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La Marée Qui Lie

Lire le chapitre 10: The Gathering Storm

La lumière du matin était sale. Une brume grasse collait aux toits d'ardoise, et l'air sentait le sel et la fièvre. Evan était appuyé contre le rebord de sa fenêtre à l'auberge, la cheville bandée, quand il avait vu les premières lanternes.

Pas des lanternes de pêche. Des lanternes de cérémonie. De vieux modèles en verre et laiton, comme on en voit dans les musées maritimes, avec des flammes qui vacillaient même en plein jour. Les villageois les sortaient de leurs maisons par deux, par trois, sans un mot. Ils les déposaient sur le seuil, puis rentraient.

Evan compta. Dix-sept lanternes alignées le long de la rue principale. Une procession en attente.

Il descendit. La salle commune de l'auberge était vide, mais une assiette de porridge refroidissait sur la table près de la cheminée. Mrs. Pemberton avait dû la laisser avant de rejoindre les autres. Il mangea debout, les yeux sur la fenêtre.

Dehors, les portes s'ouvraient une à une. Les gens portaient des robes.

Pas des costumes de fête. Des robes sombres, épaisses, avec des capuchons rabattus. Certaines étaient usées jusqu'à la trame, d'autres semblaient avoir été cousues dans la nuit. Un homme — Evan reconnut le boucher, un certain Cole — tenait une robe sur un cintre en bois, l'examinant comme un soldat inspecterait son uniforme avant la bataille.

La procession se formerait bientôt. Ils attendaient tous quelque chose.

— Vous devriez être à l'intérieur.

Evan se retourna. Margaret se tenait dans l'embrasure de la porte, ses mains nouées devant elle. Aujourd'hui, elle portait elle aussi une robe — d'un noir profond, presque bleu — mais sans capuchon. Ses cheveux gris étaient tirés en arrière.

— Je regardais.

— C'est exactement le problème.

Elle entra, referma la porte derrière elle. Le bruit du verrou claqua comme un coup de feu dans le silence.

— Hier, vous étiez dans la grotte. Vous avez pris des photos. Vous avez parlé à Elias, au chapelain, à Tom Alder à moitié ivre. Et maintenant, regardez-les. — Elle désigna la fenêtre d'un mouvement sec du menton. — Ils ont peur. Et la peur rend les gens stupides, mais elle les rend aussi dangereux.

— Je pose des questions. C'est mon travail.

— Votre travail, c'est d'écrire la vérité ? Votre vérité, elle va les tuer tous.

Evan posa sa cuillère. Il sentait la tension monter dans sa mâchoire.

— Margaret, j'ai vu douze crânes dans cette grotte. Douze. Et treize ensembles de vêtements dans la chapelle. Si le pacte exige un sacrifice par cycle, vous auriez dû en avoir vingt-cinq au total, pas douze. Alors soit vous me mentez, soit vous vous mentez à vous-mêmes.

Margaret ne cilla pas. Elle le regarda avec une intensité qui lui rappela la photo floue de la silhouette dans la grotte.

— Les crânes. Vous les avez comptés ?

— Douze. Tous rangés en cercle autour de la tablette.

— Et vous n'avez pas demandé pourquoi il y avait une place vide ?

Le mot resta suspendu entre eux. Une place vide.

— Il en manque un, dit Evan lentement. Treize chandails, douze crânes. Le treizième…

— N'est pas mort. Pas encore.

Elle traversa la pièce, écarta un rideau poussiéreux qui masquait une petite alcôve. Sur une étagère, sous un morceau de verre, il y avait un rouleau de papier jauni.

— 1926, dit-elle. Le premier renouvellement. Ils ont enterré la tablette dans la grotte pour la protéger des regards indiscrets. Mais mon arrière-grand-père en a fait une copie. Il n'était pas d'accord avec le pacte. Il pensait qu'il y avait une autre voie.

Elle déroula le papier. Evan s'approcha. C'était un dessin grossier, mais lisible : une côte, une grotte, et un cercle avec une croix dedans. Le même symbole que sur la carte de Sarah.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Le point de chute. Là où la mer rend ce qu'elle prend.

— La mer rend ?

— Parfois. Rarement. Quand le sacrifice résiste.

Margaret roula le papier et le remit dans l'alcôve avec des gestes précis, presque rituels.

— Écoutez-moi, monsieur Marsh. Demain à trois heures trois, la marée sera au plus bas. Si le rite n'est pas accompli, si aucun corps n'est offert, la mer montera. Pas une marée normale. Une marée qui ne redescendra pas avant d'avoir pris ce qui lui est dû. La route est déjà coupée. Le village est coincé. Vous croyez que c'est un hasard ? Non. C'est la mer qui nous a isolés. Elle le fait à chaque fois. Elle attend.

— Vous voulez dire que la mer pense ? Que c'est une entité ?

— Je ne sais pas ce que c'est. Une force. Une promesse faite par une femme désespérée à un dieu plus vieux que les nôtres. Mais je sais ce qui se passe quand on résiste.

Elle s'approcha de lui. Ses yeux étaient secs mais son visage était un masque de peur contenue.

— En 1987, un élu local a voulu tout arrêter. Il a fait venir un prêtre, un exorciste, un journaliste de Plymouth. Ils ont béni la chapelle, brûlé les robes. Cette nuit-là, la mer a pris dix-sept personnes. Pas une seule. Dix-sept. Toute la famille du pêcheur Hewitt, sauf le grand-père, qui a survécu pour nous raconter. Ce n'est pas une menace que je vous fais, monsieur Marsh. C'est un avertissement que je vous dois.

Evan sentit le froid remonter le long de sa colonne. La famille Hewitt. Elias avait dit que le village était divisé entre sacrifier les Hewitt — la famille vivante qui portait ce nom — ou un étranger.

— Alors pourquoi le village est-il divisé ? Si la mer punit ceux qui résistent, pourquoi certains veulent-ils arrêter ?

— Parce qu'ils sont fatigués. Parce que chaque génération oublie. Parce que les jeunes, ceux qui ne se souviennent pas de 1987, pensent qu'ils peuvent invoquer la mer, la défier, la négocier. — Margaret secoua la tête. — Ils ne comprennent pas que la mer ne négocie pas. Elle accumule. Elle attend. Et quand on ne lui donne pas ce qu'elle veut, elle prend le double. Le triple.

Elle remit son capuchon. Son visage s'effaça dans l'ombre du tissu, et pour la première fois, Evan la vit comme les autres devaient la voir : non pas comme une femme, mais comme une fonction. Un rouage dans cette machine ancienne.

— Demain à quatorze heures, dit-elle. Le moment du silence. Vous viendrez à la chapelle. Vous vous tiendrez devant l'autel. Vous ne direz rien, vous ne toucherez rien. Si vous le faites, je ne pourrai pas vous protéger.

Elle ouvrit la porte. Le brouillard avait commencé à se lever, et derrière elle, Evan vit les villageois se rassembler sur la place. Ils portaient leurs robes, leurs lanternes, et quelque chose d'autre — un long objet de bois sombre, porté par quatre hommes, recouvert d'un drap.

Il n'eut pas le temps de le voir clairement. Margaret sortit, referma la porte, et il resta seul dans la salle vide.

Il monta dans sa chambre. Ses jambes tremblaient. Il sortit le carnet de Sarah, trouva la page où elle avait écrit son nom en rouge. Il ajouta une note dans la marge, au crayon :

*Margaret sait. Elle a une copie de la tablette originale. Le point de chute est marqué sur la carte. Il y a une place vide parmi les crânes. Treize victimes, douze corps. Le treizième est vivant, quelque part.*

Il baissa les yeux vers le plan de Sarah. Le cercle avec la croix. Il n'était pas sur la carte. Il l'avait mémorisé, ce symbole, sur la tablette de la grotte. Mais maintenant, en regardant le papier jauni, il comprit.

Ce n'était pas le symbole de la grotte.

C'était le symbole de la chapelle.

Et le point que Sarah avait marqué sur sa carte n'était pas un lieu d'arrivée. C'était un lieu de départ.

La procession dehors avait commencé à chanter. Une mélodie basse, gutturale, qui ne venait ni du village ni de la chorale. Elle semblait monter du sol lui-même, de la terre, de la mer invisible au-delà des falaises.

Evan referma le carnet. Il savait ce qu'il devait faire.

Il devait se rendre au point de chute avant la procession. Avant que la mer ne décide pour lui.

Il attrapa sa veste, sa lampe torche, et le carnet de Sarah. La cheville protesta à chaque pas, mais il descendit l'escalier, ouvrit la porte de derrière de l'auberge et se glissa dans le brouillard.

Derrière lui, les chants baissèrent d'un ton, comme si la mer l'avait entendu.