La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 34: The Aftermath
Les portes du tunnel s’ouvrirent sur une lumière blanche, crue, presque douloureuse. Élise plissa les yeux, le bras levé pour se protéger, tandis que l’air marin s’engouffrait dans le wagon avec une violence qui lui arracha un frisson. Elle n’avait pas senti l’odeur de la mer depuis si longtemps qu’elle en eut le vertige.
Autour d’elle, les passagers — ceux qui pouvaient marcher — se pressaient vers la sortie avec une lenteur fébrile. Certains pleuraient. D’autres, comme Agnès, soutenus par des proches, avançaient en titubant, le visage marqué mais les yeux brillants d’une vie retrouvée. Élise les regarda passer, immobile au milieu du couloir, les menottes aux poignets dans le dos.
— Vous devriez être fière, murmura Antoine à côté d’elle, la voix rauque.
Il était dans le même état qu’elle, menotté à un agent de la biosécurité qui le tenait par le bras comme on tient un animal dangereux. Son visage était gris, creusé par la fatigue et la perte de sang, mais il souriait. Un sourire fatigué, presque ironique.
— Je ne sais pas si c’est le mot qui convient, répondit-elle.
Ils furent escortés dehors, sur le quai de service de la gare de Folkestone, transformée en zone militaire. Des tentes blanches s’alignaient à perte de vue. Des hommes et des femmes en combinaisons jaunes couraient dans tous les sens, des tablettes à la main. Des hélicoptères tournaient dans le ciel gris, et la rumeur des moteurs remplissait l’air.
Élise cligna des yeux, aveuglée par la lumière du jour. Elle avait passé tant d’heures dans l’obscurité que le monde lui semblait neuf, trop net, trop brillant.
Une femme en tenue civile s’approcha, un badge officiel autour du cou. Elle avait les cheveux courts, gris acier, et un regard qui n’exprimait rien.
— Dr Fournier, dit-elle d’une voix neutre. Je suis le capitaine Morel, de la Direction générale de la Santé. Vous allez être transférée au centre de quarantaine de Douvres avec les autres passagers. Vos procédures seront examinées par un magistrat.
Élise la fixa, les mâchoires serrées.
— Le commandant Vasseur est-il au courant de ce qui s’est passé dans le tunnel ? De ce que nous avons découvert ?
Le capitaine Morel ne cilla pas.
— Le commandant Vasseur a rendu son rapport. Il mentionne des allégations concernant une implication de l’industrie pharmaceutique. Ces allégations sont en cours de vérification.
— Elles sont liées à des preuves. J’ai des documents. Des échantillons.
— Tout cela sera analysé.
Élise sentit la colère monter, chaude et familière. Elle avait connu cette sensation tant de fois, après la publication de ses thèses, lorsqu’on l’avait traitée de paranoïaque, de complotiste, de scientificité douteuse.
— J’ai sauvé ces gens, dit-elle lentement. J’ai trouvé un remède. Vous ne pouvez pas m’enfermer.
Le capitaine Morel inclina légèrement la tête.
— Personne ne vous enferme, Dr Fournier. Vous êtes en quarantaine. Une mesure de protection.
Les menottes se resserrèrent sur les poignets d’Élise. Elle se laissa conduire, Antoine au pas derrière elle, vers un véhicule blindé qui les attendait.
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Le centre de quarantaine de Douvres était un ancien hôpital militaire transformé en forteresse sanitaire. Les couloirs sentaient le désinfectant et la peinture fraîche. Les chambres étaient des cellules propres, avec un lit, une table, une chaise et une fenêtre aux barreaux blancs donnant sur une cour intérieure où des hommes en combinaison déambulaient sans but apparent.
Élise y passa trois jours.
Trois jours à répondre aux mêmes questions, posées par les mêmes agents, dans le même ordre. Oui, elle avait synthétisé un sérum à partir du sang d’Antoine. Oui, elle avait utilisé des données classifiées de l’INSERM. Non, elle ne regrettait rien. Oui, elle savait que cela constituait une infraction. Non, elle n’avait pas l’intention de se taire.
Les agents prenaient des notes. Ils hochaient la tête. Ils repartaient.
Le troisième jour, on lui rendit ses vêtements civils — ses jeans, son pull, son manteau — et on la conduisit dans un bureau au bout du couloir. Un homme l’y attendait, costumé, cravaté, l’air d’un avocat de cabinet d’affaires que le monde entier aurait reconnu.
— Dr Fournier, dit-il en se levant, la main tendue. Je m’appelle Laurent Delcourt. Je représente les intérêts de votre employeur potentiel, le laboratoire Hévéa Santé.
Élise resta debout, les bras croisés.
— Je n’ai pas d’employeur. On m’a virée il y a trois ans.
Delcourt eut un sourire poli, presque compatissant.
— Justement. Nous avons observé votre travail dans le tunnel avec un très grand intérêt. Votre expertise — votre rapidité, votre sang-froid — est exactement ce que nous recherchons pour un poste de direction dans notre département de recherche épidémiologique.
— Vous voulez m’embaucher.
— Nous voulons vous offrir une seconde chance. Une indemnité pour les désagréments que vous avez subis. Une somme qui vous permettra de repartir de zéro, où vous voulez. En échange d’une clause de confidentialité sur certaines informations sensibles que vous avez pu croiser pendant le confinement.
Élise le fixa longuement. Elle aurait dû s’y attendre. C’était le schéma classique : on ne tue pas le messager. On l’achète.
— Vous parlez du laboratoire qui a provoqué l’épidémie ? demanda-t-elle, la voix douce.
Le sourire de Delcourt ne se départit pas.
— Je parle d’une procédure légale qui protégera tout le monde. Vous, le commandant Vasseur, les passagers, et l’industrie française de la santé. Personne n’a intérêt à ce que cette histoire prenne des proportions incontrôlables. Vous le savez mieux que quiconque, vous qui avez été autrefois la victime de ce genre de rumeurs.
Il poussa une enveloppe sur la table. Élise la regarda, puis leva les yeux vers lui.
— Combien ?
— Huit millions d’euros. Non imposables.
Dans la poche droite de sa veste, contre sa poitrine, une clé USB dormait. Nadia Kessler la lui avait glissée dans la main, au moment où les agents de la biosécurité les avaient séparés, dans le tunnel. Des scans du serveur interne de Pharmaceutica Elysium, des courriels, des protocoles de test non déclarés, des noms. Des preuves qui pouvaient faire tomber des ministères.
Huit millions d’euros.
Elle pouvait disparaître. Ouvrir un petit laboratoire à Montréal ou à Lisbonne. Recommencer, proprement, sans que personne ne connaisse son nom.
Ou alors — elle pouvait ouvrir son manteau, sortir la clé, la poser sur la table, et dire : « Voici ce que votre client a fait. Voici les morts qu’il a causées. Voici les corps que vous êtes en train de décontaminer à Folkestone en ce moment même. »
Elle regarda la fenêtre. Au loin, au-delà des barreaux, la Manche luisait sous un pâle soleil d’hiver.
— Je vais réfléchir, dit-elle.
Delcourt hocha la tête, satisfait, et se leva.
— Prenez le temps qu’il vous faudra. Ma proposition tient pendant quarante-huit heures.
Il sortit. La porte se referma. Élise resta seule, l’enveloppe sous les doigts, la clé contre le cœur.
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Ce soir-là, dans sa cellule, elle demanda à voir Antoine.
On lui répondit qu’il était au centre médical, sous surveillance renforcée. Il avait fait une crise cardiaque légère dans l’après-midi ; il était stable, mais il ne pourrait pas la recevoir avant plusieurs jours.
Élise ferma les yeux, les poings serrés. Elle pensa à lui, au sang qu’il avait donné, au visage qu’il avait eu en se coupant la paume dans le laboratoire de fortune du train, sans hésiter. À ce qu’il avait sacrifié pour que des inconnus vivent encore.
Elle pensa à Nadia, quelque part dans un centre de détention du Nord, en possession — elle l’espérait — de ses propres copies des documents.
Elle pensa aux passagers. À Agnès, qui souriait enfin. À ceux qui n’avaient pas survécu à la première vague, au wagon 12, là où tout avait commencé.
Elle sortit la clé USB de sa poche et la posa sur la table, à côté de l’enveloppe.
Les deux poids dans la balance.
Huit millions d’euros pour oublier, disparaître, recommencer une vie sans éclats.
Ou huit mégaoctets de preuves qui feraient exploser le système, qui ruinerait Hévéa Santé et Pharmaceutica Elysium, qui attirerait des enquêtes parlementaires, des scandales médiatiques, des représailles.
Élise ouvrit les yeux.
Elle pensa à son ancien labo à Lyon, celui qu’on avait fermé après la publication de ses théories. Elle pensa aux articles moqués, aux collègues qui avaient détourné le regard dans les couloirs, aux conférences dont on l’avait exclue.
Elle pensa à sa mère, morte de honte, lui avait-elle dit un jour, devant la carrière gâchée de sa fille.
Mais elle pensa surtout aux morts du wagon 12. Douze personnes. Douze familles qui n’avaient jamais compris pourquoi, un matin d’hiver, leur père, leur mari, leur enfant était parti à Paris et n’était jamais revenu.
Elle rangea la clé dans sa poche, retourna à la table, et déchira l’enveloppe en deux. Puis en quatre. Puis en huit.
Les morceaux tombèrent dans la corbeille.
Le lendemain matin, le capitaine Morel vint la chercher pour un nouvel interrogatoire. Élise se leva, calme, et demanda à parler au commandant Vasseur, face à face.
— Il est encore en réunion avec les autorités, répondit Morel.
— Alors vous lui direz ceci, dit Élise. Je vais témoigner. Devant une commission parlementaire, si nécessaire. Devant une cour internationale, si on m’y force. J’ai des documents. J’ai des preuves. Et je ne me tairai pas.
Le capitaine Morel la regarda, puis hocher la tête lentement.
— Je transmettrai.
On la reconduisit dans sa chambre. Elle s’assit sur le lit, le dos contre le mur, les mains sur les genoux. La clé USB était dans sa poche. Le silence de la pièce était épais, presque solide.
Elle attendit.
Dehors, le vent soufflait sur la Manche, porteur du sel et de la promesse d’une liberté qu’elle n’avait pas encore gagnée. Mais elle savait déjà que la bataille ne ferait que commencer.
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