La Part du Signaleur
Lire le chapitre 37: The Green Light
Le sifflet du train de marchandises de sept heures perça l’air humide du matin, et Arthur Phelps, sans lever les yeux de la boîte de graisse qu’il venait d’ouvrir, tendit le bras et tira la poignée de son signal à balancier. Le mécanisme cliqueta, s’enclencha, et un feu vert s’alluma dans la brume au-delà de la voie. C’était le troisième jour qu’il officiait ici, sur cette minuscule ligne secondaire qui serpentait entre les champs de colza et la mer, et pourtant son corps avait déjà retrouvé le rythme – ce vieux réflexe de bête de travail qui ne se perd presque jamais.
Il se redressa, s’essuya les mains sur son pantalon de toile, et regarda le convoi défiler avec une lenteur presque majestueuse. Des wagons de charbon, deux de bestiaux, une plateforme chargée de bois. Rien à voir avec l’express postal de la grande ligne, avec ses fourgons blindés et ses sacs de billets. Ici, le plus gros danger était un mouton égaré sur les rails.
La cabine était exiguë – un poêle à bois, une table bancale, un manuel de consignes relié en toile cirée qui datait de la guerre, et le grand levier de cuivre qui commandait le croisement. Pas de téléphone. Pas de télégraphe. Seulement un carnet de bord où il notait à l’encre les heures de passage, d’une écriture appliquée qui trahissait l’ancien chef de manœuvre.
Le matin du quatrième jour, un bruit de moteur l’arracha à la contemplation des mouettes qui tournoyaient au-dessus d’un champ labouré. Une voiture noire, de fabrication anglaise, cahota sur le chemin de terre qui longeait la ligne et s’arrêta à dix mètres de la cabine. Arthur replia son journal, s’essuya de nouveau les mains, et ouvrit la porte avant même qu’on ne frappe.
Eddie Benson était méconnaissable. Plus de blouson de cuir ni de col roulé douteux : il portait un costume gris fer, une cravate discrète, et des lunettes à monture d’écaille qui lui donnaient un air de comptable sérieux. Il resta un instant près de la voiture, les mains dans les poches, puis s’avança, une enveloppe brune coincée sous le bras.
— Tu as l’air mieux, dit Arthur.
Eddie sourit – un sourire fatigué, moins insolent qu’autrefois.
— Je devrais dire pareil. Tu as perdu dix ans, Arthur. La campagne te réussit.
Arthur croisa les bras, appuyé au chambranle de la porte de bois.
— Qu’est-ce qui t’amène ? Tu n’as pas fait deux heures de route pour me vanter mon teint.
Eddie sortit l’enveloppe et la tendit.
— Le dossier est clos. Officiellement. Rapport final du service d’inspection : la récupération du fourgon postal de 1963, les morts, le Baron, Lestrange – tout est classé. Tu es cité comme témoin de bonne foi, mais sous un nom de code. Phelps n’apparaît nulle part.
Arthur prit l’enveloppe sans l’ouvrir. Il en connaissait le poids.
— Et les autres ? demanda-t-il.
— Fournier a été muté dans les Vosges sous surveillance discrète. Il crèche dans un bureau qui sent la poussière et la fin de carrière. Quant aux deux inspecteurs qui t’avaient couru après – le gros et le nerveux –, ils ont été réaffectés à la brigade fluviale. Ils peuvent toujours repêcher la valise, au cas où, mais on ne leur a pas confié l’opération.
— Et le Baron ?
Eddie haussa les épaules.
— Mort, disparu, peu importe. Le dossier dit « introuvable depuis l’incident du pont ». Ce que j’ai comme enregistrements a été versé sous scellés. Personne ne sait exactement ce qu’ils contiennent, à part le juge qui a signé l’ordonnance, et il a quatre-vingts ans et une passion pour la pêche à la truite.
Arthur hocha la tête. Il ouvrit enfin l’enveloppe : une feuille officielle, tamponnée, portant la mention « AUCUNE POURSUITE », et un second document, plus épais, qui ressemblait à un contrat d’embauche. Il le parcourut des yeux, puis regarda Eddie.
— Réintégration au chemin de fer, division des lignes secondaires, ancienneté préservée, dit-il. C’est ta touche ?
— Le ministère des Transports a besoin de signaliens compétents. On m’a demandé une suggestion. J’ai dit que je connaissais un homme qui sait lire une voie comme personne.
Arthur replia les papiers et les glissa dans la poche intérieure de sa veste.
— C’est un sacré alibi, murmura-t-il. Un emploi officiel. De quoi justifier une présence en France, loin de Londres.
Eddie se racla la gorge.
— Ce n’est pas un alibi. C’est une vraie place. Si tu la veux.
Le silence dura quelques secondes. Arthur détourna les yeux pour regarder la ligne, qui s’étirait vers l’ouest jusqu’à un bosquet de pins au tronc tordu. Le train suivant ne passerait pas avant deux heures.
— Je suis déjà signalien à la ligne secondaire de Port-Bail, dit-il. On m’a donné un logement de fonction, un potager, et un chat qui dort sur le registre des mouvements. Qu’est-ce que je ferais d’un poste officiel, avec des bureaux et des réunions ?
— La sécurité, répondit Eddie simplement. Une couverture solide. Des papiers propres. Tu n’auras plus jamais à dormir avec un œil ouvert parce qu’un type au teint blafard a reconnu ta tête dans une photo de journal.
Arthur sourit, mais le sourire n’atteignit pas ses yeux.
— Eddie. Je sais ce que tu essaies de faire.
— Moi aussi, je sais ce que je fais. Je t’offre une sortie propre.
— Et toi ? demanda Arthur. Qu’est-ce que tu fais, maintenant, avec tes costumes gris et tes lunettes ?
Eddie baissa les yeux un instant, puis les releva.
— Le sous-ministre m’a proposé un poste de conseiller technique, à titre officieux. Il paraît que j’ai une bonne oreille pour les affaires délicates. Et je te jure, Arthur, que je n’ai pas ri quand il m’a dit ça.
— Tu es devenu flic, dit Arthur, sans mépris.
— Peut-être. En attendant, je viens d’utiliser mon crédit pour te sortir de la colonne des gens à surveiller. Je ne te demande pas de me remercier. Je te demande juste de réfléchir.
Arthur baissa la tête, contempla ses mains. Des mains de travailleur, aux jointures crevassées par l’air salin. Il les ouvrit, les referma.
— Viens, dit-il. Je vais te montrer mon domaine.
Il marcha le long de la voie, Eddie sur ses talons, jusqu’à un talus herbeux d’où l’on voyait le croisement se jeter dans un petit pont de pierre au-dessus d’une rivière étroite. Au-delà, des vaches paissaient. La mer, invisible, se devinait à l’horizon, derrière une zone de roseaux argentés.
— Cette ligne transporte du bétail, des betteraves, et parfois une locomotive de plaisance le dimanche d’été, dit Arthur. La semaine dernière, j’ai arrêté un train parce qu’un cerf s’était couché sur les rails, mort. J’ai dû appeler par l’interphone de la gare pour qu’on m’envoie un homme avec un fusil et je l’ai payé de ma poche pour qu’il remorque la bête avant le passage de l’express touristique.
— Un cerf ? dit Eddie.
— Un cerf. Et les touristes dans le train, ils ont pris des photos de moi, comme si j’étais un monument local. L’une d’elles est parue dans le bulletin de la paroisse.
Eddie rit, pour de vrai cette fois. Arthur se tourna vers lui.
— À Londres, j’ai passé vingt ans à actionner des leviers qui commandaient des masses d’acier de quatre cents tonnes. J’ai arrêté un train postal avec une clé à molette et la pince d’un signal. J’ai enterré un homme, Eddie. J’ai vu une inspectrice corrompue tomber dans la Tamise avec la fortune de tout un réseau sur le dos. Et quand j’ai fermé la porte de mon ancienne cabine pour la dernière fois, j’ai laissé la clé sous le paillasson, comme si je partais juste tirer un coup de rouge au pub du coin.
Il marqua une pause.
— Je ne repars pas. C’est ici que je m’arrête. Pas parce que j’ai peur de ce qu’il y a ailleurs. Parce que j’ai enfin trouvé l’endroit où le tempo correspond à ce que je suis.
Eddie resta un long moment silencieux. Puis il hocha la tête, sans chercher à argumenter.
— Le rapport te couvre quand même, dit-il doucement. Et le courrier te suit si tu changes d’avis.
— Je sais.
Ils revinrent vers la voiture. Eddie ouvrit la portière, puis se retourna.
— Tu veux de mes nouvelles ? demanda Arthur.
— Seulement si tu n’as rien de mieux à faire.
— J’ai un train à signaler à quatre heures.
Eddie sourit une dernière fois, s’installa au volant, et démarra. La voiture s’éloigna en cahotant, soulevant une poussière blonde qui retomba lentement sur les ornières. Arthur resta planté là, regardant le véhicule disparaître derrière le virage, et le bruit du moteur s’effaça pour laisser renaître le chant d’un merle dans les fourrés.
Il retourna à sa cabine, referma la porte derrière lui. Sur la table bancale, son vieux chronomètre de gare – la montre de son père, qu’il avait réparée pièce par pièce à Lambeth, une semaine après son retour – attendait, posé sur une feuille de papier journal. Arthur s’assit sur le tabouret de bois, prit la montre, et l’examina au jour pâle qui entrait par la fenêtre à guillotine.
Le cadran était net, les aiguilles fines comme des pattes d’insecte. Il avait passé des nuits entières à nettoyer le mécanisme, à remplacer l’axe de la trotteuse, à polir le verre jusqu’à ce qu’il soit aussi transparent que la première fois. Mais il n’avait jamais osé remettre l’heure. La montre était restée arrêtée sur une minute passée, figée dans un passé qu’il n’avait pas su refermer.
Il prit la petite clé de remontoir qu’il gardait dans sa poche gauche, tourna la couronne doucement, avec cette délicatesse de celui qui sait qu’on ne force jamais un ressort – qu’on le guide. Les aiguilles se mirent en mouvement. Il régla l’heure sur le cadran principal, les minutes sur le petit compteur, et regarda la trotteuse reprendre son voyage, ce petit battement régulier qui traversait le silence de la cabine comme un cœur retrouvé.
Il remit la montre à son poignet, la glissa sous la manche de sa chemise. Puis il ouvrit le carnet de bord, trempa sa plume dans l’encrier, et écrivit, d’une main ferme :
*07 h 42 – Libre. Feu vert.*
Il referma le carnet. Dehors, au-delà de la brume qui commençait à briller sous les premiers rayons du soleil, la voie ferrée s’étirait vers l’ouest, vers quelque chose qui ressemblait à une promesse.
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