Lumen Reads

La Part du Signaleur

Lire le chapitre 5: The Ghost of Eddie

Le journal froissé contre la vitre du kiosque à journaux attira son regard comme un aimant. La photo en noir et blanc, granuleuse, montrait un homme d'une cinquantaine d'années, visage maigre, yeux fatigués. Sous le cliché, le titre s'étalait en capitales grasses :

**SIGNALMAN STILL MISSING – ONE YEAR ON**

Arthur s'arrêta net, ses semelles crissant sur le trottoir humide de Victoria Street. Eddie Marsh. Il avait travaillé au dépôt de Clapham Junction, un poste de nuit comme le sien. Il avait disparu un soir de novembre, sans laisser de trace. Pas de note, pas de témoin, pas de corps. L'affaire avait fait la une deux jours, puis on l'avait oubliée.

Mais Arthur, lui, ne l'avait pas oubliée.

Il acheta le journal, les pièces tintant dans sa paume moite, puis se réfugia dans l'entrée d'une boutique fermée pour lire l'article. On y disait peu de chose : Eddie Marsh avait été vu pour la dernière fois quittant son poste de signalisation aux alentours de minuit. Sa femme avait signalé sa disparition le lendemain matin. Il n'avait pas emporté ses affaires, ni touché à son compte en banque. La police privilégiait la thèse de la fugue, mais le ton de l'article suggérait qu'ils n'y croyaient pas vraiment.

— Vous le connaissiez ?

Arthur sursauta. Un vieux porteur de bagages en casquette élimée le dévisageait, un mégot collé à la lèvre inférieure.

— Désolé, je… non, je ne le connaissais pas.

— Tout le monde au dépôt le connaissait. Bon gars, Eddie. Un peu trop curieux, peut-être. Mais bon gars.

Le vieil homme jeta un coup d'œil à la photo dans les mains d'Arthur.

— Vous êtes du métier, non ? Ça se voit. Signaleur, je parie.

Arthur replia le journal d'un geste nerveux.

— Qu'est-ce que vous voulez dire par « trop curieux » ?

L'homme haussa les épaules, crackant du cou.

— Il posait des questions. Sur les trains qui roulaient la nuit sans horaire officiel. Les circulations pas enregistrées. C'est peut-être pour ça qu'il a disparu. Les curieux, ça gêne parfois.

Le porteur s'éloigna en traînant les pieds, laissant Arthur planté dans l'embrasure, le journal serré contre sa poitrine comme un bouclier.

---

Victor Marchetti l'attendait dans un café près de Waterloo, un endroit que les cheminots fréquentaient assez pour que leur présence ne paraisse pas suspecte. Arthur s'assit en face de lui, posa le journal ouvert sur la table.

Victor y jeta un regard, but une gorgée de thé, et repoussa la page vers lui.

— Pourquoi tu t'intéresses à ça ?

— Il était signaleur. Il a disparu l'année dernière.

— Beaucoup de gens disparaissent à Londres.

— Pas des signaleurs. Pas des hommes qui travaillent la nuit sur les lignes de fret.

Victor leva un sourcil, le visage parfaitement neutre. C'était toujours ça, chez lui : cette immobilité de joueur de poker qui ne laissait rien filtrer. Même quand il mentait, il semblait simplement attendre que vous compreniez votre erreur.

— Tu penses qu'il a fait quelque chose pour nous ? demanda Arthur.

— Je pense que tu devrais te concentrer sur ce que tu as à faire, Arthur. Vendredi. Le signalement. Les manœuvres. Le reste ne te regarde pas.

— Il me regarde si je risque de finir comme lui.

Victor reposa sa tasse avec une lenteur calculée. Quand il parla, sa voix avait perdu son vernis poli. Il se pencha en avant, et Arthur sentit le poids de son regard comme une main posée sur sa gorge.

— Écoute-moi bien. Eddie Marsh, c'est une histoire ancienne. Des rumeurs, des coïncidences, des gens qui parlent trop et qui inventent des théories. Toi, tu as une tâche précise, et tu as été payé pour l'accomplir. Si tu commences à creuser là où il ne faut pas, tu risques d'attirer des regards qui ne vont pas aimer ce qu'ils voient. Et ce ne sera pas moi qui viendrai te protéger.

Il se leva, jeta quelques pièces sur la table.

— Je te conseille d'oublier Eddie Marsh. Concentre-toi sur ton signal. Et sur ta fille.

La menace tomba comme une lame, nette et sans bavure. Arthur resta assis, le journal tremblant entre ses doigts.

---

Il n'oublia pas Eddie Marsh. Il ne pouvait pas.

Cette nuit-là, posté dans sa cabine de signalisation, Arthur fit ce qu'il aurait dû faire dix ans plus tôt, quand la fierté l'empêchait de mendier de l'aide : il ouvrit le tiroir du bas où il rangeait les vieux registres, et il commença à chercher.

Les archives de l'année précédente étaient toutes là. Le British Rail insistait sur la paperasse, même pour les lignes les plus isolées. Arthur passa ses doigts calleux sur les pages quadrillées, cherchant une anomalie, un écart.

Il la trouva à trois heures du matin.

La nuit du 17 novembre, le jour de la disparition d'Eddie Marsh, il y avait eu une interruption de service sur la ligne de Portsmouth. Officiellement, un défaut de signalisation. Mais Arthur connaissait cette ligne, il l'avait travaillée vingt ans. Les défauts de signalisation sur cette section étaient rares. Et ce rapport-là n'avait pas de signature. Pas de chef d'équipe, pas d'ingénieur. Juste un tampon timbré « corrigé ».

Il ferma le registre, les mains moites, le cœur battant trop vite.

Eddie Marsh n'avait pas fugué. Il avait été utilisé. Exactement comme Arthur. Un signaleur, suffisamment endetté ou effrayé pour coopérer. Un arrêt de convoi, et puis plus rien. Disparu dans la nuit.

Et il ne s'était pas enfui, Arthur en était maintenant persuadé. Il avait été éliminé. Parce qu'une fois qu'on a su qui était à bord de ces trains, on devient une menace. Victor l'avait dit lui-même, le jour de la réunion : les témoins sont dangereux.

Arthur scruta l'obscurité par la vitre de sa cabine. La ligne s'étendait devant lui, droite, vide, luisante d'humidité.

Il regarda sa montre. Encore quatre nuits avant vendredi. Quatre nuits avant de savoir si Victor lui payerait les cinq mille livres promises, ou si une corde l'attendait dans un fossé quelque part.

Puis il sortit de sa poche le mouchoir que le porteur lui avait tendu — sans qu'il comprenne pourquoi, le vieil homme l'avait fourré dans sa main avant de partir. À l'intérieur, enroulé dans le tissu, se trouvait un papier froissé.

Un numéro de téléphone.

Et une phrase griffonnée d'une écriture irrégulière :

« Marie-Eddie. Elle sait quelque chose. Appelle-la avant jeudi. »

Arthur fixa le papier, puis le nom.

Marie. La femme d'Eddie Marsh.

Il plia le papier, le glissa dans la poche intérieure de sa veste, près de son cœur. Le journal de Victor, lui, était resté sur la table du café. Mais le visage d'Eddie Marsh était imprimé dans sa mémoire, et il savait que désormais, chaque fois qu'il regarderait l'heure dans sa cabine, il verrait ce visage souriant sous la pluie du kiosque à journaux.

Une pensée le traversa, glaciale, précise, définitive :

Victor ne l'avait pas menacé de représailles pour l'empêcher d'aider Eddie Marsh. Il l'avait menacé pour l'empêcher de comprendre ce qui l'attendait lui.

Vendredi, Arthur Phelps devait arrêter le train.

Mais à présent, il savait que la véritable question n'était pas de savoir s'il ferait ce qu'on lui demandait.

C'était de savoir s'il survivrait assez longtemps pour regretter de l'avoir fait.