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La Part du Signaleur

Lire le chapitre 6: The Dry Run

La camionnette cahota sur les rails désaffectés, s'arrêtant dans un crissement de gravier devant une signalisation rouillée. Arthur Phelps cligna des yeux dans la lumière du matin, ses mains moites contre ses cuisses. Victor Marchetti descendit le premier, ajustant ses gants de conduite avec une nonchalance qui ne trompait personne.

« Le moment est venu de faire les présentations, Arthur », dit Victor en désignant la petite équipe rassemblée près d'une locomotive à l'arrêt.

Il y avait Hughes, bien sûr, le colosse aux mains d'étrangleur. À ses côtés se tenait un homme sec au visage balafré, fendu de la tempe à la mâchoire. Une cicatrice vilaine, mal cicatrisée, qui lui donnait l'air d'un chien de combat. Puis vint un troisième homme, plus jeune, aux cheveux gras, les doigts jaunis par le tabac.

« Roger, dis « Scar » le plus simplement du monde, les gars que tu vois ici n'ont pas besoin de s'embarrasser de formalités. » Victor passa un bras autour des épaules d'Arthur avec une familiarité presque paternelle. Arthur sentit la montre de son père, dans la poche de poitrine de Victor, peser un peu plus lourd dans le silence.

L'homme balafré, Scar, ne dit rien. Il se contenta de dévisager Arthur avec une intensité qui lui fit songer aux ratiers qu'il avait vus enfants coursant les rats dans les greniers : calmes, précis, mortellement concentrés.

« Bien. Commençons. »

On fit monter Arthur dans la cabine de la locomotive. Le trajet jusqu'au poste de signalisation désaffecté était parfaitement planifié : une double voie avec une courbe prononcée, comme celles de la ligne principale. La consigne était simple. À vingt-trois heures quarante-cinq, Arthur devait faire passer le signal de vert à rouge à trois cents mètres de la courbe. Le conducteur du train de nuit verrait le signal, s'arrêterait exactement là où il fallait. Les autres, cachés dans l'ombre, monteraient à bord après que Hughes aurait forcé la porte de la voiture-poste, et le train serait rigoureusement fouillé puis pillé.

« Trois cents mètres, précisa Hughes en pointant du doigt le vieux signal. Pas un mètre de plus, pas un mètre de moins. Le freinage doit être impeccable, sans à-coups. Le twist est que les signaux fonctionnent sur un cycle à double verrouillage. Si tu les branches trop tôt, le système se réinitialise et remet le feu au vert. Trop tard, et le train s'arrête trop près de la courbe, où la ligne est exposée à une voie ferrée secondaire. »

Arthur approuva en silence. C'était exactement ce qu'il avait fait des centaines de fois, mécaniquement, au cours de sa carrière. Mais cette fois-ci, chaque seconde comptait. Il s'approcha du tableau de commande du poste de signalisation, une baraque en tôle posée sur des traverses, et étudia la mécanique.

« Je peux l'essayer ? » demanda-t-il.

Victor hocha la tête, un sourire mince aux lèvres. Scar et Roger s'éloignèrent pour se poster, comme prévu, au bord de la courbe, tandis que Hughes resta dans la cabine avec Arthur. Le signalman sortit sa clé - la vraie, pas celle qu'on lui avait donnée pour la répétition mais une réplique soigneusement fabriquée à partir d'un moulage de la serrure du poste de contrôle - et la tourna dans le boîtier. Le levier émit un claquement sec, suivi d'un bourdonnement électrique. Le bras du signal s'abaissa, passant du vert au rouge avec un grincement qui lui rappela les nuits interminables de son service.

« Parfait, murmura Hughes. Il est arrivé exactement au bon moment. »

Arthur sentit sa poitrine se serrer. Ces hommes étaient trop satisfaits. Dans sa tête, il revit le visage d'Eddie Marsh sur le journal de la veille. Le signalman disparu. Combien de fois Eddie avait-il exécuté cette même manœuvre avant de disparaître ?

« Maintenant, passons au déchargement », dit Victor en rejoignant le groupe près de la locomotive. « Le temps est critique. On a sept minutes entre l'arrêt du train et l'arrivée de la patrouille de sécurité. Roger et Scar montent dans la voiture-poste, ils sortent les sacs. Hughes et moi on les charge dans le fourgon. Toi, Arthur, tu restes dans le poste de signalisation, tu remets le feu au vert à une heure pile et tu disparais. Personne ne saura que le train s'est arrêté. »

Arthur fronça les sourcils. « Et si quelqu'un à bord regarde par la fenêtre ? »

« On s'en occupe », dit Scar en haussant une épaule osseuse.

Le ton était si désinvolte qu'Arthur sentit un filet de sueur lui descendre dans le dos. Il ouvrait la bouche pour demander ce que « s'en occuper » signifiait exactement, quand la scène qui se déroula devant lui lui glaça le sang.

Scar monta sur la marche latérale de la locomotive pour vérifier le mécanisme de couplage, sa main glissant sur la manette de frein. Le métal, graissé et ancien, lui échappa. Il bascula en arrière, ses jambes s'élevant au-dessus du vide. Victor, à trois mètres de là, se précipita pour le rattraper, une fraction de seconde avant que Scar ne bascule dans le fossé, tête la première. Le balafré se rattrapa au chambranle d'une main, les jointures blanchies tout à coup, puis inspira profondément.

Les deux hommes échangèrent un regard. Breuf. Un regard qui n'avait rien à voir avec une attention professionnelle. C'était une espèce d'entente secrète, rapide, calculée. Arthur avait vu ce genre de regards toute sa vie dans les tripots et les salles de jeu de Londres : c'était le regard de deux hommes qui vérifient un plan après une fausse manœuvre. La chute de Scar n'était pas accidentelle. C'était un signal.

Il détourna les yeux avant qu'ils ne le remarquent, feignant d'étudier le tableau de commande. Son cœur battait à tout rompre. Il venait de voir, ou de croire voir, la confirmation de ses pires craintes : Victor et Scar se concertaient. Le plan prévoyait peut-être un arrêt parfait, un déchargement efficace. Mais prévoyait-il aussi un signalman qui ne rentre jamais chez lui ?

« Tout le monde en place pour la répétition complète », annonça Victor, la voix redevenue enjouée. « Arthur, tu remets le feu au vert, et on chronomètre le reste. »

Arthur se tourna vers le levier, sa main tremblante légèrement posée sur le métal froid. Il fit pivoter le bras du signal de rouge à vert. Le mécanisme se rabattit avec un claquement précis. Derrière lui, il entendit le groupe s'éloigner, leurs pas crissant sur le gravier. Mais son esprit n'était plus à la répétition. Il pensait au petit tournevis qu'il gardait dans sa poche de poitrine, à la porte étroite derrière le poste de signalisation, à la ligne secondaire qui s'enfonçait dans un tunnel désaffecté. Des issues de secours.

Il fallait qu'il contacte Marie Marsh. Maintenant. Avant qu'il ne soit trop tard.

La locomotive s'ébranla. La répétition allait commencer. Et Arthur savait désormais que chaque seconde de cette répétition le rapprochait de son exécution. Mais les éboueurs de Victor ne savaient pas une chose, que les hommes de sa trempe apprennent sur les rails : un signalman connaît toujours les autres chemins. Et un homme acculé est plus dangereux qu'un train lancé à pleine vitesse.