La Marée Revient
Lire le chapitre 2: The Houseboat
Le jour se levait à peine sur le port de Saint-Briac quand Camille poussa la porte de la cabine. L'air sentait le sel, le bois mouillé et cette odeur de renfermé qui s'accroche aux bateaux laissés sans soin. Dehors, la mer s'était calmée. La tempête de la veille n'avait laissé qu'un ciel lavé d'un bleu pâle et quelques goélands querelleurs qui tournaient au-dessus des mâts.
Elle s'arrêta sur le seuil. Le salon. La cuisine minuscule à bâbord. Des cartons empilés contre la cloison, scotch jauni, étiquettes écrites de la main de son père. *Livres. Vaisselle. Photos.* Elle n'osait pas encore les ouvrir.
Elle s'accorda un café — l'eau de la bouilloire chauffait sur le petit réchaud à gaz lorsqu'elle fit le tour du poste de pilotage. Les instruments dataient. Le GPS était un modèle qu'on ne trouvait plus depuis dix ans. Le carnet de bord, ouvert sur la console, portait une dernière annotation datée de trois semaines avant sa mort.
*"Marée basse à 17h42. Vérifier l'amarrage tribord. Penser à appeler Marianne."*
Camille fronça les sourcils. Marianne. Elle ne connaissait pas de Marianne dans la vie de son père. Pas qu'elle s'en soit beaucoup souciée ces dernières années, il faut dire.
Elle retourna dans la cabine principale. Un lit étroit, défait, les draps encore froissés comme s'il venait de se lever. Sur la table de chevet, des lunettes de lecture, un roman policier retourné, et une enveloppe.
L'enveloppe était ouverte. Dedans, une lettre manuscrite, à moitié écrite, la plume s'étant arrêtée au milieu d'une phrase.
*"Marianne,* *Je sais que je t'ai promis de te répondre avant la fin du mois, mais le temps passe plus vite qu'avant. Les marées, elles, ne changent pas. Je voulais te parler de ce que nous avons dit sur la cale sèche, à propos de — "*
La phrase s'interrompait là. En dessous, son père avait tracé une vague tentative de paraphe avant de laisser la feuille en plan.
Camille relut trois fois les premières lignes. Encore cette Marianne. Une femme avec qui il discutait de cale sèche, de projets de réparation. Pas une simple connaissance, visiblement pas une amoureuse non plus — enfin, pas qu'elle puisse en juger. Cette familiarité tranquille, cette confiance dans le geste d'écrire sans se relire. Son père n'écrivait à personne, d'habitude. Il avait toujours détesté le téléphone, la paperasse, tout ce qui s'écrit et se conserve.
Elle replia la lettre et la remit dans l'enveloppe, puis dans la poche intérieure de sa veste. Un geste qu'elle ne s'expliqua pas tout à fait.
Un coup sourd contre la coque la fit sursauter.
Encore un coup. Deux fois. Trois. Quelqu'un frappait à l'extérieur, assez fort pour que le bois vibre sous ses pieds.
Elle remonta sur le pont par l'échelle. Les planches du pont étaient encore humides, parsemées de petites flaques d'eau de pluie. En se penchant par-dessus le bastingage, elle vit un homme à bord d'un semi-rigide vert, amarré contre l'Anjela, qui l'observait en plissant les yeux contre le soleil levant.
Camille mit une seconde à le reconnaître. La silhouette était plus large qu'au lycée, les épaules plus carrées, le visage creusé par les embruns, mais il gardait les mêmes yeux très bleus et ces quelques mèches rebelles qui refusaient de rester en place sous sa casquette du Conservatoire du littoral.
Yann Le Bris.
Elle eut un réflexe de recul qu'elle ne put réprimer, presque un mouvement d'épaule comme pour esquiver quelque chose. Il la reconnut au même moment — son expression passa de la curiosité professionnelle à un étonnement marqué.
« Camille ? Camille Le Goff ?
— Yann. »
Il sourit, un sourire qui lui allait bien, qui avait quitté cette timidité gênée qu'elle se rappelait. « Je me disais bien que je connaissais ce bateau. L'Anjela. C'est toujours celui de ton père ?
— Il est mort. En janvier. »
Le sourire s'effaça. « Merde. Je suis désolé. Je ne savais pas. Ton père… il était souvent là l'été dernier, quand je passais vérifier les bouées. On discutait. Un sacré marin.
— Oui.
— Et toi ? Tu… tu es revenue pour te réinstaller ?
— Non. Non, je viens vendre. Le bateau. Je ne reste que le temps des formalités. Un week-end — enfin, quelques jours, le notaire a des délais.
— Le notaire ?
— Il faut que je signe des papiers. Et puis l'état du bateau à évaluer pour l'annonce. » Elle parlait trop vite. Elle s'en rendit compte et s'arrêta net.
Yann hocha la tête, mais son regard s'était déplacé vers l'amarrage tribord. Il fit avancer son semi-rigide le long de la coque et camille le regarda manipuler la ligne, tirer dessus, évaluer la tension.
« Cette aussière est en mauvais état », dit-il sans se retourner. « Elle a été rafistolée à trois endroits. Avec la houle d'hier, tu as eu de la chance qu'elle tienne.
— Je comptais m'en occuper.
— Tu comptais m'en occuper demain ? Ou dans trois semaines, quand quelqu'un aura déjà proposé de racheter l'épave ? »
Camille tiqua sur le mot. Épave. L'Anjela n'était pas une épave. Son père l'avait entretenue avec soin — du moins jusqu'à ce que la maladie ne le lui permette plus.
« Je gère. Merci. »
Yann lâcha la ligne. Il resta un instant silencieux, les mains sur les hanches, à l'observer avec cette intensité tranquille qu'elle ne lui connaissait pas. Le garçon nerveux qui bégayait en classe devant les exposés oraux avait disparu.
« Elle a besoin de plus qu'une aussière, Camille. Regarde la ligne de flottaison. Et cette fissure sur le bordé bâbord. Elle va rentrer de l'eau si on ne la carène pas avant la saison. »
Elle n'avait pas envie de regarder. Elle avait la liste des choses à régler, dressée dans sa tête la veille au café, classée par priorités. La fissure n'y figurait pas. Elle aurait dû y figurer.
« On est quelqu'un de la mairie pour ça ? Un expert maritime ? » dit-elle avec un ton plus sec qu'elle ne le voulait.
Yann ne se formalisa pas. Sous sa veste de quart, elle devinait un sweat du laboratoire marin de Brest et il paraissait trop habitué à composer avec les gens pressés et les administrateurs récalcitrants.
« Je suis du conservatoire du littoral, tu te souviens ? Le programme de surveillance des herbiers de zostères, on l'a démarré l'année dernière. Le secteur de l'anse, y compris l'amarrage de ton père, fait partie de la zone d'étude. Alors si je passe te voir, c'est à moitié par politesse et à moitié par boulot. »
Il tira sur une autre ligne, celle qui fixait la poupe au quai. « Celle-ci aussi. Je peux te dépanner ? J'ai du matériel au labo — des aussières neuves, des pare-battages. On peut les poser ensemble dans la matinée. »
Camille croisa les bras. Le soleil avait gagné le toit du hangar à bateaux, et la lumière dorée éclairait l'Anjela d'un jour impitoyable. Elle voyait maintenant le sel incrusté sur les hublots, le vernis qui s'écaillait sur le plat-bord et elle se demanda comment elle avait pu trouver ce bateau charmant la veille, quand la tempête l'avait poussée à l'intérieur comme un refuge.
« Je te remercie, mais c'est pas la peine. Le bateau sera vendu dans deux semaines. Je vais juste le déclarer en l'état.
— En l'état ?
— Il y a des acheteurs pour ce genre de projet. Des gens qui veulent retaper un vieux gréement, ils cherchent justement des coques à restaurer.
— Une coque qui coule, c'est pas une coque à retaper. C'est une coque qui coule. » Il avait dit ça sans agressivité, presque gentiment, et c'était peut-être ça qui l'énervait.
Elle baissa les yeux vers le pont. Une écope en plastique jaune traînait près du cockpit — elle ne se souvenait pas l'avoir sortie la veille. C'était peut-être déjà là. Ou peut-être pas.
« Écoute, Yann. Je sais qu'on se connaît. Mais je ne suis pas là pour nouer des liens ou visiter des projets sympathiques. Je vends le bateau de mon père. J'ai un appartement à Paris, un travail qui m'attend, et je veux juste que ça se passe vite et bien. Alors je te remercie pour ton offre, mais je m'en occupe moi-même. »
Yann leva les mains en signe d'apaisement. Il avait un sourire contrit mais têtu, celui de quelqu'un qui en a entendu bien d'autres. « Ok, ok. Compris. Je n'insiste pas. » Il fit reculer le semi-rigide, puis s'arrêta, une main sur le moteur. « Juste un truc, au cas où. La cale du chantier Bourgeois est libre à partir de vendredi. Si tu veux sortir la coque de l'eau avant que quelqu'un l'achète en l'état, faudra que tu décides vite. Moins elle reste immergée, moins elle se dégrade.
— Je note.
— Et si tu changes d'avis… » Il attrapa une carte plastifiée dans la poche de son sweat et la lança sur le pont d'un geste précis. Elle atterrit aux pieds de Camille. Un logo du Conservatoire, un nom, une adresse email, un téléphone. Yann Le Bris — Chargé de mission, habitats marins.
« … je suis au labo tous les matins jusqu'à midi. Le café est correct. »
Il démarra le moteur, manœuvra pour s'éloigner, puis il se retourna une dernière fois : « Salue la mer pour moi, Camille. Et fais attention à cette aussière. »
Elle regarda le semi-rigide s'éloigner vers l'entrée du port, dépasser la jetée, puis prendre la direction de la pointe — vers cette base scientifique qu'elle apercevait de loin, posée sur l'eau comme un module blanc. Elle ramassa la carte plastifiée et la glissa dans sa poche, à côté de la lettre inachevée.
Puis elle rentra dans la cabine, referma la porte, et se tint un long moment dans la pénombre jusqu'à ce que ses yeux s'habituent. Le couloir étroit menait à trois portes. Celle de la cabine avant, ouverte. La cabine arrière, fermée à clé — la veille, elle avait trouvé la porte verrouillée ; elle n'avait pas cherché la clé. Et le cabinet de toilette.
Le silence était revenu. Un silence qui n'en était pas vraiment un — l'eau clapotait contre la coque, quelque chose grinçait par à-coups au niveau du mât, et sous ses pieds, elle sentait la vieille embarcation respirer lentement.
Mais sous ce bruit de fond, elle perçut le bruit qu'elle avait entendu la veille, étouffé par la tempête, et qu'elle avait cru être une hallucination. Un frottement régulier, à peine audible, comme des griffes ou du papier froissé dans un courant d'air.
Cela venait de derrière la porte verrouillée.
Camille colla son oreille au bois. Le frottement s'arrêta. Puis reprit. Trois secondes. Cinq secondes. Un raclement lent, insistant, qui semblait répondre à sa présence.
Elle recula. Son pouls s'était accéléré sans qu'elle puisse se l'expliquer. Son père — son père n'avait jamais eu de chat. Ni de chien. Pas d'animal, il disait que ça l'attachait trop quand il devait partir en mer.
Le raclement s'arrêta net.
Le silence retomba et avec lui, son calme apparent. Camille passa une main sur son visage. Les cartons de son père l'attendaient. Le notaire avait dit qu'il passerait en fin de semaine. Yann Le Bris et ses offres polies pouvaient bien attendre.
Mais avant toute chose, il fallait qu'elle trouve la clé de cette porte.