La Marée Revient
Lire le chapitre 31: The Lie Expands
Le cottage sentait encore la peinture fraîche et la cire d'abeille, comme si Thomas avait passé des semaines à le préparer pour elle, sans jamais oser lui dire qu'il existait. Camille était assise sur le rebord de la fenêtre, une tasse de thé froide entre les mains, regardant la mer grise qui semblait avoir avalé toute la lumière du jour. Elle n'avait pas pleuré. Pas encore. Elle était juste vide, comme une coquille que la marée avait laissée trop loin du rivage.
Le bruit des pas sur le gravier la fit sursauter. Elle reconnut la démarche avant de voir la silhouette : son père, en ciré jaune, une bouteille de lambig dans une main, deux verres dans l'autre.
« J'ai pensé que tu aurais peut-être besoin de compagnie, dit-il simplement. Ou pas. Dans ce cas, je bois tout seul. »
Elle haussa les épaules, ne sachant pas quoi répondre. Il entra sans attendre d'invitation, posa la bouteille sur la table en bois brut, s'assit en face d'elle sans un mot. Il remplit deux verres, en poussa un vers elle. Le liquide ambré tremblait légèrement dans le verre, au rythme de sa main.
« Ton père n'est pas mort la semaine dernière, Camille. Je vois bien que quelque chose cloche. » Il but une gorgée, grimaça. « C'est pas le cottage, ça je le sais. T'as l'air d'une naufragée qui vient de perdre son bateau. »
Camille prit le verre. Le lambig brûla sa gorge, réchauffa quelque chose en elle qui était resté gelé depuis la révélation de Chabrol.
« Yann est marié, dit-elle enfin, la voix à peine audible. Il ne me l'a jamais dit. Sa femme est à Brest. Marie. Elle n'a jamais signé les papiers du divorce. »
Le silence qui suivit fut lourd, chargé de quelque chose qu'elle ne savait pas déchiffrer dans les yeux de son père. Il ne semblait pas surpris. C'était ça, le plus troublant. Il regardait le fond de son verre comme s'il y cherchait les mots.
« Tu savais ? demanda-t-elle, la voix s'étranglant. Toi aussi, tu savais ? »
Thomas reposa son verre, passa une main sur sa barbe grise. Il la regarda enfin, avec cette franchise fatiguée qu'il avait eue dans son petit appartement quand ils s'étaient réconciliés.
« Je savais qu'il avait une histoire compliquée à Brest, oui. » Il leva la main devant la protestation qu'elle s'apprêtait à lancer. « Je savais pas qu'il était encore légalement marié. Ça, je l'ai appris que ce matin, quand Élodie est passée me voir. Elle est dans tous ses états. Elle a essayé de te joindre, mais t'as pas répondu. »
Camille regarda son téléphone, posé face contre la table. Elle avait vu les notifications, les messages de Yann, de Maël, d'Élodie. Elle n'avait pas eu la force de les ouvrir.
« Élodie lui a hurlé dessus dans le port, continuait Thomas. Devant tout le monde. Elle lui a dit qu'il était un lâche, que t'avais quitté le bateau parce qu'il avait menti sur tout, même sur son nom. » Il marqua une pause. « Et Yann a pas nié. Il a juste dit qu'il fallait qu'il te parle, qu'il avait des explications, que c'était pas ce que ça semblait être. »
Camille rit, un rire sans joie, presque amer. « C'est toujours ce qu'ils disent, les hommes. C'est pas ce que ça semble être. Ça semble être un mensonge, et c'est un mensonge. »
Thomas inclina la tête, la regardant avec une intensité qui la mit mal à l'aise.
« Je vais te raconter une histoire, dit-il. Et tu vas pas aimer. Mais il faut que tu l'entendes, parce que je refuse que tu fasses les mêmes erreurs que moi. »
Il se resservit un verre, en but la moitié d'un trait.
« Ta mère est partie parce que je lui ai caché des choses, commença-t-il. Des choses que je croyais la protéger. Des dettes, des risques, un passé que je voulais enterrer. Je me disais que si elle savait tout, elle me quitterait. Alors je lui ai donné des demi-vérités, des silences. Et quand elle a découvert la vérité, elle est partie. Pas parce que j'avais menti — mais parce que je n'avais pas eu confiance en elle assez pour lui dire la vérité. »
Camille sentit sa gorge se serrer. Elle avait toujours cru que sa mère était partie pour une autre raison, ou sans raison du tout. Personne n'avait jamais vraiment expliqué.
« Tu me dis ça pour quoi ? demanda-t-elle. Pour que je pardonne à Yann parce que tu as fait pareil ? »
« Je te dis ça parce que tu mérites pas de vivre avec le même poison que moi. » Thomas se pencha en avant, les coudes sur les genoux. « Tu es partie de Paris parce que tu avais le cœur brûlé par une industrie qui t'a fait croire que tout était à toi, que rien ne t'échappait. Tu es revenue ici, t'as reconstruit quelque chose de vrai. Ton père, ton bateau, ton projet, un homme qui te regarde comme si tu étais la seule lumière du port. Et tu vas tout jeter parce qu'il t'a pas dit qu'il avait un problème de papier ? »
« C'est pas un problème de papier ! cria Camille en se levant. C'est un mensonge. Pendant des mois. Il m'a laissée tomber amoureuse de lui sans me dire qu'il avait une femme, un mariage qu'il n'a jamais dissous. Tu trouves pas que je méritais de savoir ? »
Thomas resta calme. C'était presque pire.
« Bien sûr que tu méritais de savoir. Et il aurait dû te le dire. Mais il y a une différence entre un mensonge qui protège et un mensonge qui blesse. » Il la regarda. « Est-ce qu'il a protégé cette Marie ? Est-ce qu'il lui a promis de revenir ? Est-ce qu'il a partagé sa vie avec elle ? Ou est-ce qu'il est resté coincé dans une situation qui l'a dépassé, et il a pas su trouver la force d'en parler ? »
« On ne sait même pas ! rétorqua Camille. Il n'a rien expliqué, il a juste envahi mon espace en silence avant de partir. »
« Il est parti parce que tu lui as dit de partir. » Thomas se leva à son tour, remplit de nouveau son verre. « Je vais pas te dire quoi faire, Camille. T'es une adulte, t'as fait ta vie à Paris, t'as survécu à plus que ça. Mais je vais te dire une chose : les gens qui aiment vraiment, ils font des conneries. Des grosses conneries. Des conneries qui font mal. La question, c'est de savoir si le reste est assez fort pour traverser la tempête. »
Il posa la bouteille de lambig sur la table, remit son ciré.
« Je te laisse réfléchir. Mais viens pas me dire dans dix ans que t'as laissé passer l'homme qui te regardait comme ça à cause d'un formulaire pas signé. Parce que t'as vu comment il te regarde, Camille. Je suis vieux, mais je suis pas aveugle. »
Il sortit sans se retourner, la laissant seule avec le silence et la mer qui grondait au loin. Le lambig brûlait dans sa poitrine, mêlé à une colère qui commençait à s'effriter, comme un rocher que la mer attaque depuis des décennies. Son téléphone vibra de nouveau. Elle le retourna.
Un message de Chabrol. Pas de Yann. Lui, il avait arrêté d'envoyer des messages il y a trois heures déjà. Elle ouvrit le message du journaliste.
*« Camille, j'ai trouvé quelque chose d'intéressant dans les archives maritimes. Marie Le Guen, née à Brest, a porté plainte contre Yann il y a quatre ans — pour abandon de domicile conjugal. Elle a retiré sa plainte deux semaines plus tard. Mais j'ai trouvé un autre nom dans le dossier. Celui de son avocat : Me François Kerivel. »*
Camille relut le message trois fois. Kerivel. Le notaire qui gérait les terres côtières, celui qui avait facilité les ventes à Perrot en échange de commissions — celui que Le Bozec avait impliqué dans ses aveux avant de se rétracter. L'avocat de la femme de Yann était lié à l'homme qui avait vendu les côtes de Keravel à un promoteur véreux.
Ce n'était pas une coïncidence. C'était le début de quelque chose qu'elle n'avait pas encore vu clairement.
Le téléphone sonna. Chabrol.
Elle hésita une seconde, puis répondit.
« Tu es sûr de ce que tu dis ? demanda-t-elle sans préambule.
— Certain. Et c'est pas tout. Le divorce de Yann a été engagé il y a deux ans. Mais la procédure a été bloquée systématiquement par le cabinet de Kerivel. Chaque fois que Yann déposait les papiers, il y avait une irrégularité. Une pièce manquante. Un formulaire périmé. Quelqu'un, quelque part, faisait obstruction. »
Camille serra le téléphone si fort que ses jointures blanchirent.
« Pourquoi ? demanda-t-elle. Pourquoi quelqu'un voudrait empêcher Yann de divorcer ?
— C'est la question que je suis en train de me poser, répondit Chabrol. Et pour l'instant, toutes les réponses me mènent à la même personne. »
Il y eut un silence.
« Kerivel, c'est le notaire qui gérait le fonds de Perrot, dit-il. Le même fonds qui finançait des projets de conservation pour blanchir ses constructions illégales. Et devinez qui était censé être le bénéficiaire initial de ce fonds ? »
Camille sentit le sol se dérober sous elle, une vertigineuse chute intérieure qui lui coupa le souffle.
« Yann, murmura-t-elle. C'était Yann.»
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