La Part du Signaleur
Lire le chapitre 15: Old Tom's Secret
La pluie s’était remise à tomber, fine et tenace, quand Arthur poussa la porte du café d’Old Tom. L’établissement sentait la graisse rance et le tabac froid, et à cette heure indue, seul un vieux chauffeur de taxi somnolait près du comptoir, la tête affalée sur son journal.
Old Tom était derrière le zinc, torchon sur l’épaule, les mains posées à plat sur le bois usé. Il ne leva pas les yeux quand Arthur entra, mais son corps se raidit imperceptiblement.
« La cuisine est fermée, mon gars », dit-il d’une voix qu’il voulait neutre.
Arthur s’approcha, deux billets froissés dans la main qu’il déposa sur le comptoir. « Je ne viens pas pour la cuisine, Tom. Je viens pour Eddie Marsh. »
Le nom tomba entre eux comme un caillou dans un puits. Old Tom se figea, puis jeta un regard vers le chauffeur de taxi. Il le réveilla d’une pichenette sur l’épaule.
« Va dormir chez toi, Charlie. Il est tard. »
L’homme grogna, se leva, et sortit en traînant les pieds dans la nuit humide. La porte claqua, et le silence revint.
Old Tom le dévisagea enfin, ses yeux clairs presque perdus dans les replis de sa peau tannée. « T’es mouillé jusqu’aux os, Arthur. Tu veux un thé ? »
« Je veux des réponses. »
Tom prépara deux tasses de thé sans un mot, gestes lents et mesurés. Il poussa l’une vers Arthur, puis resta debout derrière le comptoir, ses mains calleuses essuyant toujours le même verre.
« Eddie Marsh était un bon gars, finit-il par dire. Un des meilleurs signaleurs que j’aie jamais formés. Précis. Méticuleux. C’est pour ça qu’ils l’ont pris. »
« Le train royal ? » demanda Arthur.
Old Tom posa son verre, le dévisagea longuement. « Tu connais l’histoire, alors. »
« J’en connais une version. La version officielle. Eddie a disparu. Personne ne sait où il est. Sa femme porte une bague gravée E.M., 1959. »
Les mains d’Old Tom se figèrent sur le torchon. Il pâlit. « Lila. Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? »
« Elle est morte », dit Arthur, sans adoucir la violence des mots. « Je l’ai trouvée hier soir dans son appartement. Les types de Victor cherchaient quelque chose. Elle a payé pour qu’on ne le trouve pas. »
Old Tom ferma les yeux. Il sembla rapetisser d’un coup, comme si on lui avait retiré un os. Quinze longues secondes passèrent avant qu’il ne parle.
« Je savais que ça finirait comme ça. Je le savais. Cette fille-là, elle avait un cœur trop grand pour le monde qu’elle habitait. »
Il sortit de derrière le comptoir, verrouilla la porte d’entrée, puis fit signe à Arthur de le suivre dans l’arrière-salle.
Une petite cuisine toute en longueur, une table de bois, des photos jaunies au mur. Old Tom ouvrit un placard, déplaça une boîte de conserve, et en sortit une clé attachée à un ruban de cuir usé.
« Eddie me l’a donnée deux semaines avant de disparaître. Il m’a dit : “Tom, si quelque chose m’arrive, tu sais à qui la donner. Pas au premier venu. À celui qui aura la gueule du désespoir et l’âme d’un honnête homme.” »
Il la posa sur la table entre eux. La clé était petite, plate, légèrement incurvée. Un numéro était estampillé sur l’une de ses faces : 417.
« C’est une clé de consigne, continua Tom. Gare Victoria, rangée des consignes côté Columbia Road. Il y a quelque chose dedans. Quelque chose qu’il voulait mettre à l’abri. »
Arthur ne toucha pas la clé immédiatement. Il la regarda, conscient que chaque objet de cette histoire était maintenant lesté de sang. « Pourquoi tu ne l’as pas ouverte toi-même ? »
« Parce que je suis un vieux lâche, Arthur. Et parce qu’il m’a dit de ne pas y aller. Que ce serait trop dangereux pour un homme de mon âge. Et tu sais quoi ? Il avait raison. Le lendemain de sa disparition, deux types sont venus ici. Ils ont fouillé ma cuisine, retourné mes placards. Ils cherchaient exactement cette clé. Je l’avais cachée sous une latte du plancher de la cabane à outils. Ils ne l’ont pas trouvée. »
Old Tom leva les yeux vers lui, la fatigue creusant ses traits. « Eddie m’a dit autre chose. Il m’a dit que si quelqu’un venait me parler de lui, c’est que son plan avait mal tourné. Et que ce quelqu’un devait savoir la vérité avant d’ouvrir cette consigne. »
Arthur sentit son estomac se nouer. « Quelle vérité ? »
Old Tom croisa les mains sur la table. Ses doigts étaient marqués de cicatrices anciennes, des années passées à tripoter des leviers et des câbles.
« Eddie travaillait pour les flics. Pas en uniforme, mais sous couverture. Une unité spéciale de la métropole qui traquait les gros bonnets du crime organisé sur les chemins de fer. Ils pistaient un certain réseau depuis deux ans. Le nom de code pour son opération, c’était “Aiguillage”. »
Arthur se laissa tomber contre le dossier de sa chaise. Le manifeste dans sa poche lui semblait soudain beaucoup plus lourd. « Eddie était un indicateur ? »
« Il était meilleur que ça », répondit Old Tom d’une voix rauque. « Il était infiltré au plus haut niveau. Il avait réussi à s’approcher de Victor et de ses hommes. Prétendait être un ancien signaleur, renvoyé pour vol, mais avec des connexions utiles. Ils l’ont accepté. Seulement, Victor est un type rusé. Il a fini par avoir des soupçons. Il l’a fait suivre. Un soir, Eddie devait passer au commissariat central de Scotland Yard, mais il a compris trop tard qu’on le filait. Il s’est arrêté dans ce café, est passé par la cuisine, et m’a glissé cette clé dans la main avec le ruban de cuir encore chaud. »
Old Tom s’interrompit, passa sa main sur sa bouche comme s’il voulait retenir les mots. « Il m’a dit : “Tom, ils savent. Si je ne reviens pas dans deux jours, prends la clé et attends la bonne personne. Le signalman. Celui qui comprendra.” »
« Et ensuite ? » demanda Arthur, la voix serrée.
« On ne l’a jamais revu. Moins de deux semaines plus tard, mes supérieurs m’ont informé qu’Eddie Marsh avait été un agent infiltré, déclaré disparu en service. Officiellement, on a parlé d’un accident sur les voies. Officieusement, tout le monde savait ce que ça voulait dire. Victor l’a fait tuer, Arthur. Et il a fait disparaître le corps comme on efface une ardoise. »
Arthur regarda la clé sur la table. Son esprit tournait à toute vitesse, essayant de relier les fragments. Lila. La bague. Le manifeste. La liste à moitié brûlée. « Lila savait. Pourquoi elle m’a dit de venir vers toi ? »
« Lila savait tout. Ou presque. Eddie avait tout mis dans son journal. Le sien, pas celui qu’il montrait à sa couverture. Il voulait que si quelque chose lui arrivait, elle ait une preuve. Mais la peur a été plus forte qu’elle. Victor l’avait menacée. Alors elle a caché le journal dans la consigne et m’a donné la clé en garde, au cas où. »
Un silence pesant s’installa. Les hautes-deux heures du matin sonnèrent quelque part dans la ville, rumeur sourde et lointaine.
Arthur prit la clé. Sa paume était moite. « Pourquoi tu me la donnes à moi, maintenant ? »
« Parce que tu es debout devant moi, trempé, poursuivi, avec des morts dans ton sillage. Et que la police te recherche pour un crime que tu n’as pas commis. Tu as exactement la gueule du désespoir dont Eddie m’a parlé. »
Il hésita, puis ajouta d’une voix presque inaudible : « Et parce que Lila t’a donné sa bague. Si elle avait confiance en toi, c’est qu’elle avait raison d’en avoir. »
Arthur serra la clé dans son poing, sentant le métal s’enfoncer dans sa paume.
« Une dernière chose », dit Old Tom, attrapant son bras alors qu’Arthur se levait. « Ce que tu trouveras dans cette consigne, ça ne rendra rien plus facile. Eddie était bon, mais il était aussi ambitieux. Certaines notes qu’il laisse parlent d’un projet plus vaste que le coup de Victor. Quelque chose qu’il planifiait en parallèle. Quelque chose qui ramène au nom R.V. »
Arthur se figea. « R.V. ? Tu connais ce nom ? »
« Je connais des initiales. J’ai vu une lettre qu’Eddie gardait dans sa poche intérieure. Elle portait un en-tête de la Chambre des communes. C’est tout ce que je sais. La signature était juste deux lettres : R.V. »
La pluie tambourinait maintenant contre les vitres du café comme si elle voulait entrer.
Arthur fourra la clé dans sa poche, sous le manifeste, contre son cœur. Une seule chose lui était désormais claire : il ne cherchait plus seulement à s’innocenter. Il cherchait des réponses que même Eddie Marsh n’avait pas réussi à obtenir vivant.
Il sortit sans se retourner, dans la nuit mouillée ne révélant que son ombre fugitive entre les lampadaires.
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