La Marée Qui Lie
Lire le chapitre 14: The Divided Town
La plage était nue sous la brume, et Evan la traversa en boitant, la clé de fer serrée dans sa poche comme un aveu. Il n'avait pas fait dix pas vers les premières maisons que des silhouettes émergèrent des jardins, des portes, des angles morts. Des hommes en ciré, des femmes aux mains tachées de terre. Ils ne le touchaient pas — ils ne pouvaient pas le toucher — mais ils l'entouraient, formant un cercle silencieux qui le poussait vers le centre du village.
— Laissez-moi passer, dit-il, la voix rauque.
Personne ne répondit. Ils marchaient au même rythme que lui, une chorégraphie apprise depuis l'enfance. Une vieille femme cracha sur le sol à ses pieds, pas sur lui. Précision rituelle. Evan sentit sa nuque se hérisser.
Puis une porte s'ouvrit sur la place. Un homme en costume sombre, cheveux argentés plaqués, en descendit les trois marches de la mairie comme s'il sortait d'une réunion de conseil d'administration.
— Monsieur Marsh. Vous avez une fâcheuse tendance à vous trouver là où vous ne devriez pas.
— Maire Ashworth.
Le maire sourit, mais ses yeux n'y participèrent pas. Il fit un geste vague de la main, et le cercle se dispersa lentement, comme une marée qui se retire. Ils ne partirent pas loin. Ils restèrent aux fenêtres, aux porches, visibles mais hors de portée.
— Suivez-moi, dit Ashworth. Nous allons parler comme des gens raisonnables.
Evan aurait pu refuser. Mais sa cheville hurlait, son esprit tournait encore autour du journal d'Alfred Marsh, de la voix dans le cercueil de Hartley, du nom de son arrière-arrière-grand-père gravé dans la fondation de cette ville maudite. Il suivit le maire dans un bureau aux murs couverts de cartes marines. L'une d'elles, au centre, représentait la côte avec un détail obsessionnel — chaque rocher, chaque anse, chaque maison. Le nom du village n'y figurait pas.
— Asseyez-vous, dit Ashworth en refermant la porte.
Evan resta debout.
— Vous savez ce qu'il y a sous la chapelle, dit-il.
Ashworth haussa un sourcil.
— Je sais ce qui s'y trouve depuis que j'ai huit ans, quand mon père m'y a emmené pour me montrer pourquoi nous ne partons jamais.
— Pourquoi vous restez, alors ? La route est fermée, mais vous pourriez —
— La route. Oui. Parlons-en.
Le maire sortit un téléphone de sa poche et le posa sur le bureau, écran allumé. Evan vit une carte satellite. La route côtière, unique accès au village, était barrée d'un symbole rouge. Mais ce n'était pas ça qui attira son regard. C'était la route elle-même — elle ne menait nulle part. Sur la carte, elle s'arrêtait à trois kilomètres du village, comme si quelqu'un l'avait effacée.
— Vous voyez ? dit Ashworth. Ce n'est pas un glissement de terrain. Ce n'est pas une inondation. La route ne s'arrête pas parce qu'elle est coupée. Elle s'arrête parce qu'elle n'existe plus. Le village n'existe que pendant la période du rituel. Le reste de l'année, c'est une poche, un pli dans le temps. Nous vivons sur une île qui n'apparaît sur aucune carte.
Evan regarda l'écran. Il pensa à son éditeur, à Londres, à l'article qu'il avait promis d'écrire. Il pensa à la voix de sa mère, quand il lui avait dit qu'il partait enquêter sur une légende côtière.
— Vous voulez dire que ce village...
— N'existe que parce que le pacte est honoré. Alfred Marsh n'a pas fondé une communauté, monsieur Marsh. Il a fondé une digue. Chaque centenaire, nous offrons un volontaire à la mer. En échange, elle nous laisse exister. Une heure. Un jour. Une année. Le contrat est aussi simple que cela. Mais si le sacrifice n'a pas lieu, la mer reprend tout. Elle reprend les maisons, les routes, les noms. Elle reprend les gens. Vous avez vu la liste de 1987. Dix-sept morts. Ce ne sont pas des victimes du rituel. Ce sont des gens qui n'ont pas eu le temps de fuir quand le précédent volontaire a refusé.
Evan pensa au journal d'Alfred. À la phrase qu'il avait lue trois fois pour être sûr de ne pas rêver : *Je lie mon sang à cette terre, et le sang de mon sang pour toujours à cette promesse.*
— Margaret m'a dit que vous étiez divisés, dit-il.
Ashworth rit. Un rire sec, sans joie.
— Margaret est une romantique. Elle croit que nous pouvons négocier avec les marées. Mais nous ne sommes pas divisés, monsieur Marsh. Nous sommes terrifiés. Et la terreur ne divise pas. Elle aligne.
— Il y a des gens ici qui veulent arrêter le rituel.
— Il y a des gens ici qui ont perdu des enfants dans la dernière marée. Des femmes qui ont vu leurs maris être pris parce que le cercueil ne contenait pas assez de chair. Oui, ils veulent arrêter le rituel. Mais ils veulent aussi que leurs enfants survivent à la nuit prochaine. Et quand ils doivent choisir entre leurs convictions et leurs enfants, ils choisissent leurs enfants. Chaque fois.
Evan sentit le poids de la clé dans sa poche. Il pensa au cercueil vide de Sarah Kessler. À la voix qui avait parlé depuis celui de Thomas Hartley. Treize places, douze crânes. Le treizième attendait.
— Et moi ? dit-il. Qu'est-ce que vous voulez de moi ?
Ashworth le regarda longuement. Quelque chose passa dans ses yeux — presque de la sympathie.
— Je veux que vous compreniez ce que vous êtes venu détruire. Pas ce que vous imaginez — un culte, une superstition, une communauté arriérée. Ce village est un garde-fou. Alfred Marsh l'a construit pour contenir quelque chose que les cartes n'ont jamais pu représenter. Si vous arrêtez le rituel sans comprendre à quoi il sert, vous ne libérerez pas les gens d'ici. Vous les noierez.
— Et si je propose une autre solution ?
— Quelle solution ? La mer ne négocie pas. Elle ne lit pas les éditoriaux. Elle prend ce qu'on lui offre, et si on ne lui offre rien, elle prend tout.
Evan fit un pas vers le maire.
— Le treizième crâne. La place vide. Margaret dit que le rituel a changé, que la mer exige davantage. Thomas Hartley s'est offert, et elle l'a pris lui ET un autre. Vous croyez vraiment que le pacte fonctionne encore ?
Ashworth détourna les yeux. Pour la première fois, Evan vit une fissure dans le vernis.
— Ce que je crois n'a pas d'importance, dit-il lentement. Ce qui compte, c'est que la plupart des habitants croient encore au rituel. S'ils cessent d'y croire, la digue s'effondre. Vous avez vu le cratère vide sur la plage. Vous avez vu ce que la mer a fait du corps de Hartley. Pouvez-vous regarder ces gens dans les yeux et leur dire que leur seule protection est un mensonge ?
Une porte claqua quelque part dans le bâtiment. Des voix étouffées. Ashworth se leva.
— La procession de nuit commence dans trois heures, murmura-t-il. Cette fois, le cercueil ne sera pas vide. Margaret vous dira de fuir, que je suis un lâche, que le salut est possible. C'est une femme qui n'a jamais vu la vague de 1987. Moi si. J'ai vu des enfants arrachés à leurs mères par une eau noire qui n'avait pas de surface. Je ne veux pas revoir ça. Et si vous avez un plan, monsieur Marsh, je vous conseille de le trouver avant que la marée ne monte.
Il s'approcha, baissa la voix.
— Parce que si vous ne donnez pas un autre nom à la mer, elle prendra le vôtre. Le treizième crâne n'attend plus. Il a faim.
Evan recula, la main serrant la clé. Il pensa au nom qu'il avait cru lire dans la pénombre du caveau, une inscription fraîche dans la pierre, à peine visible — et il se demanda s'il l'avait imaginé.
Mais il savait qu'il ne l'avait pas imaginé.
Il avait lu son propre nom, gravé au-dessus du treizième cercueil vide.
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