La Promesse Blessée
Lire le chapitre 32: The Wounded Vow
La lame du couteau trembla dans la main d’Élise. Elle l’avait posé sur la table basse de la chambre, après avoir arraché le rideau de lin pour en faire des bandages, après avoir vidé la bassine d’eau que l’aubergiste avait montée, après avoir déchiré la chemise de James pour exposer la plaie.
Le sang ne cessait pas. Il pulsait, sombre et tiède, entre ses doigts alors qu’elle pressait le tissu contre sa poitrine. James avait les yeux fermés, les lèvres grises. Le trou dans son côté n’était pas large, mais profond, et je ne sais quelle science des blessures qu’elle avait acquise à Waterloo, à La Haye Sainte, dans les granges où les hommes mouraient en criant le nom de leur mère — cette science lui disait que la balle avait percé plus que la chair.
« James. James, restez avec moi. »
Il ne répondit pas. Son souffle était un sifflement irrégulier, comme un soufflet crevée.
Élise jeta un coup d’œil à la porte. Hale gisait dans le couloir, étendu sur le parquet de l’auberge, ses yeux encore ouverts. Quelqu’un allait venir. Pas seulement les autorités — les autres, ceux du fort, ceux qui avaient poursuivi Pierre, ceux qui attendaient peut-être dans l’ombre que leur chef soit vengé.
Mais il n’y avait que ça. Il n’y avait qu’elle, ses mains, ce couteau mal aiguisé, et James qui blanchissait à vue d’œil.
Elle plaqua ses paumes sur la poitrine de James, appuyant fort, sentant les côtes sous la peau. Sa tête lui tournait. Sa robe dégoulinait de sang. Le sien et le sien.
On frappa à la porte.
Élise se releva d’un bond, attrapa le pistolet que James avait lâché lorsqu’il était tombé, et le pointa vers la porte. Mais quand la voix murmura, elle ferma les yeux un instant. C’était l’aubergiste, une femme ronde, les mains tachées de farine.
« J’ai vu ce que vous avez fait. La garde arrive. Vous avez cinq minutes, puis ils défoncent la porte.
— Il me faut un chirurgien, dit Élise d’une voix qui ne ressemblait pas à la sienne.
— Il y a un barbier dans la rue, il opère les dents et les vapeurs. Pas les balles.
— Trouvez-en un autre. Un vrai. Un médecin. Allez chez l’apothicaire, dans la rue des Flandres, dites-lui que c’est pour le blessé du Fossé. Dites-lui qu’il y a de l’or.
— Il y en a ? »
Élise jeta un regard autour de la pièce. James avait porté une bourse, dans sa redingote qu’elle n’avait pas pu retirer — elle avait été obligée de la couper aux ciseaux qu’une servante lui avait apportés. Elle fouilla dans la doublure, en sortit quelques pièces et une petite boîte de métal.
La boîte portait un sceau. Une ancre. Elle l’ouvrit. À l’intérieur, un papier roulé, écrit d’une main féminine :
Je ne peux pas te suivre dans cette guerre. Mais je te survivrai. — M.
James avait dit que sa mère avait écrit des lettres avant de mourir. Celle-ci, glissée dans une redingote de l’armée britannique, était peut-être la seule chose que James possédait d’elle.
Élise la mit dans sa poche, glissa les pièces dans la paume de l’aubergiste, et dit : « Allez. Vite. Et s’il faut payer plus pour qu’il se taise, payez plus. »
L’aubergiste partit en relevant sa jupe.
Élise revint à James. Il avait les yeux mi-clos. Sa main cherchait quelque chose.
Elle s’agenouilla près de lui, prit sa main dans les siennes. Il serra ses doigts, faiblement, mais il les serra.
« Ne mourrez pas », dit-elle, en français, comme pour que la langue de ses sœurs de charité l’entende. « Ne mourez pas, James Mitchell. Vous n’avez pas le droit. Pas après tout ce sang. Pas après votre mère. Pas après ce que vous m’avez dit. »
Elle ne savait même pas si elle parlait à lui ou à elle-même. Les bandages étaient rouges. Son tablier était rouge. Le plancher, rouge.
Il cligna des yeux. Un son sortit de sa gorge, un mot brisé que les poumons troués ne portaient qu’à peine.
« É… »
Elle se pencha.
« Élise », dit-il, en la reconnaissant.
Il tenta un sourire. Ce sourire qu’elle avait commencé à détester et à aimer dans le même mouvement.
« Vous êtes la femme la plus obstinée que j’aie jamais rencontrée », dit-il en anglais, faiblement.
Elle ne le corrigea pas. Elle avait assez de force pour ne pas fondre.
« Ne parlez pas », dit-elle.
« Vous. Sauvez-moi. » Il chercha sa main. « Et en échange… je vous sauverai de tout le reste. »
Elle ferma les yeux. Les larmes, qu’elle avait tenues tout le long du chemin depuis le fort, tout le long de la route où Pierre était mort dans ses bras, ces larmes lui montèrent à la gorge et lui brûlèrent les paupières.
Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas lui promettre de le sauver. Je ne sais même pas si une balle peut être retirée avec ces mains.
Mais quelque chose d’autre, plus tiède que la peur, passa en elle. Elle le sentit physiquement. Une chaleur au centre de sa poitrine, comme une petite braise. Elle se souvint de la première nuit au fort, quand il lui avait donné son manteau parce qu’elle grelottait. Elle se souvint de son visage quand il avait affronté Hale, et que Hale avait visé *elle* — non pas James, elle — et James avait sauté sans une hésitation.
Il ne l’aimait pas en paroles. Il l’aimait dans son corps. Il s’était jeté devant une balle.
« J’ai besoin d’eau chaude », dit-elle à la servante qui revenait avec des bassines remplies à la fonte. « Et du fil, du plus fin que vous trouverez. Et de l’alcool, fort. »
La servante hésita. Élise leva les yeux.
« Allez. Et le chirurgien — je ne le paierai pas pour qu’il se dépêche, je le paierai pour qu’il se taise. »
La servante sortit en courant.
Élise se retourna vers James. Sa main avait lâché la sienne. Il était inconscient. Le sang ralentissait, ce qui était pire — le sang qui ralentit, c’est parfois la fin qui approche, quand le cœur s’épuise.
Elle fit ce qu’elle savait faire. Elle coupa les vêtements autour de la plaie. Elle essuya le sang avec des chiffons propres. Elle chercha l’entrée de la balle, et trouva aussi la sortie — un trou plus grand, plus déchiqueté, sous l’aisselle. La balle était passée au travers.
Cela valait mieux. Cela valait toujours mieux, même si le sang semblait ne pas vouloir s’arrêter.
Elle passa ses mains dans l’eau chaude, puis dans l’alcool de genièvre que la servante avait déposé sans un mot. Et elle commença.
Ce n’était pas une opération belle. C’était une opération de guerre : les doigts dans la plaie, cherchant les esquilles du plomb, les éclats qui restaient, le morceau de tissu de sa propre redingote que la balle avait entraîné. James ne tressaillit pas. Il ne bougea pas. Un silence passa, dans lequel Élise put entendre son propre cœur battre, et ne sut plus si c’était le sien ou le sien.
Elle dut recoudre à deux reprises, la première fois pour ligaturer un vaisseau qui se remettait à saigner dès qu’elle le lâchait, la seconde pour fermer les lèvres de la plaie. Ses doigts étaient gourds. Elle se piqua plusieurs fois. Elle jura — une fois, en français, un mot qu’elle n’aurait jamais dit devant sa mère.
La servante était revenue avec un verre d’eau sucrée et de vin, qu’elle plaça près de la tête de James.
« Vous êtes du métier », murmura la servante.
« Je l’étais. »
Le mot lui échappa. Avant Waterloo, elle avait soigné des fièvres dans les villages, des éclats de fer dans les fermes. Mais à Waterloo, elle avait vu des hommes lui demander de les laisser mourir, des hommes qui se souvenaient de leur mère en chantant, des hommes qui criaient des ordres dans des langues ennemies. Elle avait appris à être rapide. Rapide et sans pitié.
Mais elle ne pouvait pas être sans pitié avec celui-ci.
Elle appuya sur le dernier nœud. Se pencha. Sa haute taille lui donnait un avantage : elle put passer le bandage autour de sa poitrine entière, sous l’aisselle, en serrant fort, comme un corset de toile.
James ne bougeait toujours pas.
Elle s’essuya le front d’un revers de manche. Le sang y laissa une trace. Elle resta assise, par terre à côté du lit, les mains dans le giron, la tête penchée.
« Élise ? »
Ce n’était pas James. C’était l’aubergiste.
« Il n’y a pas de médecin. Le chirurgien du quartier est parti, et l’apothicaire m’a dit de venir demain. Il m’a donné de l’écorce de quinquina, pour la fièvre. C’est tout ce qu’il y a. »
Élise prit le sachet d’écorce. Le regarda.
Elle pensa à toutes les fois où elle avait vu des hommes mourir d’une blessure qu’elle avait pansée aussi bien qu’elle le pouvait, par manque de secours, par manque de temps. Elle pensa à Pierre, qu’elle avait porté dans la rivière, et qui lui avait donné le nom d’Hélène en mourant. Elle pensa à sa mère.
Elle sentit soudain une main sur la sienne.
James avait rouvert les yeux. Il la regardait, avec une intensité fiévreuse mais vivante.
« Vous êtes encore là », dit-il dans un filet de voix.
« Je n’ai pas le choix. Vous êtes encore en vie. Et je ne laisse jamais un homme vivant mourir en silence. »
Il rit, faiblement, puis grimaça.
« Ne me faites pas rire. »
« Ne me donnez pas de raisons de le faire. »
Il ferma les yeux, et sa main resta posée sur la sienne. Elle ne la retira pas.
Une heure passa. Deux. Des bruits montèrent de la rue — des sabots, des voix qui demandaient quelque chose. L’aubergiste avait placé son mari en bas, en sentinelle, qui répondait aux questions des gardes en parlant d’un genou cassé et d’une femme en train d’accoucher. Les mensonges se faisaient de plus en plus épais. Élise les écoutait sans entendre.
James dormait d’un sommeil agité. Ses mains s’ouvraient et se fermaient. Parfois il murmurait des mots italiens, parfois des noms, parfois — une seule fois — le prénom de sa mère. Il disait « Hélène » dans son sommeil, et Élise se figeait.
Ce n’était pas possible. Ce devait être une coïncidence. Hale avait parlé de sa mère avant de mourir ; James avait reçu la lettre de sa mère ; le code était dans son pistolet, dans une doublure. Et maintenant il prononçait ce nom dans son demi-sommeil.
« Hélène », répéta-t-elle, sans y croire.
Elle se prit à parler bas, comme on parle à un fiévreux pour le tenir éveillé.
« Vous êtes anglais. Vous portez un uniforme que je hais. Vous m’avez dit que votre mère était morte assassinée par les mêmes hommes que ceux qui ont pris mon frère. Vous m’avez dit que vous cherchiez une famille que vous n’avez jamais connue. Et moi, je cherche un frère que je n’ai pas su garder. »
Elle se tut.
Un bruit de pas dans l’escalier. Deux hommes, en uniforme. Ils montaient.
Élise se leva. Elle avait les mains tremblantes, mais elle les faufila dans son tablier, cherchant le pistolet de James.
Au même instant, une porte s’ouvrit plus bas, et une voix claire, allemande ou flamande, s’éleva dans le couloir :
« Je suis le docteur Van der Meulen, je viens pour une consultation urgente. On m’a envoyé chercher pour un blessé du fort. Où est-il ? »
Élise ferma les yeux un instant, tandis que la voix allemande apaisait les gardes dans la cour. Ce n’était pas un miracle. C’était une chance.
Elle rouvrit les yeux.
James respirait. Lentement. Régulièrement. Il y avait encore une marée qui montait dans la pièce autour d’eux, des soldats, des mensonges, une conspiration qui s’étendait. Mais pour l’instant, là, à cette minute, il respirait.
Et elle, une Française, une soigneuse, une femme qui avait appris à haïr ce qu’il représentait, le regardait dormir et se demanda comment faire pour continuer à marcher quand tout ce qu’elle portait était en train de peser sur son cœur.
« S’il vous plaît », murmura-t-elle, dans une langue qui n’était ni la sienne ni la sienne, mais celle de la prière qu’elle avait oubliée depuis longtemps. « S’il vous plaît, qu’il vive. Même si après il me quitte. Même si après, je dois le laisser partir. »
Elle n’avait pas fini sa prière que le docteur entra, une trousse à la main, les manches relevées comme s’il avait su où aller. Il examina le travail d’Élise, hocha la tête, et dit :
« Vous avez fait ce qu’il fallait. Il a une chance. »
Il avait encore une chance.
Elle se laissa glisser sur le sol, au pied du lit, et resta là, la tête posée contre le bord du matelas, jusqu’à ce que la main de James trouve la sienne. Il était toujours inconscient, mais sa main cherchait, comme dans un rêve, comme s’il savait qu’elle était là.
Elle la prit.
Elle la tint.
Le monde pouvait bien s’écrouler autour d’elle, pour l’instant, pour cette seule nuit de calme, elle laissa le poids de son front, de son secret, de son deuil, s’appuyer contre la chaleur de cette main.
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