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La Peste du Tunnel

Lire le chapitre 1: The Heart of the Tunnel

Le contraste était brutal. Le froid métallique du wagon cédait sous une chaleur sèche et confinée, qui sentait le café froid, le plastique neuf et le parfum des autres. Dehors, par-delà la vitre, ce n'était que le noir d’encre du tunnel, un vide abyssal strié de passages de lumière blanche qui défilaient à une vitesse qui semblait défier la raison.

Élise Fournier avait à peine eu le temps de s'installer. Elle avait trouvé sa place, un fauteuil en tissu gris, côté couloir, avec une vue imprenable sur la nuque d’un homme en costume qui pianotait sur son téléphone. Elle n'avait pas encore ouvert le livre qu'elle avait acheté à la gare du Nord, un thriller sans intérêt, juste quelque chose pour occuper ses mains. Elle s'était promis de ne plus penser à la thèse qu'elle avait laissée brûler dans les gazettes, à la direction de l'Institut Pasteur qui avait préféré se distancer de ses « spéculations », à cette phrase assassine du ministre de la Santé. *Les théories de Mme Fournier n'ont pas leur place dans le débat scientifique*. Elle ferma les yeux, s'efforçant de ne voir que le rythme saccadé des lumières derrière ses paupières.

C’est là que ça s’est produit. Le train, lancé à pleine vitesse vers la côte anglaise, a été pris d’un hoquet. Un à-coup violent, presque un freinage d’urgence qui a projeté une femme debout dans l’allée contre le siège voisin. Une valise à roulettes a glissé, percutant la cheville de Élise. Des exclamations, en français et en anglais, ont fusé. Puis le grondement des rails s’est tu. Le silence, un bref instant, n’a été troublé que par la vibration des portes automatiques qui se sont ouvertes avec un sifflement.

L’annonce du contrôleur, Marcel, d’après son badge, était plate et rassurante. « Mesdames, Messieurs, veuillez nous excuser pour ce contretemps. Nous procédons à un arrêt technique dû à un signalement sur la voie. Les lumières resteront allumées et l’air conditionné fonctionnera normalement. Merci de bien vouloir rester à vos places. »

Un arrêt technique dans la partie la plus profonde du tunnel sous la Manche. La partie française et la partie anglaise étaient reliées à la surface à intervalles réguliers, mais là, elle avait perdu le compte des minutes écoulées depuis la dernière passerelle de service. Elle ne vit ni fin ni commencement, juste le noir épais, un confetti d’ampoules sur les parois de béton qui semblaient suinter une moiteur permanente.

C’est alors que le hoquet est venu d’un homme deux rangées devant elle. Un petit homme râblé, au teint cireux, qui avait les deux mains crispées sur son ventre. Un toussotement sec, d’abord, comme un raclement de gorge. Puis une quinte, profonde, grasse, qui lui plia le torse en deux. Sa voisine de siège, une femme âgée aux cheveux bleutés, s’écarta avec une grimace de dégoût en sortant un mouchoir en papier. L’homme se redressa un instant, le souffle court, le front perlé de sueur. Sa main gauche, qui tremblait, remonta vers sa poitrine.

Quelques secondes plus tard, il tomba de son siège comme une masse. Sa tête heurta le bord de la table rabattable avec un bruit sourd. Un silence de mort tomba sur une partie du wagon. Les gens se figèrent, les conversations moururent. Élise était déjà debout, son imperméable oublié sur son siège. Elle se fraya un passage entre les genoux, dans le chaos soudain de corps qui se lèvent pour mieux se reculer. Sa formation, ses réflexes conditionnés avaient pris le dessus.

« Écartez-vous, je suis médecin, » lança-t-elle, d’une voix ferme qui surprit même les personnes qui la dévisageaient.

Un homme, plus jeune, avait déjà rejoint le corps à terre. Il était à genoux, l’oreille collée contre la poitrine de l’inconnu. Il releva la tête, le regard dur, vers elle. « Spécialiste des maladies infectieuses. » Un français impeccable, mais avec un accent anglais marqué. Le Dr. Callahan, d’après sa carte de visite coincée dans la poche de sa chemise.

Élise s’accroupit à son tour, sur le sol froid qui vibrait encore légèrement. Elle saisit le poignet de l’homme, à la recherche d’un pouls qu’elle savait déjà absent. La peau était brûlante, tiède et moite comme un chiffon passé au micro-ondes. Une odeur, à la fois sucrée et putride, montait de sa bouche. Un regard plus attentif lui révéla les marbrures violacées qui commençaient à apparaître sur ses bras, juste sous la manche de son pull.

Son estomac se noua. Ce n’était pas un arrêt cardiaque. C’était la fièvre. La toux grasse. L’effondrement rapide. La libération de cytokines, la défaillance organique fulgurante. Elle avait vu ça une seule fois, dans les rapports confidentiels, dans ces modèles qu’elle avait osé construire contre l’avis de ses pairs. Un virus à ARN. Un variant du Nipah, peut-être, ou une recombinaison des coronavirus. Elle l’avait appelé « le spectre des tunnels », une hypothèse qui avait valu à son nom de figurer dans les fichiers du renseignement sanitaire, pour cause de « fiction anxiogène ».

« Ce n’est pas un malaise », dit-elle, sans même regarder le Dr. Callahan. Elle le sentait, elle sentait le regard des autres passagers, un mélange d’incompréhension et d’effroi. Un silence se fit, de plus en plus lourd, tandis que le corps de l’homme était inconscient, entre eux, sur le sol du wagon 14.

Marcel, le contrôleur, avait surgi de la porte avant, le micro de son PA encore à la main, visiblement alerté par les cris. Son visage, d’un rose bonbon, avait pâli d’un cran.

La voix de Dr. Callahan s’éleva, ferme et autoritaire. « Il est inconscient. On le porte vers le personnel, à l’arrière. »

« Non. » Le mot d’Élise claqua comme un drapeau. Elle se tourna vers Marcel. Il ne fallait pas déplacer ce genre de malade. « Il faut isoler ce wagon immédiatement. »

Un rire nerveux parcourut le wagon. Une femme en tailleur rose sépia cria : « De quel droit vous décidez ça ? Vous êtes qui, pour donner des ordres ? »

Élise la regarda, puis balaya les visages, tous les visages suspicieux, angoissés, braqués sur elle. « Je suis Dr Élise Fournier, épidémiologiste. Ce que je viens de voir, ce n’est pas un simple mal de cœur. Il faut isoler. Sinon, on va tous dans le même piège. » Elle parlait français, les mots coulaient vite, elle ne prenait pas le temps de traduire, même pour le médecin anglais qui la regardait avec un mélange de défi et de curiosité.

« Le tunnel est scellé, Mademoiselle », dit Marcel, de sa voix de contrôleur, mais une fissure d’inquiétude y était perceptible. « On a reçu une interdiction de mouvements. La rame est bloquée. Le centre de contrôle parle d’un problème de zone. On n’entrera pas à Londres avant des heures. »

Le mot « scellé » produisit son effet. Le silence s’épaissit, se fit électrique. Un enfant se mit à pleurer dans une poussette proche. Un homme en costume-cravate commença à tambouriner sur la vitre avec sa bague, un geste nerveux et inutile. La femme aux cheveux bleutés se leva, une valise cabine sous le bras, les yeux braqués vers la porte arrière, comme si elle pouvait forcer le passage.

Le Dr. Callahan soutint le regard d’Élise. Il parlait à voix basse, une tension nouvelle dans son accent britannique. « Vous avez vu une éruption cutanée ? Sur le thorax ? »

Élise releva la tête. Non, elle n’avait pas eu le temps. Le corps de l’homme, victime de la chute, avait son pull remonté jusqu’au cou. Une fine ligne rouge, écarlate, fragile comme une fissure dans la porcelaine, s’esquissait sur sa peau pâle, juste au-dessus de la dernière côte.

Elle le fixa. Le Dr. Callahan attendait sa réponse. Marcel attendait de recevoir une ordre, un prétexte pour reprendre le contrôle d’une situation qui lui échappait.

« Ils ont fait quoi, de son cadavre ? » demanda Élise en se relevant, d’une voix devenue monocorde, presque détachée, comme si elle parlait d’une autre affaire. Elle se souvint de son arrivée à la Gare du Nord, sa nouvelle vie à Londres, le dossier qu’elle devait signer pour un poste de chercheuse indépendante. Elle n’avait que la science. Elle regarda le corps, puis le Dr. Callahan, puis Marcel, et puis tous les autres, dont les regards passaient de la peur à la suspicion, d’interroger le médecin anglais à elle.

« Je veux un accès, Marcel. Seul. Je veux examiner ce corps. »

Le rire nerveux de la femme en tailleur rose revint, plus aigu. « Vous êtes folle. Laissez le personnel s’en occuper. Vous êtes personne, ici ! Personne ! »