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La Peste du Tunnel

Lire le chapitre 2: Code Red

Le mort gisait entre les sièges, les yeux grands ouverts sur le plafond du train. Un homme au visage rougeaud, la soixantaine, costume trop serré. Un passager s'était précipité dès son effondrement. Il s'appelait Bernard quelque chose — médecin généraliste à la retraite, il l'avait crié en s'agenouillant, mains plaquées sur la poitrine du malade pour un massage cardiaque.

« Reculez ! » lança-t-il sans lever les yeux. Élise se figea à deux mètres, sa sacoche serrée contre elle. Le Berthollet, le virus avec lequel elle avait travaillé à Marseille, présentait une éruption différente — pétéchies diffuses, jamais cette marbrure aux contours nets. L'homme mort avait la peau parcourue d'un lacis violacé du cou jusqu'aux poignets, comme un filet de pêcheur tendu sous l'épiderme.

Le massage cardiaque ne servait à rien. Élise le savait. Elle le vit aussi dans les yeux de Bernard lorsque celui-ci releva la tête, la sueur perlant à son front, les lèvres serrées. Il chercha un pouls carotidien, hésita, plaqua son oreille contre la poitrine. Quand il se redressa enfin, il ne dit rien. Il hocha la tête lentement, pour lui-même, et ce geste suffit. Un murmure parcourut la voiture. « Il est mort ? » demanda quelqu'un. Personne ne répondit.

« Je dois voir le corps, dit Élise en s'avançant. Maintenant. »

Elle ne l'avait pas formulé comme une requête. Bernard la dévisagea, les sourcils froncés. Autour d'eux, les passagers formaient un cercle lâche — visages pâles, téléphones levés pour filmer, une femme en larmes contre l'épaule de son mari. L'air était déjà lourd, recyclé, chargé de cette odeur de transpiration et de peur qui monte dans les espaces clos.

« Vous êtes quoi ? Infirmière ? » demanda Bernard.

« Épidémiologiste. Docteur Élise Fournier. »

Le nom fit son effet. Un silence, puis une voix dans l'assistance : « La Fournier ? Celle du scandale de l'anthrax ? » Quelqu'un d'autre : « La folle qui disait que les labos fabriquaient les pandémies. » Bernard la détailla — son manteau fripé, ses cheveux sombres ramenés en hâte, l'ombre mauve sous ses yeux. Il se redressa, écartant les mains comme pour la bloquer.

« Je suis médecin. Je peux gérer la situation en attendant les autorités. »

« Vous n'avez pas vu l'éruption. » Élise fit un pas de plus. « Ce n'est pas un syndrome que je connais. »

« Ce n'est pas parce que vous ne connaissez pas un syndrome qu'il relève de votre compétence. Restez où vous êtes. »

Une main se posa sur son épaule. Elle se retourna : Callahan, le médecin anglais du contrôle de la deuxième classe, la mâchoire verrouillée. « Elle a raison sur un point, dit-il d'une voix posée qui portait sans effort. Nous devrions examiner le corps. Mais pas ici. Pas devant cinquante passagers. »

Élise ignorait qu'il l'avait suivie. Derrière lui, Marcel, le chef de train, tentait de repousser les curieux vers leurs places avec des gestes de funambule. « Mesdames et messieurs, tout va bien, un malaise cardiaque, rien de plus... »

Un haut-parleur grésilla au-dessus de leurs têtes. La voix de Marcel, pré-enregistrée, doublée en anglais, tomba comme un couperet : « Mesdames et messieurs, votre attention. En raison d'un incident médical, le train est immobilisé à titre préventif. Le tunnel est fermé à la circulation jusqu'à nouvel ordre. Les équipes de secours sont en route. Je vous demande de regagner vos sièges et d'attendre les consignes. »

Le tunnel est fermé.

Élise compta les secondes qui suivirent l'annonce. Sept secondes, puis une femme hurla. Puis ce fut un cri collectif, rugueux, sourd, et la voiture sembla se rétrécir. Des gens se levèrent en même temps, leurs sacs heurtant les sièges, un homme grimpa sur une banquette pour regarder par la fenêtre — rien que le noir du béton, le câble d'alimentation, les gravats. Trente mètres de visibilité dans la lumière jaune des barres fluo, puis la paroi.

« On est piégés », dit quelqu'un. « Piégés avec lui », ajouta une jeune femme blonde, le doigt pointé vers le cadavre. Bernard recula enfin, les mains souillées, et se dirigea vers un lavabo à l'extrémité de la voiture. Il se lava les mains pendant trente secondes — Élise compta machinalement — avec le savon du distributeur, pauvre chose. Mais quelque chose dans sa démarche, dans la retenue de son geste, clignait comme un signal.

« Marcel, l'apostropha-t-elle en s'approchant du chef de train. Il faut mettre ce corps sous scellés et me laisser l'examiner. » Elle baissa la voix. « Avant qu'on ne puisse effacer ce qu'il y a sur sa peau. »

Marcel la dévisagea, le col de son uniforme déjà trempé. « Effacer ? Qui voudrait effacer quelque chose ? »

« C'est précisément ce que je veux savoir. »

Elle n'attendit pas la réponse. Le train de secours mettrait quarante minutes à arriver, si tant est qu'il puisse entrer dans le tunnel. Les équipes SNCF parleraient aux autorités britanniques, françaises, au tunnelier de contrôle de Folkestone. Elle disposait d'une fenêtre — courte, peut-être inexistante. Elle savait par expérience que le temps de la bureaucratie est celui où les choses disparaissent.

Elle s'agenouilla près du corps. Personne ne l'en empêcha. Le visage de l'homme était encore tiède, les lèvres bleuies, la langue légèrement pendante. Elle souleva sa manche droite avec deux doigts, cherchant la charnière du coude. L'éruption était là, remontant le long de l'avant-bras, un réseau d'anneaux sombres reliés par des filaments écarlates, parallèles, réguliers — presque dessinés. Comme une carte, pensa-t-elle. Une constellation inconnue. Elle y passa l'index, avec précaution. Pas de relief. Pas de fièvre apparente. La peau était fraîche, d'une température normale, et cela l'inquiéta plus que tout.

Elle sortit de la poche intérieure de sa sacoche une loupe de bijoutier — un vieux tic, toujours dans ses affaires — et l'appliqua contre la marbrure. Le réseau s'étirait dans le derme, comme une veine infectée. Au centre de chaque anneau, un point noir. Un minuscule point de ponction.

Quelqu'un la tira en arrière. Renaud, le chef de la sécurité — grand, sec, cheveux blancs, regard qui ne cillait pas quand il mentait. Elle l'avait croisé trois minutes plus tôt dans la voiture-bar. Il n'avait rien dit, pas bougé, juste écouté. Maintenant il la tenait par le bras avec une courtoisie inexorable.

« Docteur Fournier. J'ai besoin que vous me suiviez. »

« Pour quoi faire ? »

« Protection rapprochée », dit-il avec un sourire qui ne touchait pas ses yeux. Derrière lui, un jeune agent en veste molletonnée prenait des photos du cadavre avec son téléphone. Quelqu'un d'autre — qui ? — avait jeté une couverture grise sur le corps.

« Vous n'avez pas vu la lésion exacte, dit-elle fermement. Le motif des anneaux. Le point central. C'est une marque d'injection. »

Renaud cligna des yeux. Une fraction de seconde, pas plus. Puis son sourire revint, plus large. « Une marque d'injection ? Vous en êtes sûre ? »

Le silence s'épaissit entre eux, comme l'air du tunnel.

Ce qu'il venait de dire contenait une chose qu'il n'aurait pas dû savoir : elle n'avait pas prononcé « injection » à voix haute avant qu'il la tire. Elle l'avait pensé. Elle avait vu les points de ponction. Elle n'avait rien dit. Comment pouvait-il savoir qu'elle soupçonnait une injection si lui-même ne savait pas ce qu'il y avait sous cette couverture ?

« Je veux examiner son dossier médical, dit-elle. Il voyageait seul. Son nom figure sur le billet. »

« Son nom... Le connaissez-vous ? »

Elle hésita — elle ne l'avait pas demandé à Marcel. Le chef de train s'était éclipsé vers l'avant du convoi.

« Vous le savez, vous, répliqua-t-elle. Vous savez beaucoup de choses. »

Elle vit la main de Renaud — deux doigts tachés de nicotine glissant le long de sa poche — et elle remarqua le tremblement. Presque imperceptible. Il l'avait dissimulée en croisant les bras, mais trop tard. Le tremblement d'un homme qui cache la peur, ou pire : la connaissance.

La rumeur d'un système de ventilation qui se mettait en marche parcourut le wagon. L'air froid tomba du plafond comme un drap, et Élise réalisa qu'elle venait de perdre deux choses en l'espace de dix minutes : l'accès au corps, et l'anonymat qui lui aurait permis de fouiller les bagages du mort. Il n'y avait plus qu'une seule carte à jouer, et elle n'était pas sûre de pouvoir la prendre sans être filmée.

Elle se tourna vers son siège, à l'autre bout de la voiture — et la mémoire lui revint comme une gifle. L'enveloppe. Dans sa valise cabine. Les clichés de l'épidémie de Liège, les scans d'échantillons qu'elle avait étudiés contre l'avis du laboratoire — le seul document au monde, peut-être, qui ressemblait à ce qu'elle venait de voir sur le bras de l'homme mort. Elle devait l'obtenir avant que Renaud ne décide de fouiller les bagages lui-même.

Mais il la tenait par l'épaule, et le train était enterré sous l'eau, et quarante minutes semblaient soudain un luxe qu'elle n'aurait jamais.