La Peste du Tunnel
Lire le chapitre 33: The Proof
La porte du sas s’ouvrit avec un sifflement hydraulique. Vasseur, masqué, ganté, les yeux invisibles derrière ses lunettes de protection, s’avança de deux pas. Derrière lui, deux techniciens en combinaison blanche tenaient des caissons de prélèvement.
« Dr Fournier, dit-il d’une voix étouffée par le filtre. Votre délai est écoulé. Les ordres depuis la surface sont formels : quarantaine intégrale du train et de ses occupants pour une durée indéterminée. Je n’ai pas d’alternative à vous offrir. »
Élise se tenait face à lui, épuisée mais droite. À sa droite, Antoine était appuyé contre la paroi, le visage gris, les mains tremblantes. Derrière eux, les passagers s’étaient massés dans le couloir central, silencieux. Ils avaient vu leurs symptômes s’estomper. Ils n’avaient pas l’intention de redevenir des cobayes.
« Vous avez une alternative, dit Élise d’une voix claire. Vous, personnellement. Ici, maintenant. »
Vasseur inclina la tête.
« Je vous écoute. »
Elle tenait dans sa main un tube de verre rempli d’un liquide limpide. Le sérum, le vrai. Synthétisé, testé, administré. Elle l’avait gardé pour ce moment.
« Ceci est le vaccin. Il a été développé à partir du sang d’Antoine Desroches, le docteur que vous avez expulsé du programme GAVIR il y a deux ans. Il confère une immunité complète contre la souche, et il guérit les sujets déjà infectés. Nous venons de le prouver sur soixante-trois passagers. »
Elle marqua une pause.
« Vous n’êtes pas encore infectés. Vos combinaisons vous ont protégés jusqu’ici. Mais vous êtes exposés. Vous sentez cette odeur âcre ? C’est l’air que nous respirons depuis six heures. Chaque minute que nous passons ensemble, la charge virale augmente. Vous voulez vérifier mon vaccin ? Parfait. Nous aussi. »
Elle poussa le tube vers lui.
« Testez-le sur nous. Tout de suite. Dans le sas. Sous vos yeux. Si nous survivons et que nous sommes négatifs, vous n’avez plus aucune raison de nous enfermer. »
Vasseur resta immobile. Ses yeux, derrière les lunettes, se déplacèrent un instant vers Antoine, qui n’avait pas dit un mot.
« Desroches, murmura Vasseur. Je me souviens de ce nom. »
Antoine acquiesça faiblement.
« Je m’appelle Antoine Desroches, dit-il. Chercheur principal au laboratoire national de virologie de Lyon. Spécialiste des coronavirus à transmission interspécifique. Disparu du programme il y a deux ans. Vous avez reçu mon avis de décès, sans doute. »
« Vous avez pris la fuite avec des données classifiées », dit Vasseur, mais sa voix n’avait plus la même fermeté.
« J’avais découvert ce que le programme cherchait à produire. Je ne me suis pas enfui avec des données classifiées. Je me suis enfui avec les preuves de leur falsification. Et contre toute probabilité, j’ai trouvé une alliée qui a cru en moi. »
Il toussa. Un son rauque, humide. Élise tendit le tube à Vasseur.
« Voici ce que je vous propose, dit-elle. Vous m’injectez ce sérum, à moi et à Antoine. Vous attendez quatre heures. Vous nous prélevez du sang. Vous faites vos analyses dans votre laboratoire mobile. Si la charge virale est nulle, vous autorisez l’ouverture des portes et l’évacuation des passagers vers un centre de quarantaine standard—pas une cellule, un centre. Si les résultats sont négatifs, nous acceptons votre protocole et vous pouvez nous isoler aussi longtemps que vous le jugerez nécessaire. »
Vasseur hésita. Un silence de plomb tomba sur le tunnel.
« Vous vous injectez volontairement un sérum non homologué, dit-il. Si vous mourez dans quatre heures, je perds la seule source de données exploitables de ce train. Vous jouez une partie dangereuse. »
« Je ne joue pas. Je vous prie de bien vouloir comprendre la différence. »
Elle ôta sa manche de pull, exposant la veine de son bras. Antoine l’imita, lentement, avec difficulté. Ils étaient debout, côte à côte, deux silhouettes frêles face à une autorité qui tenait leur sort entre ses gants blancs.
Derrière eux, une voix s’éleva. Un passager, un homme âgé que plus personne ne voyait depuis des heures, tremblait en s’appuyant sur sa compagne.
« Laissez-les faire, monsieur le docteur. Ils nous ont sauvés, eux. Vous, vous vouliez nous enterrer. Voyez ce qu’ils valent. »
Vasseur ferma les yeux. Puis, lentement, il tendit sa main gantée vers le tube.
« Passez-moi une seringue, dit-il à son adjoint. »
L’adjoint obtempéra. Vasseur aspira le contenu du tube avec une précision chirurgicale. Il regarda Élise, puis Antoine.
« Vous êtes une scientifique, Fournier. Vous savez que je ne peux pas vous faire confiance sur parole. Vous aussi, vous avez un intérêt à voir votre travail validé. Et le docteur Desroches, que je croyais mort, a intérêt à éviter la prison pour espionnage industriel. Cela dit… »
Il piqua la veine d’Antoine d’un geste sec. Le liquide limpide s’écoula. Antoine serra les mâchoires, ne broncha pas.
Élise tendit le bras. La piqûre fut brève, presque indolore.
Vasseur retira l’aiguille, jeta la seringue dans un conteneur scellé.
« Quatre heures, dit-il. Vous patienterez sous surveillance caméra dans le wagon principal. Si vous présentez le moindre symptôme, je referme le sas et j’engage une procédure de décontamination par thermoburn. Est-ce clair ? »
« Parfaitement clair », dit Élise.
Elle retourna vers le train, soutenant Antoine qui vacillait. Les passagers formèrent un corridor silencieux pour les laisser passer. Personne ne parla. Les regards en disaient assez.
Dans le wagon, Antoine s’assit lourdement sur une banquette. Il était livide. La sueur perlait sur son front. Élise s’assit en face de lui.
« Tu tiens le coup ? »
Il esquissa un sourire.
« Je viens de me faire injecter le seul sérum que j’ai moi-même passé quatre jours à développer dans des conditions de fortune, puis on m’a demandé d’attendre quatre heures dans un tunnel fermé en présence d’un fonctionnaire qui aimerait bien me voir mourir. M’as-tu jamais vu mieux ? »
Elle lui prit la main. Il ne la retira pas.
Trois heures et quarante-sept minutes plus tard, Vasseur ouvrit le sas et entra avec deux techniciens. Il tenait une tablette.
« Prélèvement sanguin. Immédiat. »
La prise fut rapide. Les analyses, agonie silencieuse de quinze minutes, furent conduites devant un écran que personne ne pouvait voir. Élise compta les secondes.
Vasseur releva la tête.
« Charge virale indétectable sur les deux sujets. Immunité de type humoral confirmée. »
Il marqua une pause. Il retira ses lunettes. Ses yeux, fatigués, rencontrèrent ceux d’Élise.
« Docteur Fournier. Docteur Desroches. Veuillez préparer vos passagers. Ouverture des portes dans vingt minutes. Les équipes médicales vous prendront en charge à la surface. Vous êtes en état d’arrestation préventive pour extraction non autorisée de données classifiées. Mais vivants. »
Antoine regarda Élise, une lueur dans ses yeux fiévreux.
« Vivants », répéta-t-il.
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