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La Part du Signaleur

Lire le chapitre 3: The Bookie's Debt

La pluie londonienne martelait les vitres du café comme des doigts impatients. Arthur Phelps avait commandé un thé qu’il ne buvait pas, les yeux fixés sur la pendule au-dessus du comptoir. Dix heures moins cinq. Tommy Flynn n’était jamais en retard.

Il avait passé la nuit à tourner en rond dans son deux-pièces, à ressasser les chiffres. Cinq mille livres pour effacer sa dette, disait Victor. Mais la dette de jeu, elle, atteignait maintenant quatre cent vingt livres avec les intérêts. Une somme ridicule comparée à l’offre de Victor, et pourtant insurmontable pour un homme qui gagnait douze livres par semaine à signaler des trains.

La porte du café s’ouvrit dans un grincement. Tommy Flynn entra en essuyant ses lunettes rondes embuées, son pardessus dégoulinant. Il avait l’air d’un comptable, avec sa petite moustache taillée et sa serviette en cuir usé. C’était cette apparence banale qui le rendait terrifiant.

— Phelps, dit-il en se glissant sur la banquette en face d’Arthur. Je me disais bien que je te trouverais ici.

Arthur poussa la tasse de thé vers lui d’un geste nerveux.

— Je n’ai rien à te servir d’autre.

— Je ne bois pas le thé le matin, répondit Flynn en posant sa serviette sur la table. Ça dérange mon estomac. Et j’ai besoin de mon estomac pour encaisser ce qui m’est dû.

Arthur s’éclaircit la gorge.

— Tommy, tu sais que je n’ai pas encore…

— Vendredi, dit Flynn en coupant net. C’est demain, Phelps. Demain, à midi, je viendrai chercher mes quatre cents livres, plus les vingt d’intérêts. L’argent comptant. Ou alors…

Il laissa la phrase en suspens, les doigts tapotant la serviette. Arthur connaissait ce geste. Il avait vu ce que Flynn gardait dans cette serviette un soir où un client avait protesté.

— Je sais, dit-il, la voix plus basse qu’il n’aurait voulu.

Flynn pencha la tête, comme un oiseau observant un ver.

— Tu sais ? Jamais, de toutes les années que je te connais, tu n’as su payer à temps. Mais tu es un homme prudent. Un homme qui fait le bon choix à la fin, pour éviter les ennuis à sa petite famille.

Le mot *famille* frappa Arthur comme une décharge. Il sentit la sueur perler derrière sa nuque, entre la peau et le col empesé de sa chemise de travail.

— Mary est institutrice désormais, commença-t-il.

— Tu parles de ta fille ? demanda Flynn avec un sourire qui ne touchait pas ses yeux. Celle qui habite à deux rues d’ici, dans cet appartement au troisième étage ? Elle rentre à pied du service, tous les soirs à cinq heures et quart. Je me dis que c’est une habitude bien pratique pour quelqu’un qui voudrait lui offrir une tasse de thé.

Arthur serra les poings sous la table. Le sang battait à ses tempes.

— Touche pas à elle, Tommy.

— Oh, je ne touche jamais personne, répondit doucement Flynn. Ce ne serait pas bon pour les affaires. Mais je connais des hommes qui, eux, n’ont pas de scrupules avec les filles jeunes. Ma parole de bookmaker : pour deux cents livres, ils grimperaient jusqu’au troisième étage par la gouttière, juste pour discuter avec elle. Comme ça, sans menace, une petite conversation innocente.

Arthur se leva brusquement, la chaise raclant le sol carrelé. Le patron du café leva un regard inquiet depuis le comptoir. Arthur resta debout, les mains tremblantes, dominant Flynn qui ne bronchait pas.

— Demain, midi, répéta Flynn en se levant avec une lenteur étudiée. Le fond de la boutique de journaux de Camden High Street. Pas de retard. Et pas de blagues, Phelps. Je t’ai vu à la télé, dans le journal du soir, quand ils ont parlé de ton petit accident avec le train postal. Un homme qui se fait attacher sur les rails par des bandits, ça fait parler. Mais moi, je sais que tu es plus malin que ça. Beaucoup plus malin.

Un éclair inquiétant traversa le regard de Flynn. Arthur força ses mâchoires à rester fermées.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Rien. Je veux juste te rappeler que les gens qui regardent les informations ont de bons yeux. Et que certains d’entre eux ont de meilleures oreilles encore. Peut-être que je sais certaines choses sur ce qui s’est vraiment passé cette nuit-là sur la voie. Peut-être qu’un homme qui survit à un braquage en étant ficelé sur le ballast est un homme qui a fait un arrangement.

— Tu racontes n’importe quoi, cracha Arthur.

Flynn haussa les épaules et attrapa sa serviette.

— Demain. MidI. Et apporte ma livre, ou je m’occupe de récupérer la valeur autrement.

Il sortit sans se retourner. La pluie battait toujours. Arthur resta debout au milieu du café, les poings serrés, la respiration courte. Il regarda sa montre. Dix heures passées de cinq minutes. Le thé refroidissait dans sa tasse.

Une heure plus tard, Arthur se tenait devant la cabine téléphonique de la gare de Fenchurch Street sous une pluie battante. Il avait pris l’enveloppe que Nancy lui avait donnée la veille au soir, avant d’accepter de conduire « le train des heures creuses » jusqu’au dépôt. L’enveloppe contenait un numéro de téléphone écrit sur un carton blanc, sans nom, sans message.

Il inséra une pièce et composa le numéro. Trois sonneries. Puis une voix grave, sans chaleur :

— Oui ?

— C’est Arthur Phelps, dit-il. Je… je veux rencontrer M. Marchetti.

Un silence à l’autre bout de la ligne. Puis :

— Le pont au-dessus du canal de Paddington, ce soir, onze heures. Venez seul.

La communication se termina sans un au revoir. Arthur raccrocha lentement, laissa la pièce de monnaie tomber dans le fente mécanique avec un claquement métallique. Il sortit de la cabine dans le froid piquant, remonta le col de son manteau, et se dirigea vers le poste de signalisation.

La journée de travail fut un cauchemar de distractions. Il manqua un changement d’aiguillage de plusieurs secondes, se fit reprendre par le chef de gare Gibbs pour avoir laissé un express patienter en approche. Il voyait la voie, les aiguillages, les signaux, mais son esprit tournait ailleurs. Mary rentrant à pied. Flynn avec sa serviette. Victor avec sa promesse de cinq mille livres et son sourire d’acier.

À six heures, il quitta son poste. Le ciel de Londres s’assombrissait déjà, les premières lumières des réverbères dessinant des halos dans la brume. Il marcha jusqu’au canal, longeant l’eau noire et grasse qui luisait sous les lampadaires jaunâtres. Le pont était désert.

Il attendit. Dix minutes. Vingt. La peur grandissait en lui, mêlée à la fureur sourde qu’il portait depuis le matin. Il regarda les écluses, la silhouette des grues du chantier naval au loin, les façades sales des immeubles de Paddington.

La voiture arriva sans bruit, une Ford Zephyr noire, phares éteints. Elle s’arrêta à l’angle du pont, moteur tournant au ralenti. La portière arrière s’ouvrit.

Arthur s’approcha, vit la silhouette de Victor Marchetti dans la pénombre. L’homme portait un costume sombre, un chapeau à bord étroit posé sur les genoux. Il tenait à la main la montre à gousset d’Arthur — la montre de son père — dont le verre était maintenant fêlé.

— Bonsoir, Arthur, dit Victor d’une voix douce, presque paternelle. Je savais que tu leur parlerais. Entrez, ne restons pas sous cette pluie.

Arthur se glissa dans la voiture. L’intérieur sentait le cuir neuf et le tabac blond. Le chauffeur, un homme massif engoncé dans un manteau de laine, ne se retourna pas.

— Ma dette vient à échéance demain, dit Arthur sans préambule. J’ai besoin de cet argent. Maintenant.

Victor hocha lentement la tête, comme s’il avait entendu cette phrase une centaine de fois.

— Je comprends. Les hommes comme nous, nous connaissons toujours le moment où les échéances nous rattrapent. Dick, dit-il au chauffeur, conduis-nous à l’entrepôt.

La voiture démarra en douceur. Arthur regarda par la vitre défiler les rues mouillées, les façades qui changeaient de quartier, l’éclat vert des enseignes de pub. Après vingt minutes de route, la Ford s’arrêta le long d’un bâtiment industriel désaffecté, une ancienne halle de fret désormais à l’abandon, dont les fenêtres cassées donnaient sur la voie ferrée désaffectée. À l’intérieur, un poêle à charbon rougeoyait dans la pénombre.

Victor fit signe à Arthur de s’asseoir sur une caisse retournée. Sur une table en bois, un plan détaillé était déplié — des tracés, des points, des annotations au crayon.

— La nuit du vendredi suivant, dit Victor en pointant un endroit de la carte. Le Night Mail traverse une section de voie isolée entre Peterborough et Grantham. C’est là que tu interviendras.

Arthur examina le plan. La section en question était connue pour ses pentes et ses virages, où les trains ralentissaient naturellement.

— Pourquoi moi ? demanda-t-il. Tu pourrais trouver n’importe quel homme de la voie qui connaît ce tronçon.

Victor sourit, un sourire mince, presque tendre, qui n’atteignait pas ses yeux durs.

— Parce que toi, Arthur Phelps, tu sais manœuvrer un signal de manière que cela paraisse *légal*. Un arrêt imprévu attire l’attention, une inspection, des questions. Mais un signal de danger pendant un simple défaut de signalisation — un fusible grillé, une panne de courant — oblige le train à s’arrêter pour des raisons parfaitement naturelles. Personne ne suspectera rien tant que la voiture d’inspection n’arrivera pas.

Victor marqua une pose, retira une pipe de sa poche intérieure et la bourra lentement.

— Tu connais le sifflet de poste, Arthur. Le train doit ralentir dans cette courbe, signaler son approche au poste suivant. Toi, tu veilleras à ce que le signal soit rouge. Impossible de passer. Le train s’arrêtera pile ici.

Son doigt tapait sur un endroit précis de la carte, entre deux villages, à l’écart des routes principales. Une coupure dans la campagne anglaise.

— Une équipe montera à bord, neutralisera le personnel postal, et prendra ce qui doit être pris. Le train sera reparti en moins de dix minutes, comme si rien ne s’était passé. Et toi, tu rentreras chez toi comme un simple employé qui a fait son devoir en signalant un incident technique.

Arthur considéra le plan. Le sol de l’entrepôt craquait sous ses semelles mouillées. Il pensa à Mary, à sa dette, au sourire de Flynn.

— Et personne ne sera blessé ?

Victor alluma sa pipe, les volutes de fumée s’élevant dans la lumière du poêle.

— Personne. Je te donne ma parole d’homme — si tu refuses de toucher qui que ce soit, il en sera ainsi.

Il poussa une liasse de billets — des dizaines de livres, peut-être cinq cents — vers le bord de la table.

— Pour apaiser ton bookmaker en attendant. Et le reste viendra une fois l’opération accomplie.

Arthur regarda les billets, puis le visage calme de Victor. Il attrapa l’argent et le glissa dans sa poche intérieure.

— Demain midi, je règle ma dette, dit-il. Et ensuite, je suis vôtre.