La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 16: A Midnight Score
Le centre de la scène était un océan de silence. Élodie s’y tenait, les bras le long du corps, les doigts frémissants comme si un courant invisible passait entre eux et le plancher de chêne poli. Autour d’elle, les fauteuils rouges du Poulailler montaient en gradins vides, leurs velours usés happant la faible lumière que Julien avait laissée allumée en coulisses.
Il était vingt-trois heures. Le théâtre avait ce souffle particulier des maisons éveillées après le départ des vivants — un frémissement de bois qui respire, un courant d’air qui tourne sans ouvrir une seule porte.
Elle n’avait pas planifié cette montée sur scène. Elle avait marché, portée par la mélodie. La voix de Céleste, affaiblie depuis la réponse « Rédemption », n’était plus qu’un murmure à la limite de son oreille, comme une corde frottée au loin dans une pièce close. Mais ce soir, le murmure s’était fait plus insistant, presque tactile. Il l’avait tirée du lit de camp qu’elle avait installé dans la loge de Céleste, l’avait guidée par les escaliers de service, la poussière des cintres et le noir des passerelles.
Elle n’avait même pas appelé Julien. Elle savait qu’il travaillait encore dans son atelier au sous-sol, à restaurer les boiseries du foyer, essayant de ne pas penser à la lettre de la mairie qui fixait la date de fermeture définitive dans dix-neuf jours.
La phrase monta d’elle sans qu’elle la prémédite. Un la, d’abord, flottant. Puis une tierce descendante, modulée d’un demi-ton — quelque chose de brisé, de suspendu, qui ressemblait à une question dont on n’attend plus la réponse.
La voix d’Élodie résonna dans la salle vide, claire et nue, sans orchestre. Elle chantait depuis si longtemps pour des jurys, pour des chefs, pour des publics invisibles. Cette fois, elle n’avait pas d’auditeur. Elle chantait pour le bois sous ses pieds.
Sous le plancher, quelque chose répondit.
Un déclic étouffé, profond, comme un verrou qui tombe dans une cave oubliée. Élodie se tut. Le son cessa. Puis le plancher, exactement à l’endroit où elle se tenait — la croix de ruban adhésif qu’on avait scotchée là pour les marques de feu —, parut se dérober de quelques millimètres. Une lame de parquet glissa latéralement avec un grincement poli, huilé malgré les décennies.
Élodie recula d’un pas. Une cavité rectangulaire était apparue dans le plateau, sombre comme une bouche ouverte. Elle s’accroupit. À l’intérieur, sur un lit de papier journal jauni par le temps, reposait un cahier de musique cartonné, vert profond, les coins usés. Un ruban de soie noire le retenait fermé.
Elle n’y toucha pas, d’abord. Le silence était trop grand. Le théâtre retenait son souffle comme un public suspendu.
— Élodie ?
La voix venait des coulisses. Julien, le visage éclairé de bas en haut par la lampe torche qu’il tenait, s’avançait prudemment, les pieds dans des chaussures à semelles souples. Il s’arrêta net en voyant la cavité ouverte.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
— Je ne sais pas. J’ai chanté. Une phrase. Elle est venue toute seule.
Il s’approcha, s’accroupit à côté d’elle. La lumière muette de sa torche éclaira le cahier, les journaux datés de 1906, la fine couche de poussière de charbon qui semblait provenir des anciens brûleurs de la rampe.
— C’est le sol… le sol bouge, murmura-t-il. Ce théâtre est une mécanique. Les murs retiennent les sons, les planchers répondent aux voix. Mon arrière-grand-mère…
Il s’interrompit. Il ne le disait jamais à voix haute, comme si les murs pouvaient l’entendre et juger. Mais depuis l’hôpital, depuis la confession, ils avaient cessé de se mentir.
Élodie dénoua le ruban noir. Il s’effrita légèrement sous ses doigts, mais tenait encore. Le cuir du cahier était froid, lisse. Elle l’ouvrit lentement.
Des notes. Pas la copie propre d’un copiste, mais une écriture pressée, avec des ratures et des ajouts en marge. Le titre, calligraphié en tête de la première page, était sobre : « Le Spectre de la Lune — Acte II, scène du secret. »
Sa gorge se serra.
— C’est la partition complète de la scène disparue, dit-elle. Celle qui n’a jamais été jouée. Celle pour laquelle Félix a…
— Attends.
Julien glissa la main sous le cahier. Il en retira une feuille pliée en quatre, plus fine, d’un papier différent — du papier à lettres, bordé de dentelle, d’une élégance que ni la gorge d’Élodie ni le cahier n’avaient.
Il la déplia avec précaution.
L’écriture était celle du journal — la même encre presque violette, la même plume qui appuyait sur les jambages. Céleste.
Julien lut à voix basse, la lumière tremblotante de sa torche vacillant sur le papier :
« Ma chère âme, si ces pages te trouvent, c’est que tu as chanté les notes que le théâtre gardait en mémoire. Tu es la première depuis moi à entendre cette mélodie sans qu’on te la montre. Tu es peut-être la seule qui puisse finir ce que j’ai commencé.
Ne t’y trompe pas. La partition que tu tiens n’est pas la clé. Elle est la carte.
La vérité ne chantera que lorsque le médaillon s’ouvrira avec la clé de la rédemption. Sans elle, les notes ne feront qu’éveiller la chose qui dort sous les fondations. Je le sais. Je l’ai appris trop tard.
Si tu as trouvé ces pages et que tu n’es pas encore prête à pardonner — à toi-même, d’abord — remets la partition à sa place et referme le sol. Le théâtre refera surface un jour. Il sait attendre. Les vivants, moins.
Céleste Aubry, 1906. »
Élodie resta immobile. La phrase résonnait en elle comme un accord parfait suspendu sur une pédale sourde : *pardonner, à soi-même, d’abord.*
Elle n’avait pas pardonné. Elle n’avait jamais su à quoi elle devrait pardonner. L’humiliation des auditions ratées ? L’abandon de son père qui avait préféré la carrière de son frère cadet ? La voix qui faiblissait quand on la jugeait ?
— Elle parle de la chose qui dort sous les fondations, murmura Julien. Ton idée — que la grande partition de la Nocturne puisse éveiller l’entité pleinement — elle avait raison de la craindre. Ce n’est pas le Nocturne qu’elle cache. C’est ce qu’il y a dessous.
— Et elle dit que la partition est une carte, dit Élodie. Vers quoi ?
Il retourna le cahier. Entre les pages manquantes — dix feuilles arrachées avec soin, les bords encore crantés — on devinait par transparence la suite de la scène, raturée, presque illisible. Élodie approcha son visage.
Au crayon, dans la marge, une écriture différente — masculine, nerveuse, la main de Félix peut-être — avait tracé six mots :
*La clef est une prière, pas un objet.*
Un bruit sourd monta des profondeurs. Un coup, régulier et lent, comme un cœur qui battait sous la salle. Le plancher trembla imperceptiblement. La poussière des cintres tomba en pluie fine.
— Il se réveille, chuchota Julien.
— Non, dit Élodie. C’est le théâtre qui a peur. Il nous avertit.
Elle referma le cahier, le serra contre sa poitrine. Le médaillon, à son cou, était devenu tiède — presque chaud.
Elle pensa à la voix de Céleste, si ténue depuis le mot « Rédemption », et à la nouvelle qui l’avait saisie une heure plus tôt au téléphone : l’Opéra de Paris annulait sa prochaine pleine lune en raison de « travaux structurels imprévus ». La grande salle allait fermer trois semaines. La presse parlait déjà de la malédiction des théâtres — un dieu ancien qui reprend les voix qu’on lui prend.
— Il ne nous reste plus que la prière, alors, dit-elle en se levant. Et je ne suis même pas sûre de savoir à quoi je crois.
Julien regarda le sol refermé sous leurs pieds, puis le cahier, puis la croix de ruban sur le plateau.
— Céleste croyait au théâtre, dit-il. C’était sa prière à elle. Tu l’as entendue. Ce soir, tu as chanté comme elle.
Élodie ne répondit pas. Elle regardait le trou que le plancher venait de refermer, les lattes à nouveau jointes, parfaites, indiscernables. Elle savait que la voix de Céleste — ce murmure constant qui l’avait accompagnée depuis l’hôpital — ne reviendrait pas de sitôt. Elle était seule maintenant avec la partition et un mot qu’elle ne comprenait pas encore.
Mais quand elle respira pour parler, elle comprit que la phrase qu’elle venait de chanter sur le plateau n’avait pas été inventée. Elle avait été apprise, très loin, très tôt — dans le ventre d’une femme qui chantait pour elle les vieux airs de son propre répertoire perdu.
La clé, peut-être, était plus proche que le théâtre.
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