La Promesse Blessée
Lire le chapitre 17: The Border Crossing
Le chariot bringuebalait sur la route défoncée, chaque ornière envoyant une secousse dans l'échine d'Élise. À côté d'elle, Ashworth—ou celui qui se faisait appeler ainsi—restait silencieux, le regard fixé sur l'horizon grisâtre où la France attendait.
Van Deuren, leur voiturier, chantonnait un air flamand entre ses dents gâtées, les rênes lâches dans ses mains calleuses. Il ne leur avait pas adressé trois phrases depuis Bruxelles, se contentant de vérifier la marque de craie sur son auvent avant de les faire monter sous un tas de toiles humides.
Élise avait passé la première heure à compter les poteaux de bois qui jalonnaient la route, puis à observer les mouches tourner autour de l'oreille gauche du cheval. Maintenant, elle comptait les boutons de la redingote d'Ashworth.
Dix-huit.
Il s'en fallut de deux doigts qu'elle ne touche le dix-neuvième quand il tourna la tête vers elle.
« Vous m'épiez, madame la comtesse ?
— Je vous mesure, capitaine. Pour savoir quelle taille de pierre tombale il vous faudra quand les Prussiens vous attraperont.
— Charmante. »
Le chemin bifurqua soudain vers une forêt de hêtres, et Van Deuren tira sur les rênes. Il se retourna, son visage couturé fendu d'un sourire édenté.
« Ici. La frontière est à trois kilomètres, mais le poste prussien surveille la grand-route. On passe par le vallon des contrebandiers. »
Il désigna une trouée à peine visible entre les arbres. Un sentier de chèvre, pas plus large qu'une charrette, qui s'enfonçait dans une descente abrupte. Élise sentit son estomac se serrer.
« Et les patrouilles ?
— Elles connaissent le vallon, mais elles le croient impraticable après les pluies. Le fond est marécageux. On passera avant qu'ils ne s'en aperçoivent. »
Ashworth jeta un regard vers le ciel. « Dans deux heures, il fera nuit.
— Alors on n'a pas de temps à perdre en bavardages, monsieur le faux officier. »
Élise retint un souffle. Le voiturier savait-il ? Elle jeta un œil à Ashworth, dont la mâchoire s'était crispée, mais il ne releva pas. Van Deuren claqua la langue et le cheval s'engagea dans le sentier.
La descente fut brutale. Les roues glissaient sur la terre détrempée, le chariot penchant dangereusement vers le ravin. Élise agrippa le bord de bois, ses jointures blanchies, tandis que les branches basses fouettaient son visage. La toile qui les protégeait des regards se déchira sur un chêne bas, laissant entrer l'air froid.
C'est alors qu'elle entendit le bruit.
Des sabots. Plusieurs. Venant de la crête, derrière eux.
Ashworth l'avait entendu aussi. Il se retourna, les yeux plissés, et jura entre ses dents.
« Quatre cavaliers. Prussiens. »
Van Deuren fouetta le cheval, qui s'élança dans une descente de plus en plus raide. Le chariot tangua, menaçant de se renverser à chaque cahot. Un coup de feu claqua, et la balle siffla au-dessus de leurs têtes, emportant un morceau de toile.
« Ils ne tirent pas pour nous intimider », constata Ashworth.
Une seconde décharge déchiqueta le montant gauche du chariot, à deux pouces du visage d'Élise. Elle poussa un cri étouffé et s'aplatit contre le plancher, les échardes de bois lui mordant la joue.
« Là ! » cria Van Deuren en pointant vers une excroissance rocheuse en contrebas, un amas de pierres et de terre à demi caché par des ronces épaisses. « Une grotte de contrebandiers ! On s'y abrite ! »
Le chariot s'arrêta dans une embardée qui envoya Élise heurter violemment l'épaule d'Ashworth. Il la saisit par le bras, la tira hors du chariot à moitié renversé, et ils coururent vers l'ouverture sombre. Van Deuren détela le cheval d'une main rapide et le frappa sur la croupe pour qu'il s'éloigne.
« On fait diversion ! » cria-t-il avant de s'évanouir dans les buissons avec l'animal.
La grotte était étroite, humide, une simple fissure dans la roche à peine assez large pour deux personnes accroupies. Élise s'y glissa la première, sentant le froid de la pierre contre ses doigts tremblants. Ashworth la suivit, son corps massif bloquant presque toute la lumière.
Les cavaliers approchaient, leurs voix allemandes résonnant dans le vallon. Ils s'arrêtèrent près du chariot abandonné, scrutant les buissons autour.
Élise retint son souffle. Dans l'obscurité, la main d'Ashworth trouva la sienne. Un geste instinctif, peut-être, ou calculé. Elle ne savait plus quoi penser.
Un bruit de bottes sur la pierre. Trop près. L'un des soldats s'était avancé seul, mousqueton en l'air, le canon pointé vers leur cachette.
Il n'était qu'à trois mètres.
Ashworth resserra sa prise sur la main d'Élise. Il se pencha vers elle, sa bouche presque contre son oreille, son souffle chaud dans la pénombre.
« Si nous mourons ici, madame, j'aimerais au moins savoir qui je enterre.
— Vous enterrez personne, lâcha-t-elle, la voix étranglée.
— Alors qui est réellement la femme qui prétend être comtesse, infirmière, et couturière selon les heures ?
— Et vous ? Qui est l'homme qui prétend être capitaine Ashworth de la Garde royale ?
Le soldat fit encore un pas. Son ombre engloutit l'entrée de la grotte.
Ashworth plongea son regard dans celui d'Élise, et quelque chose céda. Dans la seconde la plus longue de sa vie, il vit la peur briller dans les yeux de la jeune femme, et derrière cette peur, une détermination qui fissurait sa propre cuirasse.
« Le capitaine Whitmore », murmura-t-il enfin. « Le capitaine Whitmore du 52e régiment d'infanterie. Seulement voilà : Whitmore est mort à Quatre-Bras. Officiellement, c'est mon nom que je porte. « Officiellement, je ne m'appelle pas Ashworth. Mais qui je suis vraiment ? »
Le canon du mousqueton s'enfonça dans les ronces devant eux, la baïonnette déchirant le feuillage.
Élise ferma les yeux. « Je ne suis pas Delacroix non plus. Je ne sais pas si je le suis encore. »
Le soldat poussa un juron et fit demi-tour, appelant ses camarades plus haut dans le vallon. Ils échangeaient des ordres brefs, leurs voix se fondant dans le grondement lointain du tonnerre.
Mais Élise n'entendait plus rien.
Elle regarda l'homme qui lui faisait face, dont le vrai nom venait de basculer dans la balance, et comprit que la menace extérieure n'était plus le pire danger.
Le mensonge n'était pas mort. Il commençait à peine.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.