La Récolte de la Veuve
Lire le chapitre 27: Aftermath of the Verdict
Le silence qui suivit le coup de marteau du magistrat avait la texture du soulagement. Maeve n’entendit pas d’abord les mots — elle vit le visage de Sir Godfrey se décomposer, la mâchoire se serrer sous la barbe grise, les doigts blêmes s’enfoncer dans le bois du banc. Puis le magistrat répéta la décision, pour ceux qui, derrière elle, n’avaient pas saisi toute la portée.
« Le domaine de Kilrane est protégé par la clause de dot Brennan. La demande de Sir Godfrey est rejetée. Les dépens de l’affaire sont à sa charge. »
Un murmure parcourut la salle. On regardait Maeve, et elle soutint tous ces regards, le menton haut, les épaules droites sous le châle de laine qu’elle n’avait pas quitté depuis trois jours. Ce n’est qu’en se tournant vers Ashworth qu’elle vit l’ombre passer sur son visage — satisfaction d’abord, puis quelque chose de plus lourd, de plus circonspect. Il se pencha vers elle.
« Ne montrez pas trop votre joie devant lui. Il n’oublie pas les humiliations. »
Elle n’écouta pas. Elle se leva, et le banc grinça sous son poids, et elle marcha vers la sortie sans un regard pour Godfrey. Mais elle entendit sa voix, calme, presque douce, qui lui parvint dans son dos :
« Votre mari savait ce qu’il faisait quand il a signé ce contrat, madame Kelly. La question est de savoir si vous le savez. »
Elle ne s’arrêta pas. Dehors, la pluie d’avril tambourinait sur les pavés de la cour du tribunal, et elle inspira l’air froid comme on boit après une longue soif. Ashworth la rejoignit, tenant son chapeau contre sa poitrine.
« Vous êtes pâle », dit-il.
« Je suis libre », répondit-elle.
Mais c’était plus que la liberté. C’était la révélation qui la frappait à retardement, qui faisait vibrer quelque chose dans sa poitrine — un territoire intérieur dont elle n’avait pas connu l’existence. Liam avait géré Kilrane, avait signé les baux, avait levé les loyers. Mais le domaine n’avait jamais été à lui. Il avait été à elle. Tout ce temps, à porter le deuil d’un homme qui lui avait pris l’illusion de sa propre puissance, elle avait été — elle avait toujours été — la seule à qui la terre appartenait.
Elle dut s’asseoir sur le banc de pierre devant le tribunal. Ses jambes ne la portaient plus, et elle sentait une chaleur étrange monter à son front, un étau de fièvre qui lui serrait les tempes.
Ashworth s’accroupit devant elle, sa main à quelques centimètres de la sienne.
« Maeve. »
Elle voulut répondre, mais les mots se brisèrent. Le paysage bascula, les toits de la ville s’inclinèrent, et elle se retrouva dans l’obscurité avant d’avoir compris qu’elle tombait.
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Elle se réveilla dans son propre lit, dans la chambre qui avait été celle de Liam, puis la sienne, et qui maintenant n’était plus qu’à elle. Une flamme de bougie dansait sur la table de nuit, et la vieille Mme Dolan, sa gouvernante, était assise dans le fauteuil près de la fenêtre, un tricot inachevé sur les genoux.
« Enfin », dit la vieille femme en se levant. « Trois jours, vous nous avez fait peur. »
Trois jours. Maeve cligna des yeux, la gorge sèche, le corps moite de sueur. Elle souleva la tête de l’oreiller et la laissa retomber.
« La fièvre », articula-t-elle.
« La fièvre et l’épuisement. Le médecin a dit que vous aviez brûlé votre chandelle par les deux bouts, entre le feu de la grange et cette maudite cour. »
Maeve ferma les yeux. Le feu de la grange. Elle avait presque oublié — un tiers des réserves d’hiver parties en fumée, les fermiers qui regardaient leurs provisions se réduire, et maintenant cette victoire qui ne réglerait pas la faim. La loi avait tranché en sa faveur, mais la loi ne remplissait pas les estomacs.
« Ashworth ? »
« Il est là », dit Mme Dolan avec une moue qui en disait long sur son opinion concernant la présence prolongée d’un Anglais dans la maison. « Il a fait venir le médecin lui-même. Il n’a pas quitté le domaine depuis le verdict. »
Maeve se demanda ce que cela signifiait — cette présence, cette constance. Elle se rappelait le regard d’Ashworth dans la salle du tribunal, la confession qu’il lui avait faite des semaines plus tôt, cette alchimie étrange qui liait l’ancien agent de Godfrey à la veuve qui voulait sa perte. Il avait trahi son maître pour elle. C’était un fait. Mais il avait aussi servi ce maître, pendant des années, dans la machine administrative qui avait affamé des centaines de tenanciers. La gratitude et la méfiance cohabitaient en elle comme deux sœurs en querelle.
« Faites-le monter », dit-elle.
— Vous n’êtes pas en état de recevoir.
— Je suis en état de parler. C’est tout ce qu’il faut.
Quand Ashworth entra, il portait encore les vêtements de voyage, mais le cuir de ses bottes était terni par la boue des chemins. Il s’arrêta près du lit, à une distance respectueuse, les mains jointes derrière le dos.
« Le magistrat a fait transcrire le jugement », dit-il sans préambule. « Godfrey a quatorze jours pour payer les dépens. Et une copie de la décision a été envoyée au greffe de Dublin, pour qu’elle soit opposable à toute nouvelle manœuvre. »
Maeve ferma les yeux un instant. Elle voulait dire quelque chose de fort, quelque chose qui scellerait cette alliance pour de bon, mais les mots arrivaient en désordre dans sa tête fiévreuse.
« Le fermage de la saison prochaine. Je dois le préparer. »
« Vous devez vous reposer. »
« Je dois organiser ma maison, monsieur Ashworth. J’ai passé six ans à croire que cette terre appartenait à un homme mort. Maintenant je sais qu’elle est à moi. Je refuse de la perdre pendant que je suis clouée dans ce lit. »
Il soutint son regard, et quelque chose dans ses yeux s’adoucit. Il sortit une liasse de papiers de sa poche intérieure et les posa sur la table de nuit.
« J’ai préparé un état des fermages en cours. Les baux qui expirent à la Saint-Michel, les dettes en retard, les tenanciers qui paient en nature. Quand vous serez prête. »
Elle tendit la main et il recula d’un geste instinctif, mais elle saisit les papiers. Ses doigts touchèrent les siens, brefs, électriques. Elle les replia sur les documents et les glissa sous son oreiller.
« Le droit de rachat », dit-elle soudain.
« Pardon ? »
« Le droit de rachat des terres pour les tenanciers qui ont été expulsés. À l’article du cadastre. Vous m’avez dit que la copie du contrat de dot contenait plusieurs clauses. Des dispositions qui n’avaient jamais été appliquées parce que Liam n’en connaissait pas l’existence. »
Ashworth hésita. Il la regarda longuement, et elle vit une tension nouvelle dans son cou, un calcul qui tournait derrière ses yeux clairs.
« Il y a une clause de dévolution », dit-il lentement. « En cas d’absence prolongée de l’héritier Brennan, le domaine peut être confié à un administrateur choisi par le clan. Mais la clause la plus remarquable est celle de l’extension : le domaine peut accueillir de nouvelles terres contiguës, si elles sont acquises sous le nom Brennan et intégrées au patrimoine protégé. »
Maeve se redressa sur les oreillers, la tête qui tournait.
« Des terres de Godfrey, par exemple. »
« Maeve— »
« S’il est contraint de vendre pour payer les dépens de cette affaire, et qu’il possède des parcelles limitrophes de Kilrane… ces terres pourraient devenir miennes. »
Ashworth passa une main sur sa mâchoire. Il ne dit rien, mais le silence était éloquent.
« Vous l’aviez envisagé », dit-elle.
« L’idée m’avait traversé », admit-il. « Votre beau-père, Thomas Brennan, avait commencé un recensement des propriétés de Godfrey dans le comté, avant sa mort. J’ai trouvé ses notes dans le cadastre, lorsque j’ai cherché la copie du contrat de dot. Il avait identifié trois parcelles contiguës à Kilrane, toutes appartenant à Godfrey. Deux sont hypothéquées à des banques de Dublin. Une troisième est libre de toute charge, mais Godfrey s’en sert comme réserve de chasse. »
« Il me cacherait cette information s’il savait. »
« Il vous la cache encore. C’est dans le bureau du greffe, et il n’y a pas de raison qu’il la découvre. Mais si vous voulez agir, il faudra le faire avant que Godfrey ne comprenne que la clause de votre dot est plus étendue qu’il ne le pense. »
Maeve regarda par la fenêtre. La pluie avait cessé, et un pâle soleil d’avril dessinait des ombres mobiles sur le plancher. Elle pensa aux Amériques — à ce frère, Cormac, parti depuis sept ans, qui lui avait promis d’envoyer de l’argent et n’avait envoyé que des lettres, de plus en plus rares. Elle pensa à l’acte de propriété que son père lui avait laissé, à ce bout de papier qui ouvrait droit sur des terres d’outre-Atlantique qu’elle ne verrait jamais. Une issue. Une fuite possible.
Mais elle avait cessé de vouloir fuir.
« Faites dresser l’acte d’achat », dit-elle. « Pour la parcelle libre. Même si je ne peux pas payer comptant, je peux proposer des arrhes. Et faites-moi la liste des trois tenanciers qui ont le plus souffert de la grange. Je veux qu’ils reçoivent le bois et la semence qu’il faut pour rebâtir. »
« Vous ne pouvez pas vous permettre les deux. »
« Je ne peux pas me permettre de ne pas le faire. »
Il resta silencieux, puis hocha lentement la tête.
« Le domaine vous ressemble, madame Kelly », dit-il à voix basse. « Il ne plie pas parce qu’il est protégé. Il plie parce qu’il sait quand avancer. »
Elle ne trouva pas la réponse. La fièvre retombait, mais la lassitude pesait soudain sur elle comme une couverture mouillée. Ashworth le vit, inclina la tête et se dirigea vers la porte.
« Monsieur Ashworth », appela-t-elle.
Il se retourna.
« Quel est votre prix ? » demanda-t-elle. « Pour cette alliance. Pour huit mois de votre vie, à gérer des comptes que je ne vous ai pas demandé de gérer. Pour la trahison de votre ancien employeur. Quel est votre prix ? »
Il la regarda, une longue seconde de trop.
« La vérité », dit-il. « Je veux la vérité — toutes les vérités — sur ce qui s’est passé ici, à Kilrane, avant votre arrivée. Ce que votre mari faisait. Ce que vos fermiers se disaient. Cette affaire que vous vous efforcez de ne pas voir parce qu’elle est plus grande que Godfrey. »
« Je ne sais pas de quoi vous parlez. »
« Non », dit-il doucement. « Pas encore. Mais vous le saurez. Et quand ce moment viendra, je veux que vous me fassiez confiance. »
Il sortit, laissant la porte entrouverte. Le corridor sentait l’humidité et la tourbe brûlée, et en bas, dans la cuisine, quelqu’un chantait une complaint chantée en gaélique. Maeve resta immobile, les papiers du bail sous son oreiller, la tête bourdonnante de fièvre et de questions.
Elle pensa à Cormac, au frère absent. À ce que Liam savait et qu’elle ignorait. À ce que sa mère avait emporté dans sa tombe, et à ce que son père avait taisé pour la protéger.
Elle pensa à l’acte américain, dans le coffre du cabinet au rez-de-chaussée. À ce que ces terres lointaines pourraient lui offrir si tout ici venait à manquer.
Puis elle ferma les yeux, et la fièvre l’emporta dans un sommeil sans rêves, la dernière pensée de sa journée qui fût à elle-même : j’ai gagné. Mais le terrain de la victoire est plus grand que je ne croyais.
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