La Promesse Blessée
Lire le chapitre 33: The Peace of Amnesia
L'odeur du sang et de l'éther emplissait encore la chambre lorsque James ouvrit les yeux pour la première fois. Ce ne fut qu'un battement de paupières, un frémissement sous la lumière jaune de la bougie, mais Élise le vit. Elle était penchée sur lui, une compresse humide entre les doigts, et son cœur cessa de battre un instant.
— James ?
Il cligna des yeux plusieurs fois. Son regard était vide, perdu, comme celui d'un homme qui émerge d'un abîme sans souvenir de la chute. Il la fixa longuement, sans reconnaissance, puis ses lèvres remuèrent.
— Qui… qui êtes-vous ?
Le sol se déroba sous Élise. Elle posa la compresse et saisit sa main, cherchant son pouls, cherchant quelque chose de tangible à quoi se raccrocher.
— Je suis Élise. Élise Delacroix. Je vous ai soigné. Vous avez reçu une balle à la poitrine, il y a trois jours.
— Une balle ?
Il porta une main tremblante à son bandage. Ses doigts rencontrèrent la toile tachée et il grimaça. Puis son regard parcourut la pièce — les murs de bois sombre, la fenêtre aux rideaux tirés, le crucifix au-dessus du lit — et revint à elle.
— Je ne me souviens de rien. Pas même de mon nom.
— Vous vous appelez James.
— James. James comment ?
— James… Ashworth. Capitaine James Ashworth.
Il répéta le nom comme on goûte un plat inconnu, sans conviction. Élise sentit une main de fer lui serrer la gorge. Elle devait rester calme. Elle était infirmière. Elle avait vu des hommes perdre la mémoire après des traumatismes. Cela pouvait revenir. Cela revenait souvent.
— Vous êtes en Belgique, reprit-elle en s'asseyant au bord du lit. À Bruxelles. La bataille de Waterloo a eu lieu il y a quatre jours. Vous étiez officier de l'armée britannique.
— Britannique ?
Il fronça les sourcils, cherchant en lui une patrie qui ne répondait pas. Puis ses yeux se posèrent sur ses mains, sur ses ongles courts, sur les cicatrices fines qui striaient ses doigts. Il semblait inspecter un étranger.
— Et vous ? Vous êtes… française ?
— Belge. Mais j'ai travaillé pour les Français. Dans les hôpitaux de campagne.
— Alors pourquoi soignez-vous un officier anglais ?
Élise dut baisser les yeux pour cacher l'émotion qui lui brûlait les paupières.
— Parce que je vous ai promis de ne pas vous laisser mourir.
La réponse parut le satisfaire, ou du moins le calmer. Il laissa retomber sa tête sur l'oreiller et ferma les yeux, épuisé par ce simple échange. Élise resta immobile à son chevet, le cœur en miettes, tandis que l'aube grise filtrait à travers les rideaux.
Dans les jours qui suivirent, la fièvre le reprit par vagues. Delirium, frissons, sueurs. Il l'appelait parfois « sœur », comme on nomme une religieuse, et parfois il ne l'appelait plus du tout, la regardant avec des yeux d'enfant perdu. Élise ne dormait que par bribes, dans le fauteuil du coin, toujours à portée de main.
Le quatrième matin, il était plus lucide. Il la trouva assise près de la fenêtre, raccommodant sa chemise de fortune — une pièce de toile volée à l'aubergiste, cousue trop large. Il l'observa longtemps avant de parler.
— Élise ?
Elle releva la tête. C'était la première fois qu'il prononçait son prénom.
— Oui ?
— Racontez-moi. Comment nous nous sommes rencontrés.
Elle baissa les yeux sur sa couture. La question était innocente, mais la réponse était un champ de mines. Elle ne pouvait pas lui parler de Waterloo, pas comme cela. Elle ne pouvait pas lui parler des drapeaux anglais et français, de son frère qu'il avait peut-être tué sans le savoir, de la haine qu'elle avait portée à son uniforme.
— Vous êtes arrivé à mon poste de secours, dit-elle lentement. Il y avait eu une batille terrible. Vous étiez blessé à la jambe, très mal en point. Je vous ai soigné.
— Et vous m'avez détesté, n'est-ce pas ?
Elle sursauta. Il souriait faiblement, une lueur d'amusement dans ses yeux.
— Pourquoi dites-vous cela ?
— Parce que vous resserrez les mâchoires quand vous prononcez le mot « anglais ». Je l'ai remarqué hier. Vous êtes trop bonne infirmière pour détester un blessé, mais vous détestez quelque chose en moi.
Élise resta un instant sans voix. Même amnésique, même affaibli, il lisait en elle comme dans un livre ouvert.
— J'ai détesté votre uniforme, murmura-t-elle. Pas vous. Jamais vous.
— Et maintenant ?
Elle posa la chemise et vint s'asseoir près de lui, prenant sa main entre les siennes.
— Maintenant, je vous aime.
Les mots étaient sortis avant qu'elle puisse les retenir. Elle avait tant lutté pour les garder enfermés, ces derniers jours, en sachant qu'ils seraient perdus pour elle de toute façon. Mais lui, cet homme sans mémoire, la regardait avec une telle confiance qu'elle ne pouvait pas mentir.
Il ne répondit pas tout de suite. Il tourna la tête vers la fenêtre, vers la lumière pâle du matin, et resta silencieux si longtemps qu'elle crut avoir tout gâché.
— Je ne me souviens pas d'avoir aimé quelqu'un, dit-il enfin. Pas de visage, pas de nom. Mais quand je vous regarde, il y a quelque chose ici…
Il porta sa main libre à sa poitrine, juste au-dessus du bandage.
— Quelque chose qui a mal, mais pas à cause de la blessure. Quelque chose qui se souvient de vous avant que ma tête ne le fasse.
Élise porta sa main à ses lèvres pour étouffer un sanglot. Les larmes coulaient, qu'elle ne chercha même pas à retenir.
— James…
— Ne pleurez pas. Dites-moi autre chose. Dites-moi comment nous avons traversé la France. Dites-moi tout ce que j'ai oublié.
Alors elle se mit à raconter. Elle lui parla des villages en ruine et des routes défoncées, de la pluie qui les avait trempés jusqu'aux os et du feu de camp où ils avaient partagé un pain rassis. Elle lui parla de Fort de la Mothe, des hommes qui les avaient poursuivis, de la vieille Marguerite et de la lettre de sa mère. Elle omettit les noms des traîtres, les détails sanglants de l'assassinat de Hale, tout ce qui aurait pu le replonger dans un cauchemar dont il ne comprenait pas l'origine.
Il écouta avec une attention avide, comme un homme qui découvre un roman dont il serait le héros sans se reconnaître. Parfois il l'interrompait pour demander un détail : quelle couleur avait la robe de cette femme ? Comment était le goût du pain ? Et elle répondait, inventant ce qu'elle ne savait plus, tissant une histoire d'eux deux qui n'avait jamais existé tout à fait telle qu'elle la racontait — et qui pourtant était plus vraie que la vérité.
Le cinquième jour, il put s'asseoir contre l'oreiller. Le sixième, il fit deux pas jusqu'à la fenêtre. Elle le surveillait, prête à le rattraper, mais il se tenait droit, appuyé au mur, regardant la rue grise en contrebas.
— Bruxelles, murmura-t-il. Je ne connais pas cette ville.
— Vous y étiez avant la bataille, dit-elle. Vous logiez avec vos hommes près de la porte de Namur.
— Mes hommes…
Il ferma les yeux. Une grimace traversa son visage, non de douleur physique mais d'effort.
— Je vois des visages, dit-il lentement. Beaucoup de visages. Des uniformes rouges. Une femme… avec un châle bleu qui me tend les bras. Et un arbre. Un grand arbre au milieu d'un champ de blé.
— Hougoumont, souffla Élise.
— Quoi ?
— La ferme de Hougoumont. C'est là qu'il y a eu la bataille la plus terrible. Vous… vous m'avez dit que vous y aviez perdu des amis.
Il hocha lentement la tête, comme pour confirmer une intuition.
— Je crois que je n'ai plus envie de me battre, Élise. Pour personne. Pour aucun drapeau.
Elle vint se placer près de lui, si proche que leurs épaules se touchaient. Dehors, une charrette passait, ses roues grinçant dans les ornières.
— Qu'avez-vous envie de faire, alors ?
Il tourna la tête vers elle. Ses yeux bleus, trois jours plus tôt vides de toute mémoire, la regardaient maintenant avec la clarté d'un homme qui vient de trouver une certitude.
— Vous. J'ai envie de vous. Je ne me souviens pas de mon passé, je ne sais pas ce que je serai dans un an, mais je sais que je veux passer le reste de ma vie à me souvenir de vous, chaque matin, à votre réveil. Si vous voulez de moi.
Élise sentit ses jambes fléchir. Elle s'appuya à la fenêtre pour ne pas tomber.
— Vous êtes un officier anglais, James. Il y a une guerre finie à peine. Les nôtres nous montreraient du doigt. Votre armée vous rappellera.
— Qu'ils me rappellent. Je donnerai ma démission.
— Ce n'est pas si simple. Vous êtes peut-être accusé… de choses.
Elle ne mentait pas. L'assassinat de Hale, l'homme qu'elle avait tué pour le sauver — ils étaient tous les deux des fugitifs, des traîtres aux yeux des autorités, des proies. Elle n'avait pas encore pu lui révéler l'ampleur du danger qui les attendait.
— Alors je me rendrai, dit-il simplement. Je raconterai tout. Et je vous attendrai. J'attendrai aussi longtemps qu'il le faudra.
— James, vous ne comprenez pas…
— Je comprends que je vous aime, Élise. Je comprends que vous m'avez sauvé la vie. Je comprends que je suis passé près de la mort et que je viens d'une famille qui a été détruite — n'est-ce pas ?
Elle resta interdite. Comment savait-il ? Elle ne lui avait rien dit de sa mère, de la lettre, de Hale. Rien.
— Il me revient des choses, murmura-t-il. Pas en mots. Plutôt en images. Une femme avec les cheveux blond cendré, un bureau couvert de papiers, et la peur. Une grande peur. Quelqu'un qui pleure. Est-ce elle ? Est-ce que c'est ma mère ?
Élise ferma les yeux. Une douleur sourde lui traversa la poitrine. Il se souvenait, et ses souvenirs n'étaient pas faits pour être doux. La lettre de sa mère assassinée, le mot « Hélène » murmuré dans son délire, l'ennemi commun qui les unissait — tout cela lui tomberait dessus comme un rocher quand sa mémoire reviendrait complètement.
— Oui, dit-elle doucement. C'est votre mère. James, il faut que vous sachiez quelque chose. Elle a été assassinée, et ceux qui l'ont fait sont les mêmes que ceux qui ont tué mon frère. Nous sommes poursuivis. Le major Hale, celui que j'ai tué pour vous sauver… ils sont peut-être morts, mais les autres restent. Ils chercheront à nous faire taire.
Il la regarda sans ciller, et son visage, un instant éclairé par l'amour et la promesse de fuite, se durcit. Quelque chose de militaire, de vieux et de déterminé remonta à la surface de sa mémoire fracassée.
— Alors nous ne fuirons pas, dit-il. Nous irons vers eux. Nous les trouverons avant qu'ils ne nous trouvent.
Il saisit ses deux mains, les serra fort.
— Et si je dois me souvenir de cela, je veux m'en souvenir avec vous à mes côtés.
Élise entendit alors des bruits dans la cour de l'auberge. Des ordres brefs, des sabots, un hennissement. Elle se glissa vers la fenêtre, entrouvrit le rideau : en dessous, trois cavaliers en uniforme rouge arrêtaient leurs chevaux devant la porte de l'auberge. L'un d'eux tenait une feuille qu'il tendit à l'aubergiste.
— James, souffla-t-elle. L'armée. Ils sont là.
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