La Récolte de la Veuve
Lire le chapitre 1: The Wake's End
La pluie avait cessé pendant la nuit, mais l’herbe du chemin restait lourde, collant aux semelles de Maeve comme un reproche. Elle releva le bord de sa cape noire, non pas par pudeur – les voisins l’avaient assez vue pleurer, et elle n’avait plus de larmes à offrir – mais pour garder la vue claire sur la maison du régisseur Doyle, qui se dessinait au bout de l’allée, trapue, sûre d’elle.
Elle n’avait pas mis les pieds dehors depuis l’enterrement de Colm. Vingt-six jours. Assez pour que le deuil devienne une prison, assez pour que le monde extérieur lui semble étranger, plus gris que le drap qu’elle avait porté. Mais ce matin, elle avait entendu les cris des ouvriers dans les champs, le grincement des charrettes, et elle avait compris qu’elle ne pouvait plus se cacher derrière son châle de veuve.
La dette, elle l’avait toujours su, était là.
Elle frappa trois coups contre la porte de Doyle. Pas un coup timide de veuve éplorée. Trois coups fermes, comme son père le lui avait appris, comme Colm les aurait donnés. Le silence qui suivit fut plus long que nécessaire.
Doyle ouvrit. Il la regarda de haut en bas, sa moustache tombante lui donnant cet air de chien hésitant qu’elle méprisait. Il s’essuya les mains sur son gilet, comme s’il la salissait déjà.
— Madame Kelly. Vous auriez pu envoyer quelqu’un.
— Je suis venue moi-même. Nous avons à parler de la récolte.
Il ne la fit pas entrer. Il resta planté sur le seuil, s’appuyant d’une épaule contre le chambranle, les bras croisés.
— La récolte, dit-il, comme s’il dégustait le mot. Oui, la récolte. Je venais justement vous écrire. Les moissons seront prêtes dans dix jours. Vous savez ce que ça signifie.
— Ma part.
— La moitié, précisa-t-il. Vous m’en devez la moitié. Les arriérés de deux saisons. Je ne vous ai pas pressée au printemps, à cause du malheur. Le temps des égards est passé, madame. La compagnie qui finance mon office n’attend pas.
Maeve avait préparé ce moment, répété ses arguments cent fois dans le noir de sa chambre. Elle avait compté les sacs d’orge dans la grange, les pommes de terre encore en terre, écouté les estimations murmurées par les fermiers sur le marché de Ballinasloe. La moitié. Colm avait toujours payé un tiers – un arrangement verbal avec l’ancien régisseur, mort depuis. Doyle n’était pas tenu par les mots d’un mort, et Maeve le savait.
— Un tiers, dit-elle. Comme mon mari. Comme son père avant lui.
Doyle rit, un son sec, sans chaleur, qui fit écho dans la cour vide.
— Votre mari a eu du crédit parce que son visage était connu, madame. Mais il est mort, Dieu le garde, et son visage ne vaut plus rien. Moi, j’ai un livre de comptes, signé en bonne et due forme. La moitié. Si vous ne pouvez pas payer, je serai obligé de prendre des arrérages sur la terre du nord.
La terre du nord. L’unique parcelle dont Maeve possédait le titre en propre, la dot que son père lui avait donnée contre l’avis de tous. Doyle savait exactement où frapper.
Elle resta droite, ne voulant rien montrer.
— Vous aurez votre moitié, monsieur Doyle. Je vous la ferai porter après la battue.
Il plissa les yeux, cherchant la faille dans sa voix, mais elle avait un registre trop étroit pour lui.
— Je compterai moi-même, dit-il. Pas le soir. Le matin.
— J’y compte bien.
Elle tourna les talons sans saluer. Entendre la porte se refermer derrière elle – non, pas claquée, mais fermée avec un petit bruit net et sûr d’un homme qui sait qu’il détient la balance – fut plus humiliant que d’avoir refusé de lui serrer la main.
Sur le chemin du retour, elle doubla le pas. Le ciel se couvrait à nouveau à l’ouest. Si la pluie venait pendant les moissons, elle perdrait tout, pas seulement la moitié. Dans sa tête, les comptes recommençaient à défiler : les semences de l’année prochaine, le salaire des deux valets restés, les moutons à vendre, le lard du boucher du village. Il y avait trop de cases vides, et pas assez de colonnes de crédit.
Elle franchit la grille du manoir – le sien, disait Colm, mais un manoir est une chose qu’on ne possède jamais vraiment, seulement qu’on emprunte en attendant que la banque se rappelle à vous. Kate, la domestique qui restait, l’attendait sur les marches, un papier à la main.
— Il est arrivé, Madame. Par la diligence de neuf heures. Le garçon du relais l’a déposé, il a dit que c’était pressé.
Maeve prit la lettre. Le cachet était celui d’un avoué de Dublin – un nom que Colm ne prononçait jamais sans serrer le poing : O’Shea, Legge et Compagnie. Elle la rompit, sans chercher l’ombre ou l’intimité. Kate attendait, retenant son souffle.
Deux pages, écrites d’une main serrée, pleine de formules de politesse qui voulaient tout lasser à dire.
Elle dut lire deux fois pour comprendre le sens. Le premier passage parlait du capital que feu M. Brennan-Kelly avait emprunté à « la maison anglaise » – une expression qui masquait une réalité plus précise : Clarke & Son, d’après les en-têtes. £400, prêt hypothécaire sur le manoir, les granges, le moulin et les terres de l’est. Renouvelable au printemps dernier. Mais le renouvellement n’avait jamais été signé. Colm était déjà trop malade.
Alors la dette était devenue « exigible immédiatement », selon les termes d’une clause que le mort n’avait pas lue ou n’avait pas comprise.
Et la dernière phrase tomba, comme une pierre dans un puits :
« Un représentant de la maison Clarke se présentera à Ballinasloe pour procéder à une inspection préalable des biens hypothéqués. Vous voudrez bien le recevoir. Il arrivera à la fin de la semaine et logera chez vous, comme les termes de la dette le prévoient. »
Maeve plia la lettre lentement, méthodiquement, jusqu’à ce qu’elle ne devienne qu’un carré de papier épais entre ses doigts. Les mots tournaient encore dans sa tête, mais un seul surnageait.
Chez vous.
Un Anglais chez elle. Pas dans une auberge. Dans son propre manoir. Sous son propre toit, où dormait encore la chemise de Colm dans le tiroir sur lequel elle avait posé un crucifix en cire. Elle imagina ce visage inconnu assis à la table du mort, ses bottes sur le tapis que sa mère avait tissé, ses yeux évaluant chaque carreau, chaque fenêtre, chaque verger avec l’arithmétique froide d’un créancier.
— Madame ? Kate s’approcha, la voix timbrée d’inquiétude. Ce n’est pas... ? Une mauvaise nouvelle ?
Maeve remit le papier dans le pli, le rangea contre sa poitrine, sous la laine noire.
— Pas une nouvelle. Une autre porte qui se ferme.
Elle remonta les marches. Il restait trois choses à faire avant la fin de la semaine. Trois choses, et le temps qui coulait dans le sablier de la maison.
Mais ce soir, tandis que la nuit tombait sur le domaine et que Kate allumait les lampes en se taisant, Maeve resta dans le cabinet du mort, le dos appuyé à la bibliothèque vide, la lettre ouverte sur le bureau devant elle. Elle fit ce que Colm aurait fait s’il avait été vivant, ce qu’il n’avait jamais eu le courage de faire quand il était homme de chair et de sang.
Elle prit du papier à lettre, une plume, et écrivit.
« À la maison Clarke & Son, à Londres. Par la présente, je soussignée Maeve Brennan-Kelly, veuve de Colm Kelly, arrivée en mes biens par succession légale, demande la révision du contrat de dette. Je désire recevoir copie de l’acte original de la prêt hypothécaire, et je demande un délai de paiement de six mois. »
Elle signa de son nom de jeune fille – Brennan – avec un geste appuyé, comme une caresse sur une ancienne blessure. Un nom avant Colm. Un nom avant la dette. Un nom qu’aucun Anglais n’avait encore épousé.
Puis elle relut, et déchira la lettre en huit morceaux.
La compagnie lettre l’avait informée, elle n’était pas requise de le faire. Elle n’avait plus que trois jours pour trouver autre chose que des mots. Elle remonta à sa chambre, tira le rideau, jeta un regard au lit où elle ne dormait plus que d’un côté, et fit une chose qu’elle n’avait pas faite depuis des semaines.
Elle prit les comptes de son mari. Les véritables, ceux qu’il cachait dans un tiroir à double fond, avec les notes griffonnées sur du papier journal, en patois des marchés, les petites sommes prêtées à droite à gauche, les dettes en nature – un chevreau contre un sac de farine, un travail de labour contre des porcs.
Et c’est parmi ces papiers, ses doigts tremblants d’une fatigue qu’elle n’avouait pas, qu’elle trouva le petit talon de bordereau jauni, à l’encre délavée, signé au bas d’une main qui connaissait bien les livres.
Doyle. Pas le régisseur actuel. Son père. Même le nom écrit en gros caractères d’écolier.
Un mot, un seul, qui brillait dans la pénombre comme une lampe trouvée par accident :
— Pardonnez. Une promesse orale, garantit le cours de la dette, contre la rente du nord.
Maeve resta immobile. L’Angleterre envoyait un homme dans trois jours. Doyle exigeait la moitié dans dix. Mais entre les lignes d’un vieux bordereau jauni, un autre compte se tenait, qui pouvait tout changer.
Le soir, quand Kate vint prendre la lampe, Maeve était encore assise à la table de cuisine, une tasse de thé froid entre les mains, un papier bleu déplié devant elle.
— Kate, dit-elle sans lever les yeux. Demain, vous m’accompagnerez chez le receveur des postes. Et vous demanderez au palefrenier de préparer la jument grise.
— La jument de monsieur, Madame ?
— Oui. Celle qu’il aimait le plus.
Elle reposa la tasse. Dans la mansarde, les trois jours de grâce avant l’arrivée de l’Anglais commençaient à ressembler à autre chose, une route étroite, mais praticable.