La Marée Qui Lie
Lire le chapitre 12: The Aftermath of Faith
Le sable était froid sous ses doigts, grumeleux d’humidité nocturne. Evan s’accroupit devant la caisse échouée, la coque de bois encore poissée d’eau de mer et de quelque chose de plus sombre qui séchait en traînées brunâtres le long des planches. Le soleil matinal perçait à peine la brume, donnant à la plage une teinte laiteuse, irréelle.
Le bois était rugueux, éclaté à plusieurs endroits — de l’intérieur. Des stries profondes, presque des griffures, zébraient l’intérieur de la caisse. Evan passa la main sur les entailles. Un homme avait fait ça. Un homme avait essayé de se tailler une sortie dans ses dernières minutes.
Il fouilla le fond de la caisse et trouva une fine couche de boue et de sang séché, mêlée à des éclats de vernis. Puis, sur le panneau intérieur gauche, à moitié dissimulée par une coulure sombre, il lut une inscription. Des lettres gravées, tremblées, comme écrites à la hâte avec un objet contondant. Un nom.
*Thomas Hartley.*
Evan connaissait ce nom. Il l’avait vu sur une liste de villageois affichée dans la salle commune, mais il ne l’avait jamais rencontré. Un homme d’une cinquantaine d’années, peut-être, qui tenait le dépôt de matériaux sur la route du port. Il revit le visage du jeune homme aux lunettes rondes dans la procession, celui que la mer avait réclamé. Ce n’était pas Thomas.
Thomas Hartley avait donc gravé son propre nom dans la caisse avant qu’elle ne prenne la mer. Ou peut-être après, déjà embarqué, dans l’obscurité, sachant ce qui l’attendait. Evan toucha les lettres du bout des doigts. Elles étaient nettes, volontaires. Ce n’était pas une supplique. C’était une signature.
Il se releva, sa cheville lui lançant une décharge douloureuse. Le village derrière lui semblait retenir son souffle. Les volets fermés, les cheminées muettes. Pas un pêcheur sur le rivage, pas un enfant sur le chemin de l’école. La veille encore, il y avait une vie grouillante, des conversations étouffées dans la taverne, les cris des mouettes disputant leurs parts. Aujourd’hui, les mouettes gardaient un silence pesant et le village paraissait absenté de lui-même.
Il fit le chemin du retour en boitant, la caisse abandonnée derrière lui sur le sable, comme une carcasse. Personne ne l’arrêta. Personne ne sortit. Quand il poussa la porte de l’auberge, la salle était déserte, les tables encore constellées de verres vides de la veille. Une assiette de porridge froid attendait à sa place habituelle, avec un pot de thé éventé.
Margaret apparut en haut de l’escalier. Elle semblait avoir vieilli de dix ans. Son chignon gris était relâché, des mèches lui tombaient sur le visage, et ses yeux, d’habitude si vifs, étaient deux flaques éteintes.
— Tu es allé à la plage, dit-elle. Sans poser la question.
— Thomas Hartley, dit Evan. C’est le nom que j’ai trouvé gravé dans la caisse.
Elle blêmit, mais ne répondit pas. Elle descendit lentement, tenant la rampe comme si elle risquait de chuter à chaque marche.
— C’était lui, l’homme que tu as vu avec les lunettes rondes ? demanda Evan. Le jeune homme ?
— Non, murmura-t-elle. Non. Le garçon, c’était Luke Benworth. Il a dix-neuf ans. Il devait être le sacrifice volontaire cette année.
— Et Thomas Hartley ?
Elle s’arrêta à la dernière marche, les doigts crispés sur le bois.
— Thomas a refusé.
— Refusé quoi ? De participer à la procession ?
Margaret laissa échapper un rire froid, sans joie.
— Refusé de rester chez lui. Refusé de se cacher. La mer avait fait son choix, Evan. La caisse devait être trouvée vide par les porteurs, prise par les eaux, et rendue vide. C’est comme ça que le pacte fonctionne. La mer sait qui elle veut. Mais Thomas… il a entendu la procession passer devant sa maison. Il est sorti. Il s’est approché de la caisse avant qu’elle ne soit mise à l’eau. Il a crié que ce n’était pas juste, que le garçon était trop jeune, qu’on ne pouvait pas forcer un enfant à se jeter dans la mer pour payer nos dettes.
— Et il est monté dedans ? demanda Evan, incrédule.
— Personne n’aurait pu le l’en empêcher. Les porteurs ne peuvent pas toucher ceux qui s’approchent de la caisse pendant la procession. C’est… c’est une règle. Les participants ne se touchent jamais pendant le trajet vers le rivage. Si quelqu’un touche un autre, il devient contaminé. Il ne peut plus être sacrifié, et la mer le prendra à la place, quand elle voudra.
Elle s’assit lourdement sur une chaise, les mains à plat sur la table.
— Thomas savait. Il a grimpé dans la caisse et il a fermé le couvercle lui-même. Les porteurs ont continué, comme s’il n’était pas là. La mer ne discrimine pas. Elle a pris ce qu’on lui a donné.
— Mais le garçon, Luke. Il est mort quand même.
Margaret ferma les yeux.
— La caisse est revenue, mais elle était déjà ouverte. La mer n’avait pas fini. Elle a renvoyé la caisse au village avec quelqu’un dedans, un second sacrifice. Elle exigeait que le pacte soit honoré dans son intégralité.
— Le pacte, dit Evan, s’asseyant en face d’elle. Le pacte de quoi ? De qui meurt tous les cent ans ?
Margaret releva la tête. Ses yeux étaient humides, mais sa voix se raffermit.
— Tu sais déjà. Tu as vu les crânes. Tu as vu la tablette.
— J’ai vu une tablette qui parle d’un symbole, mais j’ai trouvé une deuxième version dans les affaires de Sarah Kessler qui contredit la première.
Margaret blêmit davantage, si c’était possible.
— Sarah, répéta-t-elle. Tu as trouvé son cahier.
— Il mentionne le même lieu marqué sur ma carte. La chapelle. Vous m’avez dit que le point de dépôt est là-bas, pour ceux qui ne coopèrent pas. Mais Sarah dit autre chose. Elle dit que la chapelle est un point de départ, pas d’arrivée.
Margaret laissa échapper un souffle rauque.
— Sarah n’a jamais compris, murmura-t-elle. Elle cherchait une autre solution. Elle pensait qu’en trouvant une faille dans le pacte, elle pourrait libérer le village.
— Et la trouver ?
— La trouver quoi ?
— Une faille.
Margaret le regarda longuement. Les secondes s’étirèrent. Dehors, le silence matinal s’épaississait.
— La faille, c’est toi, dit-elle finalement. La mer ne t’a pas pris. Elle aurait dû, quand tu es allé dans la grotte. Elle t’a chassé, mais elle ne t’a pas pris. Tu es un étranger. Tu n’es pas lié au pacte. Tu peux circuler où tu veux, ouvrir ce que tu veux, aller là où les villageois ne peuvent pas aller.
— Et vous ne pouvez pas m’en empêcher ?
— Non, dit-elle, avec un sourire amer. Et c’est bien ça, le problème. Nous ne pouvons pas t’arrêter parce que nous ne pouvons pas te toucher. Si nous le faisions, nous serions souillés. La mer prendrait nos âmes en priorité.
Evan digéra la nouvelle information. Les règles du jeu commençaient à se dessiner. Les villageois étaient piégés dans leur propre rituel, incapables de s’en prendre directement à lui. C’était pour ça qu’ils utilisaient des méthodes indirectes — éteindre la lumière, laisser un verre de gin sur la table, des menaces murmurées dans les couloirs.
— Et si le rituel échoue ? demanda-t-il. Vraiment échoue. Que se passe-t-il ?
Margaret contempla ses mains.
— 1987. La dernière fois que le pacte a failli être rompu. Un groupe de villageois, mené par un homme appelé James Pemberton, a refusé de livrer la personne désignée. Ils ont caché la victime choisie. Ils pensaient pouvoir résister, que la mer oublierait, que le village survivrait sans elle.
— Dix-sept morts, dit Evan.
— Dix-sept, confirma Margaret. La mer a envoyé une vague qui n’a pas respecté les marées, pas respecté les digues. Elle a inondé les rues du village en plein jour. Dix-sept personnes ont été noyées — dans leur maison, en plein terrain, dans les champs. On les a retrouvées à cheval sur les clôtures, les mains encore accrochées aux poteaux, comme si elles avaient essayé de se hisser hors de l’eau.
Le silence s’abattit entre eux.
— Il y a une famille Hewitt, dit Evan. On m’a dit qu’ils devaient être sacrifiés cette année. Ou un étranger.
Margaret hocha lentement la tête.
— Les Hewitt ont proposé de payer la dette cette fois-ci. Ils le font de génération en génération. Mais la mer a montré son vrai visage cette nuit. Elle a pris Luke, elle a pris Thomas. Elle veut plus que ce qu’on lui offre. Elle veut quelque chose d’autre.
— Quoi ?
Margaret releva les yeux vers lui.
— Elle veut la vérité. Le pacte n’a jamais été à cent pour cent question de mort. C’est une question d’équilibre. Dix-sept morts en 1926. Dix-sept morts en 1987. C’est le nombre qu’il faut. Onze crânes dans la grotte — onze âmes données volontairement pour sceller le pacte. Mais le treizième crâne est vide. La place est vide parce que le pacte n’est jamais vraiment complet.
Evan réfléchit à toute la scène : onze crânes sur douze places, une treizième vide. La grotte, les ossements, Sarah Kessler qui cherchait des réponses, et sa propre liste de noms où le sien apparaissait en rouge.
— Qui est censé remplir ce treizième emplacement ? demanda-t-il.
Margaret souffla, presque impuissante.
— Quelqu’un qui n’est pas né d’ici. Quelqu’un qui vient de l’extérieur et qui choisit de rester. Quelqu’un qui comprend la vérité et qui accepte — volontairement — de se donner pour le village. Sarah croyait que c’était elle. Elle s’est trompée. La mer la lui a rendue.
Elle détourna le regard.
— Sarah a disparu. Son corps n’a jamais été retrouvé. Mais quelquefois… quelquefois on peut la voir sur les rochers au petit matin, qui regarde la mer. Elle ne revient jamais vraiment au village. C’est comme si elle attendait que quelque chose se termine pour elle.
Evan sentit un frisson lui parcourir la colonne vertébrale. Le portrait de Sarah se précisait : une femme partie trop tôt, obsédée par le mystère du village, qui avait laissé des indices pour lui, mais dont le sort était resté inachevé. La place vide au milieu des crânes n’attendait peut-être pas quelqu’un de nouveau. Elle attendait qu’une histoire soit terminée.
Margaret se leva, ramassa la tasse de thé froid et la jeta dans l’évier.
— Tu veux savoir ce que je pense, dit-elle sans se retourner. Cette nuit n’a rien à voir avec Thomas Hartley ou Luke Benworth. La mer a pris deux âmes pour nous montrer ce qui pourra passer si nous ne réglons pas le problème du treizième emplacement. Elle se prépare. Elle veut une vraie finition.
— Et si je trouvais le moyen de mettre un terme à tout ça ? demanda Evan doucement.
Margaret se retourna lentement. Ses yeux étaient vides, mais sa voix avait un timbre étrange, comme si elle parlait au nom d’autre chose.
— Alors, tu ferais ce que Sarah n’a jamais pu faire. Et tu deviendrais soit notre sauveur, soit notre dernier sacrifice.
Elle posa une clé en fer rouillé sur la table entre eux. Elle était longue, ouvragée, d’un autre âge.
— La clé du caveau de la chapelle, dit-elle. Il y a des réponses là-dessous que nous ne pouvons pas te donner ici.
Elle quitta la pièce sans un regard en arrière, laissant la clé briller faiblement sous la lumière pâle qui filtrait à travers la vitre sale.
Evan resta seul, la clé pesante dans la paume. Au-dehors, le village commençait enfin à s’éveiller, mais son silence était devenu plus lourd, plus conscient de lui-même. Il rangea la clé dans sa poche et monta à sa chambre chercher son carnet.
Il avait une crypte à ouvrir.
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