La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 15: The Composer's Secret
Julien avait apporté des archives, mais elles sentaient la poussière et le mensonge. Il les étala sur la table de la régie, sous la seule lampe qui fonctionnait encore, et Élodie dut résister à l’envie de les balayer d’un revers de main. Chaque page qu’il tournait portait le nom d’Aubry, et chaque mention de ce nom lui serrait la gorge.
« Félix Aubry, frère de Céleste, compositeur de génie, mort en 1902, trois ans après la disparition de sa sœur, » lut Julien à voix basse. « Officiellement, il n’a jamais achevé *Le Spectre de la Lune*. On dit qu’il en a brûlé les partitions dans un accès de folie. »
— On dit, répéta Élodie. On dit beaucoup de choses, dans les théâtres. La vérité, elle, se cache dans les murs.
Elle n’avait pas besoin de fermer les yeux pour entendre Céleste. La voix flottait à la périphérie de sa conscience, une mélodie lente, presque inaudible, comme un souffle qui passe sous une porte. Depuis l’hôpital, elle ne s’était jamais tue. Élodie avait appris à vivre avec, à la laisser vibrer au fond d’elle sans s’y abandonner, mais ce soir, la chanson était plus insistante. Elle dessinait des phrases, des intervalles, une structure qu’elle commençait à reconnaître.
— Elle chante quelque chose de nouveau, souffla-t-elle.
Julien leva les yeux de la lettre qu’il était en train de déchiffrer. Il avait les traits tirés, les doigts tachés d’encre ancienne, et pour la première fois, Élodie le vit tel qu’il était vraiment : un homme hanté par une histoire qu’il n’avait pas choisie.
— Tu pourrais me la fredonner ?
— C’est un air de femme. Ta voix ne lui rendrait pas justice.
Il eut un sourire sans joie. « Je me contenterai d’une approximation. »
Élodie ferma les yeux. La mélodie montait, d’abord hésitante, puis plus sûre. C’était un andante, une berceuse triste, avec des harmoniques qui semblaient appartenir à un autre siècle, à une autre langue. Elle la chanta à voix basse, et Julien griffonna des notes sur un bout de papier, le visage de plus en plus pâle à mesure qu’elle progressait.
— Je connais cette phrase, dit-il quand elle s’arrêta. Je l’ai vue dans une copie partielle de *Le Spectre de la Lune*, conservée à la Bibliothèque nationale. Je l’ai consultée il y a des années, sans y prêter attention. C’est le leitmotiv de l’héroïne, la femme qui se sacrifie pour sauver son peuple en chantant la note fatale.
Élodie sentit le médaillon chauffer contre sa peau. « Céleste ne me guide pas vers un simple souvenir. Elle me guide vers la partition complète. »
Julien reposa l’archive qu’il tenait, les mains tremblantes. « Si *Le Spectre de la Lune* existe, et qu’elle est enfouie avec Céleste, alors… »
— Alors on ne la trouvera jamais, acheva Élodie. Le corps de Céleste n’a jamais été retrouvé. Tu me l’as dit toi-même. Elle s’est volatilisée avec son secret.
La voix de la diva s’éleva soudain dans l’obscurité du théâtre, plus claire que jamais. Pas un murmure, pas une réminiscence. Un véritable chant, qui semblait venir de la fosse d’orchestre. Élodie se leva d’un bond et court vers la balustrade de la régie.
Les lampes de la scène s’allumèrent une à une, sans intervention humaine. Elles tremblaient, comme agitées par un courant invisible, et projetaient des ombres mouvantes sur les toiles peintes. Au centre de la scène, là où le plancher portait l’usure de mille répétitions, une silhouette se dessinait. Pas un fantôme clair, mais une perturbation de la lumière, une densité dans le vide.
— Elle est là, murmura Élodie. Elle nous attend.
Julien arriva derrière elle, le souffle court. Lui aussi voyait la forme, maintenant. Elle était vêtue d’une robe longue, pâle comme un linceul, et ses bras étaient tendus vers les cintres, comme si elle implorait quelque chose que les vivants ne pouvaient percevoir.
« C’est le geste de l’invocation, chuchota Julien. Dans la tradition lyrique, c’est ainsi que l’héroïne appelle la lune. Acte II du *Spectre*, si mes souvenirs sont bons. »
Élodie descendit l’escalier de la régie sans le quitter des yeux. Ses pas résonnaient dans le silence, couvrant presque la mélodie qui semblait émaner de chaque planche, de chaque rideau. La silhouette ne bougeait pas, mais elle se précisait à mesure qu’Élodie approchait. Un visage. Des yeux. Des yeux qui la regardaient.
— Que veux-tu que je fasse ? demanda-t-elle à voix haute.
La forme leva un bras vers le lointain, vers le décor de la vieille forêt peinte, qui représentait une clairière baignée de lumière bleue. Puis son autre main se posa sur sa poitrine, à l’endroit exact où Élodie portait son médaillon.
— Le médaillon, comprit Élodie. Elle me parle du médaillon.
Elle tira la chaîne d’or de sous son col. Le bijou était chaud, presque brûlant, et il émettait une lueur douce qui éclairait ses doigts. Elle l’éleva devant elle, et la silhouette parut se pencher vers lui, comme attirée.
« Il ne s’ouvre pas, dit Élodie. J’ai tout essayé. »
La voix de Céleste monta, plus forte. Un seul mot, syllabé avec une netteté surnaturelle :
*— Rédemption.*
Puis la lumière s’éteignit d’un coup. La scène retomba dans l’obscurité totale, et Élodie se retrouva seule, dans le noir, le médaillon toujours brûlant contre sa paume. La voix s’était tue. Pour la première fois depuis des jours, le silence était complet.
— Élodie ? appela Julien depuis la régie. Tout va bien ?
— Elle est partie, murmura-t-elle. Et elle m’a donné un mot. Juste un mot.
— Lequel ?
Elle remonta vers lui, le cœur battant. Le médaillon avait cessé de chauffer, mais il lui semblait plus lourd qu’avant, comme s’il contenait une réponse qu’elle n’avait pas encore trouvée.
« Rédemption, dit-elle. La rédemption. À qui ? La sienne ? La tienne ? Ou celle du théâtre lui-même ?
Julien passa une main sur son visage, soudain vieilli de dix ans. « Il y a une légende, dans ma famille, qu’aucun d’entre nous n’a jamais réussi à ouvrir un certain médaillon qui se transmettait de mère en fille. On disait que la clé n’était pas un objet, mais un acte. Un acte de pardon. »
— Le pardon de qui ? demanda Élodie. Céleste n’a jamais pardonné à Félix d’avoir utilisé sa voix ? Ou c’est le théâtre qui doit pardonner à ceux qui l’ont laissé mourir ?
Julien la regarda longuement. Dans la pénombre, il ressemblait à un portrait de famille trop ancien pour être honnête. « Peut-être que c’est toi qui dois pardonner. À moi de t’avoir caché qui j’étais. Au théâtre de t’avoir piégée. À Céleste de t’avoir choisie sans te demander ton avis. »
Le médaillon vibra une dernière fois, puis s’immobilisa.
Élodie inspira profondément. Elle n’avait pas de réponse, mais elle avait une direction. « Alors il faut que je chante. Pas pour le théâtre. Pas pour l’entité. Pas même pour Céleste. Pour moi. Pour que le pardon devienne possible. »
Elle se tourna vers la scène vide. La voix allait revenir, elle le savait. Et cette fois, elle l’écouterait vraiment. Jusqu’au bout.
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