La Promesse Blessée
Lire le chapitre 10: The Raid on the Hospital
L’explosion réveilla Élise avant même que le verre ne pleuve. Un fracas de porte enfoncée, puis des cris — non pas des blessés, mais des voix gutturales, allemandes, mêlées de rires brutaux.
Elle se jeta hors de sa niche, sa lampe à la main, et faillit être renversée par un infirmier qui fuyait le réfectoire. Derrière lui, deux hommes en manteaux déchirés renversaient les tables, fouillant les pansements, les pots de pommade, tout ce qui brillait. L’un d’eux tenait déjà le petit nécessaire en argent de la matrone Meeks.
— Les tiroirs ! cria-t-il. Tout ce qui est précieux !
Élise recula, le cœur cognant. Les Prussiens. Les traînards de Waterloo, ceux qui n’avaient pas quitté le champ de bataille pour piller les morts, et qui maintenant cherchaient les vivants.
Un cri plus aigu déchira la rumeur. Margaret Hale, au bout du couloir, se débattait contre un soldat qui lui tordait le poignet pour s’emparer de sa bague.
— Lâchez-moi, brute !
Élise n’eut pas le temps de penser. Elle saisit une bassine de fer et la projeta dans le couloir. Le bruit résonna comme un coup de canon. Le soldat relâcha Margaret un instant, et celle-ci en profita pour s’enfuir vers l’escalier.
Mais une main épaisse s’abattit sur l’épaule d’Élise.
— Toi, dit une voix rauque dans son dos, accent lourd. Toi, l’infirmière. Où est l’argent ? Le docteur ?
— Il n’y a pas d’argent ici, haleta-t-elle. Que des malades et des morts.
— Alors tu vas me montrer ce que tu caches.
Elle sentit les doigts serrer son bras, la tirer vers la salle des officiers. Les autres pillards riaient, déjà penchés sur une malle où l’on gardait les effets des blessés anglais. Des montres, des médaillons, des lettres — des vies entières dans un linge.
Une détonation claqua, sèche, au bout du couloir.
Le soldat qui tenait Élise s’immobilisa. Une balle avait frappé le mur à un pouce de sa tête, éparpillant des éclats de plâtre.
— Lâche-la, dit une voix calme, en français. Un français net, presque sans accent.
James Ashworth se tenait adossé au chambranle de la porte, les cheveux en désordre, une chemise de nuit à moitié boutonnée révélant le bandage sur sa poitrine. Le pistolet dans sa main droite était encore fumant. Il s’appuyait sur une canne qu’il semblait avoir improvisée — un pied de lit brisé, encore muni de sa roulette.
Le soldat hésita. Il était plus grand qu’Ashworth, plus lourd, et il avait un couteau.
— Vous êtes blessé, dit-il en anglais. Vous ne pouvez pas me viser deux fois avec cette main qui tremble.
— Elle ne tremble pas, répondit Ashworth. Mais si tu veux vérifier, approche.
Élise sentit les doigts du Prussien se resserrer sur son poignet. Il allait le faire, ce fou, il allait charger. Un homme dans l’état d’Ashworth ne pouvait pas tenir face à un adversaire valide, et le pistolet n’était plus chargé, elle le savait.
— Va-t’en, lui dit Ashworth entre ses dents, sans la quitter des yeux. Va vers la salle des fiévreux, enferme-toi, attends.
— Je ne vous laisserai pas seul avec eux.
— C’est un ordre.
Le Prussien se décida. Il jeta Élise de côté, la projetant contre la paroi du couloir avec une violence qui fit vaciller la lanterne, et bondit sur Ashworth.
Ce qui se passa ensuite fut presque trop rapide pour être suivi. Ashworth ne recula pas. Il se laissa tomber en arrière dans le mouvement, utilisant sa chute, et le pied de lit qu’il tenait vint frapper l’articulation du genou du soldat. L’homme cria, s’effondra, et le pistolet, renversé, devint un casse-tête qui s’abattit sur sa tempe avec un bruit sourd.
Un silence. La lanterne jetait des ombres tanguantes sur le mur. Deux autres Prussiens, qui avaient entendu le cri, se précipitèrent à l’angle du couloir — et s’arrêtèrent net.
Ashworth était debout, hors d’haleine, le pistolet maintenant pointé sur eux. Il n’avait pas rechargé. Il ne pouvait pas l’avoir fait. Mais il tenait la position comme si le canon contenait encore sa charge fatale, et le corps de leur compagnon à ses pieds plaidait mieux que des munitions.
— La porte est assez large pour trois corps, dit-il. Qui est le suivant ?
Les deux hommes échangèrent un regard. L’un d’eux cracha dans la poussière, ramassa une montre en argent qu’il avait glissée dans sa ceinture, et fit signe à l’autre de le suivre. Ils disparurent dans la nuit par la porte de service qui donnait sur le jardin, emportant leur butin avec eux.
Ashworth ne bougea pas jusqu’à ce que le bruit de leurs pas se soit éteint. Alors, sa canne lui échappa. Il porta la main à sa poitrine, là où le bandage commençait à rougir.
— James !
Élise courut vers lui. Elle le rattrapa avant qu’il ne s’affaisse, le soutint, sentit sous ses doigts la chaleur de la fièvre et la raideur d’un homme qui refusait de céder. La décharge de l’effort — l’adrénaline qui l’avait maintenu debout depuis le premier coup de feu — le quittait d’un coup, révélant la fragilité qu’il cachait sous l’uniforme.
— Il faut que je vous recouse, dit-elle. Cette plaie est rouverte.
— D’abord, les autres, murmura-t-il. La matrone. Les blessés. Vérifiez que personne ne soit blessé.
— La matrone se cache sous son lit, je l’ai vue. Les blessés — je crois qu’ils n’ont pas touché à la salle.
Elle le conduisit vers le petit réduit qu’elle utilisait pour ses réserves de charpie, celui où ils s’étaient déjà parlé à voix basse, à l’abri des regards. Il s’assit lourdement sur le tabouret, et elle s’agenouilla devant lui pour réouvrir le pansement.
Ses mains étaient précises. Elle avait appris, dans les camps, à ne pas trembler devant la chair ouverte. Mais ce n’était pas la plaie qui fit battre son cœur si fort. C’étaient les mots qu’elle n’avait pas encore prononcés.
— Vous tirez comme un soldat, dit-elle en posant la compresse. Pas comme un officier d’état-major.
— Vous avez déjà rencontré beaucoup d’officiers d’état-major ?
— Assez pour savoir qu’ils ne cassent pas le genou d’un homme avec une roulette de lit.
Ashworth garda le silence un long moment. Elle sentait ses yeux sur elle, dans la pénombre, pesant, mesurant. Au-dessus d’elle, tout contre son propre visage, il finit par dire :
— Nous avons passé un pacte, Élise. Nous nous sommes promis de ne pas poser certaines questions.
— Cela, c’était avant que je vous voie vous battre comme si vous aviez passé dix ans à l’épée, pas à écrire des rapports.
Elle leva les yeux. Leur regard se croisa. À distance d’un souffle, elle vit une chose qu’elle n’avait jamais vue sur ce visage de blessé tranquille : une fatigue profonde, ancienne, et derrière elle — non pas un mensonge, mais une vérité qu’il ne pouvait pas tout entière révéler.
Il se pencha. Sa main — lourde, chaude, encore tremblante d’effort — vint se poser sur la sienne, sur les doigts qui tenaient la compresse contre son flanc.
— Je ne suis pas le colonel Ashworth, dit-il d’une voix sourde. Pas celui que vous croyez. Et je n’ai jamais vu Rochemaure.
Elles restèrent figées toutes les deux, sa main sur la sienne, la blessure ouverte entre eux, comme une plaie qui n’osait pas encore saigner. La lanterne grésilla. Au loin, un blessé appela dans son délire.
Il ne dit rien de plus. Mais il ne retira pas sa main, et dans ce silence, il lui offrait ce qu’elle n’avait pas osé demander : une fissure dans son armure, une promesse que la vérité viendrait — à son prix, à leur risque.
Elle referma la compresse et desserra sa main. Le travail d’une infirmière, rien de plus. Mais quand elle se releva, elle savait une chose qu’elle ne savait pas une heure plus tôt : cet homme n’était pas celui qu’il prétendait être, et s’il cherchait une sœur ou une femme nommée Marie, sa véritable identité était peut-être la clé de tout.
— Je dois faire le tour des salles, dit-elle en s’essuyant les mains. Reposez-vous. Demain, je trouverai le moyen de faire partir une lettre pour Rochemaure.
— Et vous attendez quoi de Rochemaure ?
Elle marqua une pause sur le seuil.
— J’attends d’apprendre si vous êtes celui qui cherche sa sœur — ou celui qui fuit autre chose.
Il ne répondit pas. Et dans la nuit qui retombait sur l’hôpital, ce silence valait tous les aveux.