La Promesse Blessée
Lire le chapitre 18: The Truth in the Cave
L’eau dégoulinait le long de la paroi rocheuse, rythme obstiné qui semblait compter les secondes depuis que les cavaliers prussiens avaient cessé de hurler à l’entrée de la grotte. Élise retenait son souffle, le dos plaqué contre la pierre humide, les doigts crispés sur le bord de sa cape. Whitmore – elle devait désormais s’habituer à ce nom, même dans le secret de sa propre pensée – se tenait à trois pas, le pistolet encore à la main, les yeux fixés vers la lueur grise qui marquait l’ouverture.
— Ils sont partis, murmura-t-elle enfin.
Il ne répondit pas tout de suite. Il arma puis désarma le chien de son arme, geste machinal d’un homme qui réfléchit trop vite. Puis il se tourna vers elle, et dans la pénombre, son visage avait perdu le masque d’officier anglais qu’elle avait si bien appris à détester.
— Je m’appelle Thomas Whitmore, capitaine au 52e régiment d’infanterie de ligne, ou du moins je l’étais avant que Napoléon ne décide de revenir de l’île d’Elbe pour tout compliquer. Ashworth – le vrai – est mort à Quatre-Bras, dans mes bras, avec une balle dans le ventre et un secret trop lourd à emporter dans la tombe.
Élise s’approcha, les mains ouvertes, non pas en offrande de paix mais comme on s’approche d’une bête blessée.
— Et ce secret, c’est sa femme ?
Il éclata d’un rire court, sans joie.
— Sa femme, oui. Et les documents qu’elle détient. Des lettres échangées entre des ministres français et des banquiers anglais, des promesses de prêts et de trahisons qui pourraient faire tomber des gouvernements des deux côtés de la Manche. Ashworth était un messager, pas un espion. Il transportait une clé pour récupérer ces papiers en temps voulu. Il m’a demandé de la retrouver, elle, de les protéger.
— Et Rochemaure ?
— Rochemaure est l’endroit où elle devait se cacher si les choses tournaient mal. Nous pensions que personne ne savait. Mais quelqu’un a trouvé la trace, quelqu’un qui a envoyé cette femme, Marie Laurent, et ses sbires sur notre piste.
La pluie redoubla au-dehors. Élise croisa les bras, sentant le froid s’infiltrer sous sa robe de couturière. Toute cette comédie – le bal, le titre volé, la lettre du puits – reposait sur un mensonge plus vaste encore qu’elle ne l’avait supposé.
— Pourquoi me dire tout cela maintenant ? Dans une grotte, sous les ordres de qui ? Les Prussiens s’en vont. Vous auriez pu me laisser avec mes propres mensonges.
Whitmore – car il fallait l’appeler ainsi, maintenant, même si le nom d’Ashworth restait plus commode – s’accroupit, ramassa un caillou plat et le fit tourner entre ses doigts.
— Parce que vous mentez mieux que moi, Élise. Et cela veut dire que vous avez plus à perdre.
Elle ressentit le coup comme une gifle. Pendant un instant, elle envisagea de nier, de camper sur la version de la simple infirmière dévouée à son frère disparu. Mais la région de son cœur était lasse, et cette dernière semaine avait entamé ses défenses.
— Ma mère était française. Fille d’un homme que vous appelleriez un espion, mais qui se voyait comme un patriote. Il a travaillé pour Fouché pendant des années, sous l’Empire comme sous la République, jusqu’à ce que la Restauration décide qu’il en savait trop. On l’a arrêté à Paris en mars 1814. Il est mort en prison, sans procès.
Elle marqua une pause, la gorge serrée par un mot qu’elle n’avait jamais prononcé devant personne.
— Condamné pour trahison. À titre posthume. Appelé traitre à la France dans tous les journaux qui ont bien voulu en parler. Mon frère, Antoine, s’est engagé dans la Grande Armée pour laver ce nom. Il espérait que le sacrifice suffirait. Et puis il a disparu en Russie, et personne n’a jamais su comment il était mort – s’il était mort.
— Vous cherchez à le prouver innocent ?
— Je cherche à prouver qu’il a existé. Qu’il n’était pas un fantôme. Et je cherche la vérité sur ce que mon père savait vraiment, parce que la seule chose que je possède de lui, c’est ce locket, avec une adresse, une instruction, et un mot : Rochemaure.
Le silence entre eux dura assez longtemps pour que la pluie change de rythme. Whitmore se releva, rangea son pistolet dans sa ceinture, tendit la main vers elle. Elle la regarda sans la prendre.
— Nous nous servons l’un de l’autre, dit-elle. Vous avez besoin de moi pour la lettre du puits. J’ai besoin de vous pour passer les frontières. C’est tout ce que nous sommes.
— C’est tout ce que nous pouvons être, répondit-il.
Il laissa retomber sa main. Puis, d’une voix plus basse :
— Mais si nous atteignons Rochemaure, et si votre frère est encore en vie quelque part, et si ma quête croise la vôtre… peut-être pourrons-nous alors cesser de mentir. Peut-être.
Un bruit de pierre roulante à l’extérieur.
Whitmore leva la main. Élise se rapprocha de lui sans s’en rendre compte, les sens éveillés. Un cheval hennit, loin. Un ordre en allemand, plus loin encore. Ils attendirent.
Le silence revint, fragile comme du verre.
Elle regarda le visage de cet homme dont elle ne connaissait pas le vrai nom il y a une heure encore, et comprit avec une clarté glaciale que dans ce monde de déserteurs et de faux officiers, d’espions exécutés et de frères perdus, la seule chose qui ressemblait à une promesse était celle qu’ils venaient de se faire de manière implicite, sans la sceller.
Elle tendit finalement la main.
Il la prit.
Dehors, la pluie cessa.
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