La Marée Revient
Lire le chapitre 1: Storm Warning
La pluie frappait le pare-brise en rafales régulières, comme si quelqu’un, là-haut, versait des seaux entiers sur la Bretagne. Camille coupa le moteur de la vieille Clio de location. Le silence qui suivit était lourd, habité par le martèlement sourd de l’averse sur la tôle et le grondement lointain de la mer. Elle resta un instant immobile, les doigts crispés sur le volant, à regarder les gouttes ruisseler en longues coulures le long de la vitre. Saint-Briac, après quinze ans. Ça n’avait pas changé. Ou plutôt si, ça avait rétréci.
Elle sortit, releva le capuchon de son ciré trop neuf, et marcha vers le port. Ses bottes en caoutchouc s’enfonçaient légèrement dans les flaques qui s’étaient formées sur le quai. L’air sentait le sel, le goémon, et cette odeur entêtante de pluie sur le granit qu’elle avait presque oubliée. Paris lui semblait à des années-lumière, avec ses open spaces et ses deadlines impossibles. Ici, le vent sifflait dans les drisses des bateaux amarrés, un gémissement métallique, presque plaintif.
Et puis elle la vit. L’*Anjela*. Amarrée au bout du ponton, légèrement en contrebas, tanguant doucement contre ses aussières. Elle était comme dans son souvenir : la coque bleu marine écaillée, la superstructure blanche fatiguée par les embruns, les hublots cerclés de rouille.
Camille s’engagea sur le ponton de bois. Sous ses pas, les planches sonnaient creux et glissaient. Elle s’accrocha à la rambarde d’une main, de l’autre pressa son ciré contre sa poitrine pour s’empêcher de voler. Le vent redoublait, chargé d’embruns qui piquaient ses joues. Elle finit par atteindre la passerelle métallique qui reliait le quai au pont du bateau. Elle marqua une hésitation, une seconde, deux. Puis elle sauta.
Le pont tangua sous ses pieds, plus qu’elle ne l’avait prévu. Ses semelles dérapèrent sur le bois humide. Elle tendit la main, attrapa le bastingage, se rattrapa de justesse. Respirer. Elle sortit le trousseau de clés de la poche de son jean. La plus grande, en laiton, au bout du trousseau : celle de la porte principale. Son père les lui avait envoyées six mois plus tôt, dans une enveloppe kraft, sans un mot. Juste les clés, et son testament chez le notaire à Dinard.
La porte en teck, épaisse, résista d’abord, gonflée par l’humidité. Camille dut pousser de l’épaule. Elle s’ouvrit dans un grincement sourd, découvrant le carré du bateau. La pénombre était épaisse. Elle trouva l’interrupteur, et une ampoule nue s’alluma, jetant une lumière crue et jaunâtre sur un intérieur qu’elle connaissait par cœur. La table en formica, les banquettes en skaï orange, la petite cuisine à deux feux, et cette odeur. Un mélange de bois mouillé, de tabac froid et de café infusé depuis trop longtemps. L’odeur de son père.
Elle referma la porte derrière elle, la soulageant du vacarme du vent. À présent, on n’entendait plus que les coups sourds de la pluie contre les hublots et le clapotis de l’eau contre la coque. Camille parcourut le salon du regard. Les choses étaient à leur place, comme s’il allait revenir d’un moment à l’autre : les cartes marines épinglées au-dessus de la petite table, la boîte à biscuits en fer remplie de sachets de thé, la pile de *Ouest-France* vieilles de plusieurs mois sur le plan de travail.
Elle se dirigea vers l’arrière du bateau. La porte de la cabine principale était à moitié fermée. Elle tendit la main pour la pousser. Mais elle ne bougea pas d’un centimètre. Verrouillée. Camille fronça les sourcils. Elle avait utilisé la clé de la porte principale uniquement. Pourquoi aurait-elle été verrouillée de l’intérieur ? Son père ne verrouillait jamais rien. Il disait toujours que la mer et les gens du port étaient honnêtes.
Elle s’agrippa à la poignée, tira de nouveau, plus fort. Rien. Le bois semblait cloué. Elle colla son oreille contre la porte. Le battement régulier de la pluie, le gémissement des amarres, et puis, plus ténu, presque imperceptible… un frottement. Un souffle ? Non. Une petite vibration, quelque chose qui grattait. Comme si quelque chose, ou quelqu’un, bougeait de l’autre côté. Ou comme un animal, un rat, peut-être. Un rat. Voilà, c’était forcément ça. Un rat, qui nicherait dans le duvet, qui avait trouvé refuge dans la cabine fermée.
Soudain, une bourrasque plus violente que les autres secoua l’*Anjela* des pieds à la tête, un choc sourd et brutal qui fit grincer toute la superstructure. Une lame de fond, sans doute. Le bateau tangua, puis se souleva, et une seconde bourrasque, encore plus forte, fit vibrer un hublot. Avec un claquement sec, la porte du carré, restée ouverte, se rabattit violemment, comme giflée par le vent. Le bateau entier eut un frisson, les poutres gémirent. Camille recula d’un pas, le cœur battant. Le temps se dégradait, c’était évident. Le ciel, qu’elle apercevait par les vitres et qui était gris et orageux à son arrivée, s’était assombri en quelques minutes, presque noir comme en pleine nuit.
Elle jeta un coup d’œil par un hublot : les vagues, encore confinées au large un quart d’heure plus tôt, commençaient à déferler contre les digues du port en jets d’écume blanche. Les autres bateaux s’agitaient à leurs amarres, des mâts tanguant si fort qu’on aurait dit qu’ils allaient se rompre. Un craquement sourd, comme un coup de canon : quelque part dans le port, une drisse venait de lâcher.
Elle était coincée ici. Pas de vraie tempête, pas d’erreur : elle aurait dû arriver plus tôt, elle aurait dû prendre la route plus tôt au lieu de traîner à la dernière réunion à l’agence. Cette pensée la mit en colère. Alors qu’elle était ici, dans l’humble maison de son père, elle pensait encore à un budget pub, à un client mécontent.
Une autre bourrasque, autant qu’au large, balaya le pont. Camille écarta les rideaux poussiéreux et risqua un regard dehors. La pluie était maintenant oblique, presque horizontale, noyant le quai et les maisons derrière. Elle n’allait pas pouvoir retourner à la voiture. Elle pas vivre sur ce bateau si la mer se démontait, ce serait intenable. Le seul abri, elle le savait, c’était le café du port, d’où les marins du coin surveillaient les allées et venues et d’où l’on apercevait tout le port.
Elle empoigna son sac, vérifia que les clés étaient dans sa poche, et poussa la lourde porte avec résolution. Le vent l’attrapa, plaqua son ciré contre ses jambes, manqua de lui arracher son capuchon. Sa gorge se serra. La passerelle métallique était maintenant une surface glissante et étroite. Elle s’y engagea, cramponnée aux rambardes, marche après marche. De l’autre côté du quai, les volets du café *Chez Marie-Jeanne* étaient encore ouverts. Une lumière orange filtrait à travers les vitres embuées. Bien.
Elle n’avait plus qu’à longer le quai sur une vingtaine de mètres, mais c’était une vraie traversée. Les embruns l’aveuglaient, le vent sifflait à ses oreilles, elle courba la tête et avança. Enfin, la porte du café s’ouvrit. Une chaleur moite, chargée d’odeurs de friture et de café, la frappa au visage.
Le café était presque plein. C’était le lieu du quartier, le genre d’endroit où tout le monde connaissait tout le monde, où l’on servait du cidre dans des bolées épaisses et des galettes à toute heure. Des hommes en ciré huilé et bonnets de laine étaient assis au comptoir, discutant fort. D’autres étaient installés aux tables en bois, jouant aux cartes. Aucun ne la regarda. Hormis, peut-être, la patronne, une femme replète aux cheveux gris tirés en arrière, qui la scruta par-dessus un plateau de verres, une expression neutre sur le visage.
« Bonsoir », fit Camille, en ôtant son capuchon. Ses cheveux détrempés lui collaient au visage. « Un café, s’il vous plaît. Serré. »
La femme acquiesça d’un signe de tête et Camille se glissa vers une table libre, contre le mur, dos à la fenêtre. Elle retira son ciré, l’accrocha à une patère en bois. Elle prit une profonde inspiration, sentant l’odeur du lieu lui pincer le cœur : le café, la naphtaline, le bois mouillé. Quinze ans. Ça n’avait pas changé d’un iota. Sur le mur face à elle était punaisée une affiche aux couleurs vives, aux bords gondolés d’humidité, qui clamait : « OFB – IFREMER, Projet CORSAIRE. Nettoyons Le Trieux ». Et en plus petit : « Restauration des habitats marins, estuaires bretons ».
Au centre de l’affiche, en photo, un homme. Une trentaine d’années, des mèches brunes barrant un front volontaire, des yeux sombres et rieurs, une barbe naissante de trois jours. Il se tenait sur un pont de bateau de recherche, vêtu d’un tee-shirt bleu, l’air d’être juste après une plongée. Camille le dévisagea une seconde, le temps d’un éclair. Ce visage. C’était bien lui, n’est-ce pas ?
Yann Le Bris. Les méninges lui tournèrent. Le garçon fin et discret qui avait été dans sa classe, qui dessinait toujours des poissons dans les marges de ses cahiers de sciences, qui se taisait quand les autres parlaient. Le garçon qui, un jour d’avril des années auparavant, alors qu’ils étaient encore au lycée, l’avait attendue après le cours sur le terrain de sport, hésitant, et avait dit, d’une voix étranglée : « Je voulais juste te dire… » Et elle, elle se souvenait de ce jour-là, précisément, de son silence. Elle avait fait semblant de ne pas comprendre, s’était précipitée sur son vélo, laissant sa phrase suspendue dans l’air salé comme une ligne à pêche restée vide. Il avait dû finir sa phrase tout seul, voyant le dos de son blouson disparaître à l’angle de la rue.
Elle se détourna, le cœur un peu lourd. Yann. Ils s’étaient perdus de vue, comme on se perd tous à la fin du lycée. Elle vers Paris, lui, visiblement, vers la mer. Elle regarda de nouveau l’affiche, vit les coordonnées, une adresse mail institutionnelle, et un numéro de portable. Elle n’avait pas cette envie. Vendre le bateau, boucler ça, repartir. C’était tout.
La pluie redoublait dehors, un rideau de plus en plus opaque qui noyait le quai. Le port, à travers les vitres embuées, n’était plus qu’une masse grise et mouvante. Le chauffage soufflait doucement. Une vibration contre sa jambe : son téléphone. Un message. Encore des notifications de l’agence, des emails, des groupes. Elle éteignit l’écran, le posa face contre table.
Demain, il faudrait bien inspecter le bateau, les cales, prévenir le notaire. Et ouvrir cette cabine. Le frottement derrière la porte lui revint, ce petit grattement discret. Peut-être que ce n’était pas un rat, après tout. Peut-être que c’était simplement un tuyau, une conduite d’eau qui se détendait avec la pression. Une excuse commode, ça. Mais son père n’avait jamais aimé les rats ni les mauvaises surprises. Elle tendit la main vers sa tasse de café qui venait de lui être servie, avala une gorgée brûlante.
Elle allait devoir comprendre ce qui se cachait derrière cette porte. Avant que la marée ne monte.