La Part du Signaleur
Lire le chapitre 18: The Buyer's Folly
Les entrepôts de Wapping sentaient la saumure et le bois pourri. Arthur remonta son col sur sa nuque en traversant la chaussée pavée, les halos des lampadaires dansant sur les flaques d'eau laissées par la marée haute. Scar marchait devant lui, la silhouette osseuse tendue vers la jetée comme un lévrier en chasse.
— Il est ponctuel, Marlowe ? demanda Arthur.
— Les types dans son genre sont toujours ponctuels, répondit Scar sans se retourner. Sinon ils ne restent pas longtemps dans le métier.
Arthur soupesa le poids du journal d'Eddie dans sa poche intérieure. Il y avait pensé en le glissant sous son veston — du papier épais, une couverture rigide qui pouvait arrêter une lame, peut-être. Une protection dérisoire, mais c'était tout ce qu'il avait.
Le quai numéro quatre s'étendait devant eux, désert à cette heure. Une Bentley noire stationnait à l'extrémité, moteur éteint, phares éteints. À côté, un homme en imperméable beige, les mains dans les poches, une mallette en cuir posée sur le capot.
— C'est lui, murmura Scar.
Ils s'avancèrent. Le silence de la Tamise pesait sur eux, seulement troublé par le clapotis de l'eau contre les pilotis. L'homme se tourna à leur approche. La cinquantaine, des cheveux gris plaqués en arrière, un visage de notaire de province qui n'aurait jamais dû se trouver dans un endroit pareil.
— Vous êtes en retard, dit Marlowe d'une voix douce. Je n'aime pas le retard.
— Les affaires ont été compliquées, répondit Arthur.
Marlowe le détailla de haut en bas, une lueur d'amusement dans ses yeux pâles.
— Vous êtes le signaleur, alors. Celui qui a fait dérailler le grand projet de Victor.
— Je n'ai rien fait dérailler. J'ai juste récupéré ce qui revenait aux propriétaires.
— Les propriétaires. C'est une façon de voir les choses.
Marlowe ouvrit sa mallette. À l'intérieur, des liasses de billets neufs, attachées par des bandes de papier bleu. Arthur compta d'un coup d'œil — il y en avait pour une somme considérable.
— Le manifeste, dit Marlowe. Vous l'avez ?
Arthur hésita. Il sentit le poids du journal contre sa poitrine, renfermant les pages qu'il avait arrachées du carnet d'Eddie — celles qui documentaient la double transaction, les transferts privés, le nom du destinataire final gratté mais identifiable au papier filigrané.
— Je l'ai, dit-il. Mais avant de le remettre, j'ai quelques questions.
Le visage de Marlowe se ferma.
— Ce n'était pas le marché.
— Les marchés changent quand on apprend que ses partenaires ont un plan de rechange.
Il y eut un silence. La Bentley se balançait légèrement sur sa suspension quand une vague venait frapper la jetée. Scar s'était déplacé sur la gauche d'Arthur, presque imperceptiblement, à un angle mort.
— Je vois, dit Marlowe. Vous êtes un homme prudent.
— Je suis un homme vivant. Ça m'oblige à être prudent.
Marlowe rit doucement, une émission d'air qui ne touchait pas son regard. Il referma la mallette et la fit glisser sur le capot.
— Prenez l'argent, monsieur Phelps. C'est l'offre. Elle ne sera pas renouvelée.
Arthur fit un pas en avant. Sa main gauche se tendit vers la mallette tandis que sa droite restait enfouie dans sa poche, les doigts serrés sur le presse-papiers en laiton qu'il gardait comme dernier recours.
L'air se déplaça dans son dos. Un frottement de semelles sur le béton.
Arthur baissa la tête une fraction de seconde avant que le coup ne l'atteigne. Le métal siffla près de son oreille, lui écorchant le lobe, et quelque chose claqua contre les pavés — un couteau à cran d'arrêt. Scar poussa un juron et fonça sur lui.
Arthur plongea vers la gauche, la mallette lui échappa, et il se retrouva dos à la rambarde, Scar qui le chargeait les dents serrées, la main droite qui fouillait déjà sous sa veste.
— Désolé, Arthur, souffla-t-il. Les affaires sont les affaires.
Le premier coup partit du creux du pardessus de Scar. Arthur n'eut que le temps d'amener le journal devant sa poitrine. La balle frappa la couverture cartonnée avec un bruit sourd, un impact qui ébranla sa cage thoracique et le projeta contre les planches de la rambarde.
Sa vision se brouilla. La douleur irradia le long de ses côtes. Mais il était debout, et le journal tenait toujours.
Le visage de Scar se tordit de surprise. Il arma de nouveau son bras pour tirer à bout portant, mais Arthur était déjà en mouvement. Il plongea bas, attrapa le genou de Scar entre ses mains et tira d'un coup sec.
Scar perdit l'équilibre, s'étala lourdement, le pistolet lui échappa et glissa dans un caniveau. Arthur se jeta sur lui, l'avant-bras contre la gorge de l'homme étendu, le maintenant au sol.
— Pourquoi ? cracha Arthur.
— Parce que Victor a des ressources que tu n'imagines pas, haleta Scar en se débattant. Tu crois que tu pouvais courir après la vérité sans te brûler ?
Un bruit de moteur. La Bentley démarra dans un rugissement, des graviers projetés contre les murs, et disparut dans la nuit. Marlowe avait filé.
Arthur relâcha son étreinte, laissa Scar se dégager en rampant vers son pistolet tombé. L'homme le ramassa, le visa brièvement — puis le rangea dans son pardessus, un rictus mauvais fendant son visage.
— Tu es plus coriace que prévu, admit-il. Mais ça ne changera rien. Victor sait pour le journal. Il sait pour Lila. Il sait où tu vas aller ensuite.
Il recula de deux pas, gardant Arthur dans son champ de vision.
— La prochaine fois, je ne raterai pas.
Il tourna les talons et s'éloigna dans l'obscurité, sa silhouette se fondant dans les ombres entre les lampadaires.
Arthur resta adossé à la rambarde, la douleur battant dans sa poitrine, les mains tremblantes. Le journal était brisé — une déchirure nette à travers la couverture, la balle ayant traversé les premières pages avant de s'arrêter contre une des feuilles du dossier d'Eddie.
Il se baissa pour ramasser les pages dispersées, les lettres et les relevés qui s'étaient répandus autour de lui. Le vent de la Tamise commença à les emporter.
Il les rassembla tant bien que mal, et c'est en retrouvant une feuille qu'il n'avait jamais vue — une page tirée du journal tenue hors de la lumière d'un lampadaire — qu'il la découvrit. Guère plus qu'une ligne, en bas de la page, écrite au crayon graphite : une liste de noms raturés comme un brouillon de compte rendu de réunion de guerre.
Au centre des ratures, presque indistinguable, une annotation à peine lisible : *Agent F. — voir dossier personnel. Colonel R.V.*
Arthur s'immobilisa. Le colonel R.V. — la mention d'un rang militaire. Une pièce qui tournait et qui soudain s'emboîtait où il ne l'attendait pas. Son père, ce vieux cheminot taciturne aux mains calleuses, n'avait jamais servi dans l'armée. Pas au combat, en tout cas.
Mais le presse-papiers de sa mère, dans le buffet du salon familial, portait l'insigne d'un bureau de guerre — des initiales qu'elle n'avait jamais expliquées.
« Colonel R.V. »
Arthur plia la page dans sa poche, près du présse-papiers en laiton qu'il portait toujours sur lui. Les pièces du puzzle commençaient à former un dessin qu'il n'avait pas anticipé — et pas seulement autour du hold-up. Autour de sa propre famille.
Il se redressa, la douleur dans sa poitrine s'atténuant lentement, et jeta un dernier regard au quai vide. Marlowe était parti avec l'argent et les réponses. Scar avait failli le tuer — une dette qu'Arthur avait bien l'intention de recouvrer. Et quelque part, dans un bâtiment officiel où on ne le laisserait jamais entrer, un homme portant les initiales R.V. attendait de voir comment ce petit marionnettiste allait survivre à sa propre conspiration.
Arthur se dirigea vers l'est, vers le labyrinthe de Whitechapel, vers la seule personne qui puisse éclairer un secret de famille vieux de vingt ans : sa mère.
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