La Promesse Blessée
Lire le chapitre 12: The Aftermath of Accusation
L’aube n’était pas encore levée quand Élise franchit la porte de la salle commune. Le silence y était si épais qu’elle crut entendre son propre cœur battre contre ses côtes. Les femmes de la lingerie ne lui adressaient plus la parole depuis la veille. La femme du chirurgien, madame Vasseur, avait retourné son tablier humide sur la barre de cuivre en la voyant entrer, les lèvres pincées comme si elle venait de mordre dans un citron vert.
On ne lui avait rien dit. Personne n’avait osé. Mais on l’avait laissée seule avec son innocence toute neuve, comme un meuble qu’on ne sait plus où placer.
Élise remonta l’allée entre les lits, les semelles de ses bottines grinçant sur le plancher mal raboté. Le soldat irlandais qui occupait le troisième lit à gauche lui tendit une main tremblante, cherchant de l’eau. Elle s’arrêta. Son gobelet était vide, la cruche posée sur le coffre à l’autre bout de la salle. Elle fit trois pas, remplit le récipient d’une eau fraîche tirée du seau, puis lui souleva la tête avec une douceur qu’elle ne s’était pas crue capable de trouver au fond d’elle, ce matin-là.
« Merci, mademoiselle », souffla-t-il en anglais.
Elle hocha la tête. Une infirmière anglaise de l’autre côté de la salle, miss Holloway, détourna le regard. Ses yeux disaient : *Vous n’auriez pas dû être là. Vous n’auriez pas dû survivre à cette accusation.*
Peut-être, songea Élise en resserrant son châle sur ses épaules, avaient-elles raison. Une partie d’elle était morte dans cette salle d’audience improvisée, sous les regards blancs des officiers britanniques. Ce qui en restait respirait encore, mais avec goût de fer.
Elle sortit par la porte de derrière, celle qui donnait sur la cour où les poules picoraient entre les flaques. L’air était froid, chargé d’humidité et de fumée de bois. Un ordre avait été donné, elle l’avait appris par une servante au matin de l’acquittement : le colonel Ashworth – celui qui prétendait l’être – serait transféré dans une maison particulière au bout du village, chez une veuve qui acceptait de pensionner des blessés contre paiement argent comptant. Une voiture avait été réquisitionnée. Une décision prise dans le bureau du major Hale, sans doute, pour éloigner la source du scandale du quartier général improvisé.
On ne lui avait rien dit. Pas même un mot. Pas même un regard.
Élise contourna le bâtiment principal, longea le puits, et s’arrêta face à la cour avant. La voiture était déjà là : une carriole à ridelles, attelée d’un cheval gris qui baissait la tête avec résignation. Deux soldats de la compagnie de Hale chargeaient un coffre de bois dans le fond. Au même instant, Ashworth sortit de la maison par la porte principale, appuyé sur une canne que l’on avait taillée pour lui dans une branche de noisetier, soutenu par un infirmier au visage jeune et rougi par la fatigue.
Il leva les yeux. Il la vit.
Elle ne fit pas un geste. Elle aurait pu courir. Elle aurait pu saisir le rebord de la carriole, monter avec lui, le panser encore jusqu’en ce lieu inconnu. Elle aurait pu dire : *Je pars aussi. Emmène-moi.* Mais ses lèvres restèrent scellées. Que lui devait-elle, après tout ? Un secret qu’il lui avait juré de partager un soir, et qu’il avait repris le lendemain. Une confession à demi-mot dans le sang d’une nuit de pillage. Il lui avait pris la main dans cette chambre, il lui avait avoué qu’il n’était pas celui qu’il prétendait être – puis il avait laissé la distance repousser entre eux, comme l’eau referme une entaille sur la coque d’un navire.
Ashworth détourna le regard le premier. Il s’installa dans la carriole avec raideur, ses mâchoires serrées, sa blessure lui arrachant une grimace qu’il masqua en toussant dans son mouchoir. L’infirmier monta à côté de lui. Le soldat fouetta le cheval. Les roues grincèrent sur les pierres.
Élise le regarda s’éloigner jusqu’à ce que le chemin disparaisse derrière le muret de pierres sèches. Personne ne prononça son nom. Personne ne demanda pourquoi elle restait là, immobile, à fixer un point de la route comme une amante éconduite. Elle passa la main sur son ventre, là où la lettre d’Ostende était cousue dans l’ourlet de sa jupe, le papier sec contre sa peau.
*Marie Laurent, Ostende.*
Cette lettre, elle l’avait volée. Non, eût-elle voulu se défendre, elle l’avait copiée de mémoire dans la nuit, la plume trempée dans l’encre volée du bureau de Hale. Chaque mot pesait dans sa mémoire : *« Je vous attends. Nous devons parler de ce qui va advenir. Ma sœur ne saura rien de vous tant que je ne serai pas sûre que votre famille l’acceptera. »* Une écriture de femme, penchée et soigneuse, timbrée à Ostende. Cette femme cherchait peut-être elle aussi un frère disparu. Et son frère à elle, Antoine, était mort ou vivant quelque part dans une armée qui n’était plus une armée, mais une nuée de fugitifs et de déserteurs.
Elle fit demi-tour. La journée serait longue. Personne ne lui reprocherait de remplir ses fonctions : il y avait des plaies à laver, des fièvres à veiller, des mots de consolation à donner à des hommes qui n’avaient plus de maison. La routine était une amnésie bienfaisante.
Mais au soir, alors que la nuit tombait et que la salle s’endormait dans un concert de râles et de soupirs, Élise alla trouver la vieille Marguerite, la lavandière, qui avait jadis porté trois enfants et avait perdu ses deux fils sous les ordres de l’Empereur. Elle lui demanda son vieux manteau de laine, l’épais, le brun et usé, et ses sabots de route.
« Vous partez, ma fille ? demanda la vieille en plissant les yeux.
— Je pars à l’aube, dit Élise. Ne le dites à personne. »
La vieille hocha la tête et ajouta, non pas une question, mais une constatation :
« Vous n’avez rien d’autre que ce que vous portez.
— Je n’ai rien d’autre que ce que je dois trouver. »
Elle n’avait qu’un petit baluchon : un pain rassis, un morceau de fromage enveloppé dans un linge, la lettre d’Ostende cousue dans son ourlet, un couteau que le maréchal-ferrant lui avait donné — « pour couper du pain, hein, pas pour autre chose, mademoiselle » —, et les restes de ses économies, quelques pièces d’or napoléoniennes qui avaient le double inconvénient d’être rares et de porter l’effigie de l’homme que l’Europe entière haïssait ou pleurait, selon le camp. Elle dormit deux heures, assise dans la remise, non par crainte de rater le lever du jour, mais parce que les lits de l’hôpital lui semblaient désormais appartenir aux morts.
Le départ fut plus doux qu’elle n’avait osé l’espérer. Elle sortit par la brèche dans le mur qui entourait le potager, à l’endroit où les soldats avaient arraché quelques pierres pour passer leurs chevaux après la pluie. Personne ne la vit. Le village dormait encore. Un coq lança un appel incertain, puis se tut. La route devant elle se déroulait, toute de boue et de flaques argentées, vers les collines de Brabant, vers l’est, vers Bruxelles.
Elle marcha sans se retourner.
Elle avait mis du temps à comprendre ce qui la retenait. Ce n’était pas seulement la peur des routes, ni les soldats anglais qui patrouillaient encore par petites escouades à la recherche de déserteurs français, ni même la lettre qui lui brûlait la hanche à chaque pas. C’était l’image d’Ashworth — ou de celui qui se faisait appeler ainsi — s’éloignant dans cette carriole, le dos droit malgré sa blessure, sans un regard en arrière. Il lui avait donné sa vérité la nuit de l’attaque, à moitié, à demi-mots : *Je ne suis pas un colonel, et je n’ai jamais vu Rochemaure.*
Alors pourquoi ce plan du château, caché dans sa botte ? Pourquoi cette lettre d’Ostende, ordonnée, sur laquelle le nom de Marie Laurent s’étalait comme l’anse d’un port ?
Peut-être, songea-t-elle, tout cela n’était qu’un filet tendu pour attraper les imprudents. Peut-être que sa propre recherche — celle d’Antoine — l’avait assez aveuglée pour qu’elle ne voie pas qu’on se servait d’elle. Elle serra le baluchon contre sa poitrine. Bien. Elle saurait bien, à Bruxelles, qui tirait les ficelles.
Un peu après midi, elle s’assit au bord d’une ornière, cassa le pain, partagea avec un chien jaune qui l’avait suivie depuis le matin, et eut une pensée fugitive pour la chambre où Ashworth avait posé sa main sur la sienne la nuit du pillage. La chaleur de cette main, si brève, si poignante, lui restait encore sur la peau, comme une empreinte d’eau tiède que le froid n’avait pas effacée.
Elle se leva. Le chien la regarda, l’œil jaune, la queue basse, puis prit la direction du village.
Une dernière chose avant de rejoindre la grand-route : elle sortit la copie de la lettre, la déplia sur ses genoux, et relut la dernière ligne qu’elle avait transcrite dans l’urgence de la nuit : *« Si vous venez, demandez la maison bleue, à gauche du canal. On vous y mènera sans peine. »*
Maison bleue, canal, Ostende. Et cette lettre signée d’une initiale : *M.*
Elle plia le papier, le remit dans l’ourlet. Bruxelles, d’abord. Quelqu’un devait savoir ce qu’était devenu le régiment d’Antoine, où l’avaient mené les débris de la Grande Armée. Bruxelles, à cette heure, regorgeait de blessés, de veufs, de déserteurs en cavale, de trafiquants, de pauvres diables qui vendaient leur sabre contre un repas. Elle trouverait bien une trace d’un garçon de vingt ans aux yeux de son père, du même gris que les collines de son enfance.
Elle marcha tout l’après-midi. La lumière baissa. Le vent se leva, apportant l’odeur de pluie qui ne tarderait pas. Elle croisa une charrette de paysans, qui lui offrirent un bout de chemin sans poser de question – l’air de ne pas vouloir savoir pourquoi une femme seule s’en allait de ce côté-là avec un baluchon et d’étranges yeux épuisés. Elle les remercia, monta dans la soute, et regarda la route défiler derrière ses paupières closes.
Ce soir, elle était seule.
Mais elle avait pour elle le sommeil des justes, une bonne faim, et cette certitude que, en ce monde, elle ne devait rien attendre de personne. Quand le jour se leva, hâve et indifférent, elle posa ses deux pieds nus dans l’herbe froide près de la route, là où les arbres commençaient à se faire plus rares, et vit à l’horizon, au-delà des champs encore fumant de la bataille, la masse brumeuse des clochers de Bruxelles.
Elle se remit en marche.
Le silence lui seyait, à cette heure du matin. Les proches hésitaient entre le chagrin et la peur de toucher ce qu’ils ne pouvaient comprendre ; elle laissait les distances se creuser d’elles-mêmes, et chaque pas était une promesse faite à un frère qu’elle ne savait plus reconnaître.
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