La Marée Revient
Lire le chapitre 32: The Shipwreck
La pluie commença à tomber juste après minuit, quand Camille éteignit la lampe du cottage. Elle avait passé la soirée à ranger les affaires de son père dans des cartons, à éviter son téléphone, à faire semblant que le silence de Yann ne pesait pas sur sa poitrine comme une ancre rouillée.
Elle entendit d'abord le vent. Le cottage de Kermor était perché sur la pointe, et le mistral hurlait à travers les pins comme une bête blessée. Puis la pluie s'abattit, violente, martelant les volets.
Camille se leva, incapable de dormir. Elle enfila son ciré jaune, attrapa les clés de la voiture de son père. Elle avait besoin de rouler, de mettre de la distance entre elle et le cottage vide, entre elle et le souvenir de Yann à genoux sur la plage.
Sur la route côtière, les essuie-glaces luttaient contre le déluge. Elle passa devant l'embarcadère sans ralentir — puis freina brusquement.
Un point de lumière vacillait sur l'eau, là où le vieux dock branlant s'avançait dans la baie. Une lanterne. Elle la connaissait, cette lanterne cabossée, accrochée à la proue du petit youyou que Yann gardait amarré près de la maison de son oncle.
Elle gara la voiture sur le bas-côté et descendit, la pluie la giflant presque aussitôt. À travers le rideau d'eau, elle distingua la silhouette d'une barque qui tanguait dangereusement à mi-baie, bien au-delà de la zone abritée.
Vers le bateau de son père. Le *Sterenn an Heol* était amarré à son mouillage habituel, à deux cents mètres du rivage.
Yann était à bord de son youyou. Et le youyou n'avait pas de moteur.
« Imbécile », murmura-t-elle.
L'océan grossissait à vue d'œil, les vagues se creusant sous les rafales. Yann ramait — elle le voyait maintenant, la lanterne à ses pieds, les bras tirant sur les avirons avec une détermination rageuse. Mais le courant le poussait vers les rochers de Kermor, et le bateau prenait l'eau par-dessus le plat-bord.
Elle courut sur la plage, les galets glissant sous ses baskets. Le youyou chavira dans un mouvement lent, presque gracieux — une bascule majestueuse qui engloutit la lumière jaune dans un bouillonnement d'écume.
« Non. »
Le cri lui échappa avant même qu'elle eût décidé quoi faire. La lanterne avait disparu. La barque retournée flottait encore, ventre creux exposé à la pluie, mais il n'y avait aucune trace de Yann.
Elle entra dans l'eau sans réfléchir.
Le froid la saisit comme un poing, lui coupant le souffle. Les vagues de décembre en Bretagne n'attendent pas qu'on hésite. Elle plongea sous une crête, remonta à la surface, et se mit à nager vers le point où la barque avait basculé.
Le courant était une bête vivante. Il tirait vers les rochers, vers les récifs qui déchiquetaient la côte à marée haute. Camille avait nagé toute son enfance dans cette baie, mais jamais dans une mer pareille, jamais la nuit, jamais quand la vie de quelqu'un dépendait de chaque brasse.
Elle chercha des yeux un signe. Une main levée. Une tête sombre sur l'écume.
Rien.
« Yann ! » cria-t-elle, avalant une gorgée d'eau salée.
La barque retournée dérivait vers elle. Elle s'y accrocha, reprenant son souffle, les doigts engourdis déjà par le froid. Le bois de la coque était lisse, glissant de pluie et de varech.
C'est alors qu'elle le vit.
Une tête à quelques brasses, à peine visible dans l'ombre des vagues. Il battait faiblement des bras, le visage tourné vers les rochers — ou vers la mer, elle ne savait pas. Il ne bougeait presque plus.
Camille lâcha la barque et plongea de nouveau.
Elle atteignit Yann au moment où une vague géante se formait entre eux et le rivage. Elle passa un bras sous son épaule, tâtonnant dans la semi-obscurité pour trouver son torse, son cou. Sa peau était comme de la pierre — froide, inerte.
« Yann ! Réponds-moi ! »
Pas de réponse. Il était inconscient depuis plusieurs secondes déjà, peut-être plus.
La meule d'eau les souleva, les projeta dans la descente. Camille nagea d'une main, tirant de l'autre, sentant le courant les pousser vers le seul point où le rivage s'ouvrait — une crique minuscule, entre les pointes, où les galets formaient une pente douce.
Elle ne sut pas après coup combien de temps elle lutta. Elle garda des fragments : le goût du sel et du sang — elle s'était coupée aux lèvres —, la morsure des rochers dans ses paumes, le poids mort de Yann contre son épaule, chaque mètre arraché à la mer comme une victoire insensée.
Ses pieds touchèrent le fond.
Elle marcha, trébucha, tomba, se releva, traînant Yann à travers les embruns jusqu'à la grève de galets. Elle le laissa retomber sur le sable grossier, s'effondrant à genoux près de lui.
Il ne bougeait pas. Son visage était pâle sous la lune qu'elle devinait à travers les nuages, les lèvres bleuies, les yeux clos.
« Non, non, non… »
Elle écarta les mèches mouillées collées à son front, posa deux doigts sur sa gorge.
Un pouls. Faible, irrégulier, mais présent.
Elle bascula sa tête en arrière, ouvrit sa bouche, vérifia que rien ne l'obstruait. Elle déchira son propre imperméable pour l'envelopper autour de lui, glissa ses bras sous son dos pour le soulever, le rapprocher des arbres, hors de la ligne des vagues hautes.
Il toussa. De l'eau mêlée de bile gicla de ses lèvres. Il toussa encore, convulsivement, et ouvrit les yeux.
« Camille… »
Le son de son prénom dans cette voix éraillée, cassée par la mer, la frappa comme un coup. Elle le tenait contre elle, ses bras tremblant — de froid, de peur, de rage.
« Qu'est-ce que tu foutais sur ce bateau ? » dit-elle, la voix étranglée. « Il n'y a pas de moteur, bon Dieu, tu le sais, tu as grandi ici, tu connais cette baie, tu sais ce qu'elle fait quand la houle arrive ! »
Il essaya de répondre, mais la toux le reprit. Quand elle s'apaisa, il chercha sa main dans le noir et la serra.
« Le bateau n'était plus attaché. » Sa voix était un fil tiré trop fin. « Quand je suis arrivé, l'amarre était coupée. Quelqu'un l'a coupée, Camille. Je voulais aller au *Sterenn*, remettre le nœud, vérifier que tout allait bien… »
Elle sentit le froid monter d'une autre source, plus ancienne que l'eau de mer.
« Coupée ? » répéta-t-elle.
« Net. Comme au couteau. » Sa tête retomba, épuisée. « On m'a pris pour un idiot, Camille. Pour un menteur. Mais je n'ai jamais menti sur Marie. Jamais. »
Il se tut. La pluie tambourinait sur les arbres, sur les rochers qui surplombaient la crique.
« Je voulais te le dire », souffla Yann. « Je le jure sur la tête de mon oncle, sur la mémoire de mon père, je voulais te le dire avant de te demander de rester. Mais j'avais peur que tu partes. Et j'avais tort. »
Camille ne répondit pas. Elle regardait au-delà de lui, vers la baie agitée, vers le *Sterenn an Heol* — fantôme blanc dans la houle. L'amarre coupée.
Pas une tempête. Pas un accident. Quelqu'un avait voulu que le bateau de son père parte à la dérive.
Ou que Yann, en essayant de le sauver, y laisse la vie.
Elle resserra son bras sous ses épaules, le tint contre elle.
« Ne parle pas », dit-elle doucement. « Reprends ton souffle. On parlera après. »
Mais dans sa tête, une seule pensée tournait comme un gyrophare :
La photographie. Le drone. Le surveillant qui avait photographié leur baiser sur la plage.
Quelqu'un les observait encore. Quelqu'un qui connaissait leurs habitudes, leurs faiblesses, leurs secrets.
Et quelqu'un venait de tenter de les tuer.
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