La Part du Signaleur
Lire le chapitre 17: The Meet
La pluie avait cessé, mais les ruelles près de la gare de Waterloo dégoulinaient encore d'une humidité grasse. Arthur se tenait sous l'auvent d'un bureau de tabac fermé, le col de son pardessus remonté jusqu'aux oreilles. Il avait passé la nuit à relire le journal d'Eddie Marsh, à mémoriser chaque détail, chaque nom, chaque heure. Les pages étaient cornées à force d'être tournées sous le faible halo d'un réverbère.
Il avait envoyé le mot par l'intermédiaire du garçon de café d'Old Tom — un gamin d'une douzaine d'années qui faisait les courses pour une pièce de six pence. Le message était simple : *Je sais pour Eddie. Je sais pour R.V. Rendez-vous au pont de Waterloo, sous la cinquième arche. Demain, six heures.*
Scar arriva à six heures moins dix. Arthur le vit descendre la rue depuis le sud, son imperméable usé claquant autour de ses jambes maigres. Il avançait avec cette démarche nerveuse qu'Arthur lui connaissait depuis le premier jour où Victor l'avait présenté à l'équipe — un ancien boxeur poids plume qui avait perdu plus de combats qu'il n'en avait gagnés.
— Tu es en vie, constata Scar en s'arrêtant à deux mètres d'Arthur.
— Tu sembles déçu.
— Je suis un homme pratique. La déception, ça ne paie pas les dettes.
Arthur laissa passer un silence. Il avait les mains enfoncées dans les poches de son manteau, ses doigts crispés sur le journal d'Eddie, protégé par une toile cirée. Il n'était pas venu désarmé — jamais plus.
— Combien Victor t'a-t-il promis pour ma tête ? demanda Arthur.
Scar leva un sourcil, puis un sourire mince étira ses lèvres.
— Cinq cents livres.
— C'est tout ? Victor sous-estime toujours ses ennemis. Moi, je t'offre mille.
— Et qu'est-ce que tu as à vendre pour mille livres ? Tu es un signalman en cavale. Tu n'as plus rien.
Arthur sortit le journal d'Eddie de sa toile cirée, le tint à hauteur de poitrine, sans le tendre.
— Je sais qui a payé Victor pour fermer les yeux sur son commerce ferroviaire. Ce n'est pas un truand de bas étage. C'est quelqu'un avec un siège dans les hautes sphères. Initiales R.V.
Scar ne cilla pas. Mais pendant un instant — une fraction de seconde — ses yeux se déplacèrent vers la gauche avant de revenir sur Arthur. Pur réflexe, comme un boxeur qui esquive un coup annoncé.
— Les initiales d'un fantôme, dit Scar. R.V. n'est qu'un nom sur un papier. Personne ne sait qui c'est.
— Toi tu le sais.
— Je sais que je ne veux pas finir au fond de la Tamise comme Eddie Marsh.
— Tu sais ce qui est arrivé à Eddie ?
Scar se tut. Il regarda la rivière par-dessus le parapet, les eaux noires qui coulaient en contrebas.
— Tout le monde sait ce qui est arrivé à Eddie. Il posait trop de questions.
— C'était un policier. Un infiltré.
Le visage de Scar se vida de toute couleur. Il fit un pas en arrière, comme si les mots l'avaient frappé physiquement.
— Tu mens.
— Je tiens son journal. Il était infiltré depuis six mois avant la mise en place du braquage. Il documentait tout — les livraisons de fonds non déclarées sur les trains du ministre, le secret entre le bureau de R.V. et le réseau de Victor. Quand on a découvert son identité, Victor a demandé au conseil de décider de son sort.
— Le conseil ne décide de rien, rétorqua Scar, la voix tendue. Victor tranche seul. Et il n'a jamais évoqué un policier.
— Parce que Victor lui-même ne le savait peut-être pas. Jusqu'à ce qu'il le découvre — et que quelqu'un dans le groupe ai vendu Eddie à son contact. L'acheteur du train, celui qui devait recevoir le butin, a dû envoyer l'ordre d'exécution.
Arthur marqua une pause.
— Peut-être que c'était toi.
Scar rit jaune.
— Moi ? Je ne sais même pas écrire mon nom correctement. Je suis un homme du terrain, pas un stratège. Si j'avais voulu te tuer au dépôt, tu serais mort avant de renverser ta lanterne. Victor m'a placé en surveillance, pas en exécution.
— Alors pourquoi es-tu venu à notre rendez-vous ?
Scar resserra son imperméable autour de lui. Quelque chose fondait dans son regard — une hésitation, un calcul.
— Parce que Victor m'a envoyé pour te trouver et te faire disparaître avant que tu ne remontes la filière. Mais je te connais, Arthur. Tu n'es pas un menteur. Et si tu détiens vraiment ce que tu dis détenir, alors mes options viennent de changer.
— Tu veux dire : si je double ton offre.
— Victor me paiera tôt ou tard. Peut-être même davantage, une fois que tu seras réduit à un non-sujet. Mais toi — tu n'as qu'un seul coup. Tu es un mort en sursis. Si tu échoues, tu n'as pas de deuxième chance.
Arthur le dévisagea longuement. Chaque seconde qui passait, il cherchait la trace d'une trahison imminente, la lueur d'un piège.
— J'ai besoin de savoir qui vient racheter le contenu du train, dit Arthur. Victor planifie une remise dans les prochains jours. À un acheteur. Tu connais le lieu.
— Marlowe.
— Qui ?
— Un intermédiaire. Passeur d'argent, trafiquant d'art, diplomate pour les mauvaises causes. Il travaille pour des gens qui ne veulent pas être identifiés. Il a une tanière près des docks de Wapping, derrière un entrepôt de thé. La transaction doit avoir lieu jeudi.
Arthur serra le journal d'Eddie dans sa main.
— Quand tu dis que quelqu'un dans le groupe a vendu Eddie à R.V., précisa Scar, sa voix à présent basse et mesurée, je n'en sais rien. Mais j'ai toujours trouvé étrange la manière dont Victor a écarté Billy des décisions quelques jours avant la mise en place du plan.
— Billy ?
— Le garçon de maintenance, chargé des feux. Il a disparu immédiatement après le braquage. Victor disait qu'il était parti avec sa part, mais je ne l'ai jamais cru. On parlait souvent avec Billy — il posait trop de questions sur l'argent, les trajets, les noms.
Arthur nota le détail, le plaça dans un coin de sa mémoire.
— Marlowe, reprit-il. Tu vas me conduire jusqu'à lui.
— Et les mille livres ?
— Elles viendront. Quand tout sera réglé.
Scar esquissa un autre sourire — un vrai cette fois, mêlé d'une lueur d'incertitude.
— Tu sais, murmura-t-il, tu es la seule personne assez folle pour avoir raflé la caisse, mis le feu au nid et puis revenir négocier au cœur du territoire de Victor.
Arthur ne répondit pas. Il savait à quel point cette rencontre était une apnée, une tentative de reprendre le contrôle dans une partie où chaque pièce était contre lui. Mais il avait besoin d'un levier. Et le seul chemin vers R.V. passait par la remise de jeudi.
— Je choisirai le point de rendez-vous avant la transaction, dit Scar. Je t'enverrai un message demain soir chez Old Tom.
— Si je n'ai pas de message, je saurai que tu as choisi Victor.
Scar s'ébroua, tourna les talons.
— Savoir, c'est une chose. Survivre à la décision, c'en est une autre.
Il disparut dans l'ombre sous le pont. Arthur demeura quelques minutes encore, le journal d'Eddie serré contre sa poitrine. Sur la Tamise, une péniche noire filait en silence vers les docks. Arthur pensa aux livres que contenait la sacoche — et à la liste qu'il portait, capable de faire tomber Victor, et peut-être R.V. à condition qu'il sache où frapper.
Il se mit en marche vers l'embarcadère. Jeudi. Il devait d'ici là trouver un moyen d'atteindre Marlowe avant que le piège ne se referme.
Soudain, il entendit un bruit derrière lui — un talon qui grince sur le gravier mouillé. Il se retourna. Il vit une silhouette longue, en manteau, qui se fondit derrière un angle de mur avant qu'il ne puisse distinguer son visage. Il resta figé, le cœur battant.
On le suivait. Depuis combien de temps ? Depuis Victoria, peut-être. Et dans quelle allégeance ?
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.