Lumen Reads

La Marée Qui Lie

Lire le chapitre 6: The Locked Chapel

La chapelle se dressait au bord de la falaise comme une dent cariée, grise contre le ciel plombé. Evan avait suivi un sentier de chèvres qui serpentait derrière les dernières maisons du village, guidé par rien d'autre que l'instinct et la curiosité malsaine qui le poussait depuis son arrivée. Le bâtiment était petit, trapu, sans clocher — une coquille de pierre que les embruns avaient rongée pendant un siècle.

Il posa la main sur la porte en chêne. Le bois était froid, humide, et un cadenas en fer forgé — ancien, orné d'un motif d'algues entrelacées — retenait une chaîne épaisse. Evan sortit de sa poche la clé qu'Elias lui avait donnée. Le fer était chaud contre sa paume, comme s'il avait capté la chaleur de son corps. Il l'inséra dans le cadenas.

Elle ne tourna pas.

Il essaya de forcer légèrement, puis plus franchement. Le mécanisme refusa de céder. Il retira la clé et l'examina : le symbole gravé dans le métal — le même cercle brisé qui ornait le portail de pierre à l'entrée de Tidehaven — semblait presque se moquer de lui.

— Merde, murmura-t-il.

Il recula d'un pas, contourna le bâtiment. Les fenêtres étaient hautes, étroites, protégées par des barreaux rouillés. L'une d'elles avait perdu son volet, et le verre sale laissait entrevoir l'intérieur. Evan s'approcha, frotta la vitre du revers de sa manche.

Son souffle se bloqua dans sa gorge.

Une allée centrale s'ouvrait entre deux rangées de bancs en bois, mais ce n'était pas l'autel qui attirait son regard. C'était ce qui se trouvait sur l'autel. Des vêtements — des manteaux, des vestes, une écharpe en laine rouge — soigneusement pliés, empilés en colonnes régulières. Et derrière eux, contre le mur, des photographies dans des cadres bon marché. Il plissa les yeux, tentant de distinguer les visages. Il ne pouvait pas. Mais il voyait les dates gravées à la main sous certains portraits. Ou plutôt, il voyait la régularité troublante de leur espacement.

Trois ans. Cinq ans. Sept ans.

Non. Il compta à nouveau. Trois ans entre chaque cadre. Puis une rangée plus courte, avec des écarts plus longs. Trente ans. Trente-trois ans.

À chaque cérémonie, on ajoutait une photo.

— Vous n'êtes pas invité.

Evan sursauta, fit volte-face. Une femme se tenait à l'angle du bâtiment, à moins de trois mètres. Elle portait un manteau gris trop grand pour elle, et ses cheveux blancs étaient tirés en un chignon sévère qui déformait ses traits. Elle tenait un panier d'osier, vide.

— Ils vous laissent approcher, dit-elle, mais ça ne veut pas dire que vous êtes bienvenu.

— Margaret ? demanda Evan, devinant.

La femme ne confirma pas. Elle déposa son panier contre le mur, croisa les bras. Ses yeux étaient d'un bleu si pâle qu'ils semblaient délavés par l'eau de mer.

— J'ai vu Elias vous parler, ce matin. Je l'ai vu vous donner cette clé.

Evan referma le poing sur l'objet.

— Elle n'ouvre pas cette porte.

— Non, dit Margaret avec une pointe d'amusement amer. Cette porte n'est pas pour vous.

— Pour qui alors ?

Elle ne répondit pas. Elle marcha vers la fenêtre, jeta un coup d'œil à l'intérieur comme si elle vérifiait quelque chose, puis se tourna vers lui.

— Vous devriez quitter Tidehaven avant trois heures de l'après-midi. Pas demain. Aujourd'hui. La marée ne pardonne pas les imprudents qui traînent quand elle a faim.

— La femme du pub m'a dit que le rituel était pour demain.

— Elle vous a dit ce que vous vouliez entendre.

Evan serra les mâchoires. Il commençait à en avoir assez de ce cirque de demi-vérités et de menaces voilées. Il montra les vêtements empilés derrière la vitre.

— C'est pour eux ? Les sacrifiés ? On garde leurs affaires comme des reliques ?

Margaret le regarda longuement. Son visage se fissura presque — une micro-expression de fatigue, ou de chagrin — avant de se refermer.

— Ce sont des souvenirs, dit-elle doucement. Pour ceux qui restent. On ne peut pas effacer une vie entière du jour au lendemain. Alors on les garde ici. On se souvient.

— De qui ? Combien de morts faut-il pour que ça suffise ?

Margaret rit — un son sec, sans joie.

— Ça ne suffit jamais. La mer n'est pas un créancier. C'est un estomac.

Elle s'approcha de lui. Son odeur était celle du sel et de la terre humide. Elle tendit la main, paume ouverte.

— La clé, dit-elle.

Evan hésita. Quelque chose dans la posture de la vieille femme — l'autorité tranquille, l'absence totale de peur — lui souffla qu'il ne gagnerait rien à refuser. Il posa la clé dans sa paume. Elle la saisit, la fit disparaître dans la poche de son manteau.

— Elias n'aurait jamais dû vous la donner, dit-elle. Il pense que vous êtes spécial parce que le portail s'est ouvert pour vous. Mais le portail s'ouvre pour tous ceux qui veulent entrer. C'est la sortie qui est difficile à trouver.

Elle se tourna vers le chemin, puis s'arrêta. Sans se retourner, elle ajouta :

— La dernière fois qu'un journaliste est resté trop longtemps ici, on a retrouvé sa machine à écrire sur la plage. Les touches étaient encore mouillées. Mais lui, on ne l'a jamais retrouvé.

Elle descendit le sentier sans attendre de réponse. Evan resta immobile devant la chapelle, le vent marin cinglant son visage.

La dernière fois qu'un journaliste est resté trop longtemps.

Il n'était pas le premier, alors. Et la femme du pub — la mystérieuse brune aux yeux trop informés — n'avait dit qu'une partie de la vérité. Les outsiders payaient la dette, oui. Mais certains venaient d'eux-mêmes, attirés par la curiosité.

Attirés par quoi, au juste ?

Il jeta un dernier regard à travers la vitre. Les vêtements pliés semblaient presque vivants dans la pénombre, comme si leurs propriétaires allaient revenir les chercher. Evan compta les piles.

Treize.

Treize sacrifices. Sur trois siècles. La femme avait dit que la dette n'était jamais payée par un local — mais si chaque cérémonie prenait un étranger, comment le village avait-il pu organiser treize cérémonies sans éveiller les soupçons du monde extérieur ? Un journaliste, peut-être. Un touriste égaré. Mais treize ? Treize disparitions non élucidées, sans que personne ne pose de questions ?

À moins que les routes ne soient le seul moyen d'entrer. Et qu'on puisse effacer les preuves d'un voyage que personne n'a jamais réservé.

Il recula, sortit son téléphone. Toujours aucune barre de réseau. Il ouvrit la fonction appareil photo, zooma sur les photographies à travers la vitre.

Les pixels refusaient de rendre les détails. Mais à la dernière rangée — la plus récente — il distingua quelque chose qui lui glaça le sang.

Quatre cadres. Pas trois.

Le quatrième était plus petit, presque enfantin. Et la date, gravée à la main, semblait fraîche : l'encre n'avait pas encore jauni.

Il ne pouvait pas lire l'année. Mais il pouvait voir le nom.

Sarah.