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La Part du Signaleur

Lire le chapitre 2: The Offer

Le mardi suivant, Arthur Phelps était de retour en poste à la cabine de signalisation n°7, ses doigts calleux caressant les leviers de bronze comme on apaise un cheval nerveux. La nuit avait été calme, presque trop calme. Le convoi postal de 23h15 était passé sans encombre, ses wagons sombres filant vers le nord dans un grondement de fer et de vapeur.

Il n'avait pas dormi depuis l'agression. Son dos portait encore les marques des liens trop serrés, et son esprit rejouait sans cesse la scène : les hommes masqués, le canon froid contre sa tempe, le rire étouffé de celui qui avait glissé la montre de son père dans sa poche.

— Arthur Phelps ?

La voix venait de l'embrasure de la porte. Arthur sursauta, sa main se crispant sur le levier principal. Un homme se tenait là, debout dans l'encadrement, vêtu d'un impeccable costume gris perle qui semblait incongru dans ce décor de suie et d'huile.

— Qui êtes-vous ? Et comment êtes-vous entré ?

— La porte n'était pas verrouillée. Négligent, Arthur. Très négligent.

L'homme s'avança, ses chaussures italiennes crissant sur le plancher de chêne. Il avait la quarantaine, des cheveux plaqués en arrière, et un sourire qui ne montait jamais jusqu'à ses yeux.

— Victor, dit-il en tendant une main qu'Arthur ignora. Victor Marchetti. Vous avez peut-être entendu parler de moi.

Arthur l'avait entendu. Tout Londres l'avait entendu. Marchetti était le cerveau présumé de la bande qui avait dévalisé la bijouterie Hatton Garden en 58, et celui dont on disait qu'il organisait les plus gros coups de la pègre londonienne avec la précision d'un horloger suisse.

— Qu'est-ce que vous voulez ?

— Asseyez-vous, Arthur. Nous avons à parler.

Arthur ne bougea pas. Il croisa les bras, sentant la brûlure des cordes encore fraîche sous sa chemise.

— C'est vous. C'était vous, mardi dernier.

Victor inclina la tête, comme un professeur reconnaissant un élève brillant.

— Bien. Très bien. Je savais que vous étiez un homme intelligent. C'est pour ça que je suis ici.

Il sortit un objet de sa poche de veste. Arthur sentit son sang se glacer. La montre de son père. Le boîtier d'argent terni, le verre fêlé, l'aiguille des secondes figée à jamais.

— On me dit qu'elle appartenait à votre père. Un cheminot, lui aussi ?

— Rendez-moi ça.

— Tout à l'heure, peut-être. Asseyez-vous d'abord.

Arthur obtempéra, s'installant sur le tabouret de bois face au pupitre de commandes. Victor s'adossa à la porte, jouant avec la montre comme on manipule un sésame.

— Mardi, c'était un test, dit Victor. Une épreuve de sang-froid. Vous auriez pu crier, vous débattre, tenter de fuir. Vous ne l'avez pas fait. Vous avez écouté. Vous avez obéi. C'est rare, ces qualités-là.

— Je n'ai pas eu le choix. Vous aviez un flingue sur la tempe.

— Ah, mais c'est là tout l'intérêt, non ? La plupart des gens, même avec un flingue sur la tempe, font des bêtises. La peur les rend imprévisible. Vous, vous êtes resté calme. Vous avez attendu le bon moment. C'est exactement le genre de sang-froid dont j'ai besoin.

Arthur sentit ses mains trembler légèrement. Il les cacha sous le pupitre.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Si, vous savez. Le Night Mail. Le train postal royal qui quitte Euston à minuit chaque mercredi. Huit wagons. De l'argent, des obligations, des certificats. Un butin que vos arrière-petits-enfants n'épuiseraient pas.

La bouche d'Arthur devint sèche.

— Vous êtes fou. La sécurité autour de ce train est...

— Décuple ? Le train est déjà passé, Arthur. J'ai mes informateurs. Je sais tout ce qu'il y a à savoir. Sauf une chose : comment l'arrêter en pleine voie, sans éveiller les soupçons, sans qu'un seul signal d'alarme ne se déclenche.

Victor se pencha, posant la montre cassée sur le pupitre entre eux.

— C'est là que vous entrez en jeu. Vous connaissez la ligne comme votre poche. Vous savez quels signaux peuvent être manipulés, quels tronçons sont aveugles aux regards indiscrets. Vous savez comment faire stopper un train de nuit sans éveiller les soupçons.

— C'est de la haute trahison. Le Night Mail transporte du courrier de Sa Majesté.

— Sa Majesté ne vous a jamais payé vos dettes de jeu, n'est-ce pas ?

Arthur tressaillit comme si on l'avait frappé. Tommy Flynn. Comment cet homme connaissait-il Tommy Flynn ?

— Je vois que ça vous touche, reprit Victor. Cinq cents livres, si mes informations sont exactes. Vous avez jusqu'à vendredi pour rembourser. Et nous savons tous les deux ce qui arrive aux hommes qui doivent de l'argent à Tommy Flynn. Surtout quand ils ont une fille qui fréquente les cafés du West End.

Le sang d'Arthur se figea. Il se leva d'un bond, le tabouret tombant derrière lui.

— Si vous touchez à un seul cheveu de Mary...

— Du calme, Arthur. Je ne touche à personne. C'est justement ce que je vous propose d'éviter. La part de chacun : dix pour cent du butin. Le vôtre : cinq mille livres nettes, les dettes de Flynn effacées, et une nouvelle vie pour vous et votre fille quelque part loin d'ici. En échange, vous arrêtez le train. Un seul geste. Un seul signal passé au rouge au bon endroit. Un arrêt programmé, officiel, "pour inspection". Mes hommes font le reste.

— Et après ? Vous me laissez crever comme les autres ?

Victor rit, un son qui ne touchait pas ses yeux.

— Mon cher Arthur, si j'avais voulu vous éliminer, vous ne seriez pas assis là ce soir. Vous êtes un outil trop précieux pour moi. Un signalman avec votre expérience... vous pourriez couvrir plusieurs opérations à l'avenir. Une carrière, en quelque sorte.

Il poussa la montre vers Arthur.

— Gardez ça. En guise de bonne foi. Qu'elle vous rappelle ce qui se passe quand vous êtes faible. Et ce que vous avez à perdre si vous refusez mon offre.

Arthur saisit la montre, son pouce caressant le verre fêlé. Il regarda Victor, puis l'instrument, puis les leviers de bronze qui contrôlaient des milliers de tonnes d'acier et de vies humaines.

— Et si je dis non ? Si j'appelle la police ?

Victor haussa les épaules, se dirigeant vers la porte.

— La police ? Vous plaisantez. Qui croit-on, à votre avis ? Un signalman criblé de dettes, ou un homme respectable qui a dîné avec le commissaire il y a deux semaines ? Et puis, il faudrait expliquer pourquoi vous avez permis à des inconnus de détacher deux wagons la nuit dernière. Un détail qui ferait jaser, ne trouvez-vous pas ?

Il s'arrêta sur le seuil, se retournant une dernière fois.

— Mercredi, 23 heures. Le pub "Le Chien Bleu", près de la gare de Paddington. Apportez votre réponse. Et Arthur ?

— Quoi ?

— Ne me faites pas attendre. Je déteste qu'on me fasse attendre.

La porte se referma. Arthur resta seul, la montre brisée de son père dans une main, le poids de sa vie dans l'autre. Dehors, un train siffla au loin dans la nuit londonienne. Il savait déjà ce qu'il ferait.

Mais d'abord, il y avait l'autre problème. Tommy Flynn. Une dette, une menace, une fille en danger. Et un rendez-vous chez un bookmaker qui ne plaisantait jamais.

Le vendredi venait plus vite qu'on ne le croyait.