pact
La vague s’était retirée aussi vite qu’elle était venue, laissant derrière elle un rivage de galets luisants et une odeur de sel et de varech. Isla restait à genoux dans l’eau peu profonde, les mains enfoncées dans le sable, le souffle court. Sa chemise trempée collait à sa peau, et le froid commençait à mordre.
À quelques mètres d’elle, Tam était allongé sur le dos, les bras écartés, les yeux ouverts vers un ciel qui semblait soudain trop calme. Il respirait. Il respirait comme un homme ordinaire, sans la lourdeur mystique des créatures de la mer. Isla rampa vers lui, posa une main sur son torse nu.
— Tam. Tam, tu m’entends ?
Il cligna des yeux, lentement, comme s’il émergeait d’un rêve très profond. Sa main vint couvrir la sienne, chaude, trop chaude.
— Je suis là, murmura-t-il. Je suis toujours là.
Morag s’approcha, son ombre longue sur le sable. Elle tenait une lanterne, et son visage était fermé, dur, mais ses yeux brillaient d’un éclat que Isla ne savait pas déchiffrer. Soulagement ? Triomphe ? Quelque chose d’autre, peut-être.
— Il est parti, dit Morag, la voix plate. Pour l’instant.
Elle désigna l’horizon, où la mer avait retrouvé son miroir sombre. Le corps de Cleary n’était plus qu’un souvenir d’écume.
Le silence retomba, troublé seulement par le clapotis des vagues contre la jetée. C’est là qu’Isla le vit : la mallette de Cleary, échouée sur les galets, sa serrure arrachée par le choc, le cuir gonflé d’eau de mer.
Elle se releva, chancelante. Tam tenta de l’imiter, mais Morag le retint d’une main ferme.
— Repose-toi, dit-elle. Tu n’as plus la mer en toi pour te porter.
Tam la regarda, un pli entre ses sourcils. Il ne demanda pas ce qu’elle voulait dire. Il semblait le savoir déjà.
Isla s’accroupit devant la mallette. Le contenu était trempé, des papiers détrempés, des photographies collées ensemble. Elle écarta les feuilles avec précaution, en sortit une liasse de documents encore partiellement lisibles. Des en-têtes de banque, des relevés de virement. Des noms.
Elle plissa les yeux dans la lumière déclinante de la lanterne que Morag avait approchée.
— Il y a des comptes, murmura-t-elle. Des transferts vers un compte offshore, au nom d’une société écran… ça, c’est le financement. Le backer anonyme.
— Qui ? demanda Tam, la voix rauque.
Isla tourna une page, puis une autre. Les chiffres se brouillaient sous l’eau, mais le dernier document était plus épais, comme protégé par une pochette plastique. Une lettre. Datée de dix ans plus tôt. Une écriture fine, élégante, presque féminine. Et en bas, une signature.
Isla sentit le sol se dérober sous elle.
— Non. Ça ne peut pas être elle.
Morag s’approcha, jeta un œil par-dessus son épaule. Son visage se figea.
— Agnes Kincaid, dit-elle lentement. La doyenne du village.
Isla releva la tête, le papier tremblant entre ses doigts.
— Mrs Kincaid finançait Cleary ? Pourquoi ? Elle déteste tout ce qui touche à la mer, aux selkies. Elle m’a mise en garde dès le premier jour.
Elle retourna la lettre. Le texte était court, bref, presque froid : *« Il faut que vous le trouviez avant que la mer ne le reprenne. Il ressemble à mon fils, mais ce n’est pas lui. Je veux qu’il soit libre, mais je veux qu’il meure en homme, pas en bête. Faites le nécessaire. Je paierai. »*
Isla la relut plusieurs fois, comme si les mots pouvaient changer de sens à force d’attention.
— « Il ressemble à mon fils », répéta-t-elle à voix haute. Elle parlait de Tam. Elle le savait. Mais comment…
Tam s’était relevé, titubant. Il s’approcha, tendit la main pour prendre la lettre. Ses doigts effleurèrent l’encre, et son visage pâlit. Pas de colère. Pas de choc. Quelque chose de plus profond, une onde de reconnaissance trouble, comme un écho qui ne trouvait pas son double.
— Ewan, dit-il doucement. Le fils de Mrs Kincaid. J’ai porté son nom quand je suis venu à terre, la première fois.
— Elle le sait ? siffla Isla. Elle sait qui tu es, et elle a payé un chasseur pour t’écorcher ?
Tam secoua la tête lentement.
— Non. Elle croit que je suis un imposteur. Que je porte le visage de son fils pour mieux la tromper. Elle voulait que Cleary me débarrasse de la pellicule de peau humaine, qu’il révèle la bête en dessous. Pour prouver que son Ewan n’était plus là.
Un vent froid traversa la plage. Morag tira son châle sur ses épaules.
— Elle a compris trop tard, dit-elle. Quand elle a vu le rituel commencer, quand elle a vu le pendentif de la pelt, elle a su. L’instinct d’une mère ne trompe pas. Le sang de son enfant vibrait dans cette peau.
Isla regarda vers le village. Les fenêtres de la maison de Mrs Kincaid brillaient d’une lumière jaune, stable, obstinée. La vieille femme était peut-être encore debout, assise près de sa cheminée, attendant de savoir si son fils vivait ou mourait.
— Il faut que je la voie, dit Isla.
Tam posa une main sur son bras.
— Pas ce soir. Laisse-moi d’abord lui parler. Elle mérite d’apprendre la vérité de la bouche d’un mort.
— Tu n’es pas mort, Tam.
Il sourit, une ombre de tristesse au coin des lèvres.
— Non. Mais l’homme qu’elle a pleuré pendant vingt ans, oui. Je ne suis pas exactement lui. J’ai marché dans ses souvenirs, mais je ne suis pas son fils. Pas entièrement.
Le silence retomba, non plus chargé de fureur, mais d’un poids nouveau, celui d’une vérité à porter.
Morag s’agenouilla près de la mallette, en sortit une dernière pochette en plastique scellé. Elle l’ouvrit avec des doigts tremblants. À l’intérieur, un fragment de peau brune, froissé, presque translucide. Elle le porta à sa joue, ferma les yeux.
— C’est à elle, murmura-t-elle. Un morceau de la pelt de son fils, prélevé quand il était encore un enfant. Cleary l’avait gardé comme preuve. Comme trophée.
Elle le tendit à Tam. Il le prit avec une vénération involontaire, les doigts caressant la texture satinée. Une lueur, faible, naquit sous sa paume. Isla retint son souffle. Le fragment battait, lentement, un pouls minuscule, comme un cœur qui refusait de s’arrêter.
Tam le pressa contre sa poitrine, là où la peau était encore moite de la mer.
— Elle voulait le récupérer, dit-il doucement. C’est pour ça qu’elle a payé Cleary. Pour récupérer ce fragment. Pour enterrer quelque chose de lui.
Il leva les yeux vers Isla, et dans son regard, elle vit quelque chose qu’elle n’avait jamais vu auparavant : une tristesse tranquille, presque apaisée.
— Je vais le lui rendre, demain. Avec la lettre. Elle saura que je ne suis pas un leurre. Elle saura que son fils a existé, et qu’il a trouvé une autre forme.
Isla voulut protester, dire qu’il n’était pas obligé, que Mrs Kincaid avait un sang lourd de mensonges sur les mains, mais les mots moururent sur ses lèvres. Tam n’était plus le selkie fuyant qu’elle avait tiré de l’eau. Il était debout, humain, les pieds plantés dans le sable de l’île. Et pour la première fois, il ressemblait à un homme qui avait choisi sa place.
Morag se leva, ramassa la mallette vide.
— Je vais brûler le reste. Les papiers, les comptes. Il ne faut pas que quelqu’un d’autre trouve ces informations et reprenne la chasse.
Elle s’arrêta, regarda le fragment que Tam tenait toujours contre sa poitrine.
— Garde ça, dit-elle doucement. C’est peut-être la dernière chose qui te relie à la mer. Mais ne t’y accroche pas trop fort. Ce ne sont pas les peaux qui font les hommes.
Elle s’éloigna, sa lanterne se balançant dans la nuit, et Isla resta seule avec Tam. La mer était calme, presque trop calme, et le silence semblait immense.
Il prit sa main, la porta à ses lèvres. Le contact de sa bouche sur sa peau la fit frissonner.
— Isla, dit-il. Je ne sais pas ce que je suis, maintenant. Ni ce que je serai demain. Mais je suis ici. Debout. Avec toi.
Elle ne répondit pas. Elle s’appuya contre lui, écoutant la cadence régulière de son cœur humain, la chaleur de son corps qui n’avait plus rien de marin.
Loin derrière eux, la maison de Mrs Kincaid veillait toujours, sa fenêtre claire comme un phare. Quelque part au fond d’elle, Isla sentait que cette vérité-là, celle d’une mère qui avait payé pour détruire ce qu’elle n’avait pas reconnu, pourrait être plus difficile à affronter que tous les monstres que l’île avait vomis.
Mais pas ce soir. Ce soir, la mer était calme, et Tam respirait.
C’était déjà beaucoup.
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