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La Récolte de la Veuve

Lire le chapitre 3: The Englishman Arrives

La pluie s’était arrêtée pendant la nuit, laissant une brume grise collée aux prés comme un linceul mal ajusté. Maeve se tenait à la fenêtre de la salle, une main posée sur le rebord humide, l’autre crispée sur le bord de son châle. Elle n’avait pas dormi, pas vraiment. Chaque craquement de la maison, chaque souffle du vent dans les cheminées lui avait paru être l’annonce de son arrivée.

Padraig entra sans frapper, ses bottes alourdies de boue.

— Il vient de passer le pont, maîtresse. Il est seul, avec un cheval de bât et une malle.

— Il a un nom, ce cheval ? demanda Maeve sans se retourner.

— Pardon ?

— Rien. Fais entrer monsieur Ashworth dans le bureau. Laisse-le attendre. Pas de thé, pas de feu. Je veux voir comment il réagit à une pièce froide.

Padraig hésita, puis acquiesça d’un signe de tête. Il savait mieux que de discuter quand sa maîtresse avait cette lueur dure dans les yeux.

Maeve compta jusqu’à cent, lentement, comme une prière inversée. Puis elle descendit. La porte du bureau était entrouverte, et elle l’aperçut avant lui : un homme d’environ trente-cinq ans, vêtu d’un manteau sombre de coupe anglaise, les cheveux bruns soigneusement plaqués, un carnet ouvert sur ses genoux. Il ne regardait pas autour de lui avec curiosité ou mépris. Il observait. Il notait. Chaque fissure du plâtre, chaque tache d’humidité au plafond, chaque meuble dépareillé devait déjà figurer quelque part dans son esprit minutieux.

Elle poussa la porte. Il se leva aussitôt, avec une précision presque militaire.

— Madame Kelly ? Frederick Ashworth, de Clarke & Son. Vous avez reçu mon avis, je présume.

— J’ai reçu quelque chose qui y ressemblait, répondit Maeve en restant sur le seuil. Un papier qui m’informe que ma maison, mes terres et mes dettes ne m’appartiennent plus tout à fait.

Son sourire était poli, neutre, mesuré.

— Je suis ici pour évaluer la viabilité de l’exploitation, madame. Rien de plus. La société souhaite comprendre la situation avant de prendre quelque décision que ce soit.

— La situation est simple. Mon mari est mort. Il a laissé des dettes. Vous voulez votre argent.

— Pas personnellement, non. Mais oui, en substance, concéda-t-il en fermant son carnet.

Il la regarda enfin avec une attention directe, qui la déshabillait d’une autre manière qu’un homme du pays l’aurait fait. Pas de désir, pas de mépris affiché. Une évaluation. Elle était une variable dans son équation.

— Puis-je voir les terres, madame Kelly ?

— Vous pouvez les voir. Pas toutes.

Il inclina la tête, amusé.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que certaines de mes parcelles ne relèvent pas de votre enquête. La prairie orientale, par exemple. Elle est labourée pour le blé d’hiver, sous réserve d’un accord personnel avec le créancier Malone. Vous n’avez aucun titre sur cette portion.

Ashworth reposa son carnet sur le coin du bureau, comme on dépose une arme qu’on n’a pas encore utilisée.

— Madame, si je puis me permettre — et je le dis sans ironie aucune —, vous me semblez mieux informée que la plupart de vos pairs. Depuis combien de temps connaissez-vous l’existence de l’hypothèque ?

— Depuis trois jours.

Il parut sincèrement impressionné.

— Trois jours pour avoir déjà cartographié vos échappatoires. Vous êtes redoutable.

— Je suis une femme seule qui défend ce qui reste de sa vie. Appelez ça comme vous voulez.

Il se dirigea vers la porte, mais s’arrêta à sa hauteur, assez près pour qu’elle perçoive l’odeur de savon anglais et de cuir de qualité.

— Permettez-moi de vous corriger, madame. Vous n’êtes pas seule. Depuis que j’ai franchi votre seuil, la société Clarke & Son possède un intérêt direct dans le moindre de vos champs. Et je vous préviens honnêtement : l’évaluation que je remettrai à Londres ne sera pas tendre. Nous n’avons pas intérêt à conserver une propriété qui s’effondre.

— Vous voulez me vendre à la contrainte.

— Je veux que vous compreniez le terrain. Mon contrat me donne le pouvoir de recommander la mise en vente forcée si l’exploitation est jugée non rentable. Et pour être très clair : avec la famine qui sévit, la plupart des exploitations irlandaises sont non rentables. La vôtre est plus endettée que les autres.

Il y eut un silence. Dehors, un corbeau cria, puis se tut.

— Mais, reprit Ashworth, j’ai aussi le pouvoir de recommander un rééchelonnement. C’est rare. C’est impopulaire à Londres. Mais cela existe.

Maeve sentit le piège se refermer. Il ne lui proposait rien, pas encore. Il testait sa détermination, cherchait le point de pression.

— Faites-vous montrer les champs de l’ouest, dit-elle. Ceux-ci, je vous les accorde.

— Et l’est ?

— L’est n’existe pas pour vous.

Il la dévisagea un long moment, comme on lit un caractère dans une écriture difficile.

— Très bien. Mais, madame, sachez une chose : si je découvre que vous m’avez menti sur ce que je suis autorisé à voir, je serai contraint de le mentionner dans mon rapport.

— Vous trouverez vos rapports assez étoffés, monsieur Ashworth.

Elle le laissa partir avec Padraig, qui l’attendait dehors, chapeau bas, mine de rien. La porte refermée, Maeve s’appuya contre le mur du couloir et ferma les yeux une seconde. Sa respiration était rapide, son cœur, un tambour dans ses côtes. Elle avait joué la carte de l’assurance. Mais combien de temps encore pourrait-elle la tenir ? La prairie de l’est, le verrou — si Ashworth insistait, s’il entendait la rumeur du côté des Doyle, savoir que là-bas poussaient les récoltes les plus préservées du canton…

Elle entendit du bruit dans l’office. Sa mère, Mary, en sortit, un panier sous le bras.

— Tu as fait entrer cet Anglais dans la maison de ton mari, dit-elle sans préambule.

— Je l’ai fait entrer dans la maison que je tente de sauver.

Mary secoua la tête.

— Ton frère aurait su quoi faire. Lui. Mais il est parti, n’est-ce pas. Et toi, tu restes ici à sourire aux étrangers.

Maeve se raidit.

— Mère, pas maintenant.

— Si, maintenant. On a reçu une carte, hier, du port de Queenstown. Timbres américains.

Maeve se redressa.

— De qui ?

Mary sortit un rectangle de papier froissé de sa poche de tablier, le lui tendit comme on tend une preuve de trahison. Maeve baissa les yeux. L’écriture était hâtive, mais reconnaissable entre toutes — la main inclinée de Cormac, son frère disparu depuis sept ans, celui que l’on disait mort de fièvre dans un chantier de Boston. La carte disait peu de choses, une adresse à Chicago, une phrase : *Je ne suis pas mort, Maeve. Je suis désolé pour tout. Il faut que je vous voie.*

— Il est vivant, murmura Maeve.

— Il a laissé ta mère pleurer sa tombe pendant sept ans, dit Mary d’une voix cassée. Vivant, vraiment ? Pour moi, il a fait pire que mourir.

La carte tremblait dans les doigts de Maeve. Derrière la fenêtre, la silhouette d’Ashworth se dessinait au loin, suivant Padraig vers les collines de l’ouest. Trois jours de répit, peut-être. Puis un rapport. Et maintenant, un frère ressuscité qui prétendait revenir.

Elle plia la carte en deux et la glissa dans sa poche, loin des mains de sa mère.

— Tu ne lui diras pas, souffla Mary.

— Je ne lui dirai rien pour l’instant. Pas avant de savoir si cet Anglais part ou s’il s’installe.

Au fond de la pièce, sur la cheminée, un objet attira le regard de Maeve — la jument grise avait été conduite le matin même chez le frère de Padraig, mais son souvenir demeurait : la bête fière que Colm avait payée de sa vie d’économie. Si Ashworth apprenait qu’elle avait déplacé un actif pour le soustraire à l’inventaire…

— Padraig ! lança-t-elle en ouvrant la porte de la cuisine, prise d’une impulsion. Quand tu auras montré les champs de l’ouest à notre hôte, rentre-le ici. Je veux qu’il dîne avec nous, ce soir. Je veux qu’il voie table dressée, cheminée allumée, linge propre.

Sa mère la regarda, interloquée.

— Tu veux le charmer, ce serpent ?

— Je veux qu’il écrive dans son fameux carnet une maison vivante, une exploitation stable. Et je veux avoir le temps de lire à nouveau cette lettre de Chicago avant qu’il reparte.

Elle sortit la carte de sa poche, la déplia, puis la replia. La plume de Cormac était hâtive, presque fiévreuse. Elle se demanda s’il savait, là-bas, que sa sœur avait enterré un mari, hérité de ses dettes, et qu’elle marchait désormais sur une corde tendue au-dessus d’un ravin nommé Clarke & Son.

La porte du bureau était restée ouverte. Ashworth avait laissé son carnet sur la table, par intention ou par oubli, elle ne le saurait jamais. Avant de fermer la porte, elle y jeta un coup d’œil. Une ligne y était griffonnée : *Veuve incisive. Cache visiblement quelque chose. À surveiller… et peut-être à respecter.*

Elle n’aurait pas su dire si c’était une menace ou une promesse.