La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 18: The Name on the Paper
La lumière du petit coffret éclairait à peine la poussière qui dansait dans le rai de la lampe torche. Élodie tenait le billet entre ses doigts tremblants, le nom gravé à l’encre sépia — *François Vautour* — comme une condamnation.
— Tu en es sûre ? demanda Julien, la voix rauque.
— C’est écrit noir sur blanc. Et le même nom est sur l’acte de fondation du théâtre, dans la salle des archives. François Vautour. Le premier des Vautour.
Julien passa une main dans ses cheveux, marchant de long en large dans la loge poussiéreuse où ils s’étaient réfugiés. La scène en dessous d’eux restait silencieuse, mais Élodie sentait le battement sourd monter des fondations, comme un pouls inquiet.
— Alors Céleste a été trahie par la famille qui dirige toujours ce théâtre, murmura-t-il. Et on tient la preuve.
— On tient un nom sur un papier dans un médaillon qui ne s’ouvre que par un air interdit. Pas exactement une pièce à conviction acceptée par un tribunal.
Elle glissa la petite clé d’argent dans sa paume, la sentant froide et légère. Elle ne correspondait à aucune serrure visible — du moins, aucune qu’ils aient trouvée.
— Il faut confronter Vautour, dit Julien. Le directeur actuel. S’il sait quelque chose, on le verra dans ses yeux.
— Et s’il est comme son ancêtre ? S’il est prêt à tout pour enterrer cette histoire ?
Julien s’arrêta, la regardant fixement.
— Alors on saura que nous avons raison.
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Le bureau du directeur occupait l’angle nord du théâtre, une pièce lambrissée aux fenêtres donnant sur une cour intérieure envahie de lierre. Élodie y entra sans frapper, Julien sur ses talons. Le directeur Vautour, assis derrière un bureau massif, leva des yeux surpris — puis méfiants.
Il avait la soixantaine, des cheveux gris plaqués en arrière, un visage étroit qui rappelait les portraits des fondateurs accrochés dans le foyer. Le même menton, pensa Élodie. Le même regard calculateur.
— Mademoiselle Marchand. Je croyais que vous étiez en congé maladie.
— Je suis guérie, dit-elle en posant le billet sur le bureau, face visible. François Vautour. Votre arrière-arrière-grand-père, si ma généalogie est bonne.
Le directeur ne bougea pas. Seul un muscle de sa mâchoire tressaillit.
— Où avez-vous trouvé cela ?
— Dans le médaillon de Céleste Vautour. La cantatrice disparue en 1909. Votre parente, elle aussi.
Le silence s’étira. Le directeur retira ses lunettes, les essuya lentement.
— Céleste Vautour ? Je ne connais aucune Céleste.
— Le registre des naissances de la famille dit le contraire, intervint Julien. J’ai passé des semaines aux archives. Elle était la fille aînée de François. Soprano prodige, fiancée au compositeur Félix Laurent. Disparue une nuit d’avril, sans laisser de trace.
— Et vous pensez que mon aïeul l’a… ?
— Nous ne pensons rien, coupa Élodie. Nous savons ce que ce papier indique. Céleste l’a glissé dans son médaillon avec cette clé. Pourquoi ? Pourquoi le nom de votre ancêtre, si ce n’est pour l’accuser ?
Le directeur se leva lentement, contourna son bureau. Il était plus grand qu’elle ne l’avait cru, et sa présence emplissait soudain la pièce.
— Mademoiselle Marchand, je dirige ce théâtre depuis trente ans. J’ai grandi dans ses coulisses, j’ai appris à en connaître chaque pierre, chaque murmure. Si ma famille avait un secret caché ici, je le saurais.
— Vous le savez peut-être, dit Julien. Et vous le gardez.
Vautour pivota vers lui, les yeux rétrécis.
— Vous, le petit-fils de Céleste. Vous avez manigancé tout cela depuis le début, n’est-ce pas ? Vous avez convaincu cette jeune femme naïve de chercher des fantômes là où il n’y a que de la poussière.
— Ma grand-mère n’a jamais disparu, répliqua Julien d’une voix contenue. Elle a été effacée. Par votre famille. Et je vais le prouver.
Le directeur le dévisagea un long moment, puis se tourna vers Élodie.
— Mademoiselle Marchand, j’ai été patient avec vos « découvertes ». Vos répétitions avec des voix que personne d’autre n’entend, vos nuits passées à errer dans le théâtre, vos évanouissements. Mais ceci dépasse les limites.
Il ouvrit un tiroir, en sortit une enveloppe qu’il jeta sur le bureau.
— Votre préavis. Le théâtre ferme dans trois semaines pour rénovation — une décision que j’ai prise seule, pour des raisons structurelles. Et je ne renouvellerai pas votre contrat.
Élodie regarda l’enveloppe sans la toucher.
— Vous me licenciez parce que j’ai trouvé un papier qui vous accuse ?
— Je vous licencie parce que vous êtes instable, imprévisible, et que votre présence compromet la réputation de cette maison. La rumeur de vos crises se répand. Les sponsors se font rares.
— C’est faux, dit Julien. Personne n’est au courant.
— Le personnel parle. Les choristes, les techniciens. Et le conseil d’administration m’a demandé de prendre des mesures.
Vautour s’approcha d’Élodie, baissant la voix.
— Je ne sais pas ce que vous croyez avoir trouvé, et je me moque de vos fantômes. Mais ce théâtre est ma propriété, ma responsabilité. Et je ne laisserai pas une chanteuse écervelée et son complice improvisé salir cent vingt ans d’histoire avec des contes à dormir debout.
— L’histoire que vous protégez, dit Élodie lentement, n’est pas celle que vous croyez. Ce théâtre vit. Il respire sous nos pieds. Et il sait ce qui s’est passé ici.
Le directeur recula d’un pas, un éclat de peur traversant fugitivement son regard avant d’être maîtrisé.
— Sortez.
— Vous avez peur, monsieur Vautour. Je le vois.
— Sortez ! tonna-t-il.
Dans le couloir, une fois la porte claquée derrière eux, Élodie s’appuya contre le mur, le souffle court. Julien la rejoignit, les mâchoires serrées.
— Il a menti. Il sait quelque chose.
— Évidemment qu’il sait. Mais son visage… pendant une seconde, quand j’ai parlé du théâtre qui respire, il a eu peur. Pas de moi. De quelque chose d’autre. De ce qui se trouve sous les fondations.
Julien regarda la porte close.
— Il a mentionné une décision prise seule. Les rénovations. Les trois semaines. Il veut fermer le théâtre avant qu’on ne découvre quoi que ce soit.
— Et il veut m’éloigner. Mais il ignore une chose, dit Élodie en glissant la petite clé d’argent hors de sa poche. Ce médaillon s’est ouvert pour moi. Cette clé est destinée à quelque chose. Et je ne partirai pas avant de savoir ce qu’elle ouvre.
Un bruit sourd monta du sol. Un battement lent, profond, comme un cœur qui accélère. Élodie sentit le médaillon chauffer contre sa poitrine, et dans son oreille, très loin, une note unique — un sol grave, tenu, montant des sous-sols.
Julien la saisit par le bras.
— Il sait. Et si sa peur est assez grande, il pourrait essayer de nous faire taire définitivement.
Élodie regarda la petite clé. Le battement s’intensifiait, régulier, insistant, comme si le théâtre lui-même tentait de lui communiquer quelque chose à travers le sol.
— Il n’y a qu’un endroit où je peux trouver ce que cette clé ouvre, dit-elle. Et il est en bas.
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