La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 22: Julien's Secret Work
La pluie battait contre les hautes fenêtres de l’atelier quand Élodie poussa la porte, ses vêtements trempés collant à sa peau. Elle s’était attendue à trouver Julien devant ses plans, le visage penché sur les relevés du sous-sol. Au lieu de cela, l’atelier était vide, mais un bruit métallique régulier montait de la cage du théâtre, au-delà de la scène.
Elle suivit le son, ses pas résonnant sur les planches de bois qu’ils avaient fouillées quelques heures plus tôt. Le trou qu’ils avaient creusé avait été recouvert d’une bâche, et les débris avaient été soigneusement rangés dans des caisses. Julien avait travaillé vite.
Le grincement venait d’en haut. Elle leva les yeux et le vit, perché sur un échafaudage mobile, à moitié dissimulé par l’immense lustre de cristal qui pendait au centre du plafond. Il tenait une pince, un chiffon à la ceinture, et il était couvert de poussière dorée.
« Julien ? »
Il sursauta, faillit lâcher son outil, puis se figea en la voyant. Une expression coupable traversa son visage avant d’être remplacée par un sourire fatigué.
« Tu n’es pas censée être là, dit-il en descendant précautionneusement l’échelle.
— Je suis venue te retrouver pour préparer notre retour à minuit. Tu as disparu après la confession de Vautour.
— Je n’ai pas disparu. J’ai travaillé. »
Elle s’approcha, scrutant le lustre. Les cristaux, autrefois ternes et piqués de suie, scintillaient d’un éclat neuf. Des ampoules fraîchement installées diffusaient une lumière chaude et dorée. L’ensemble était magnifique.
« Tu as fait ça ? » demanda-t-elle.
Julien s’essuya le front du revers de la main, laissant une traînée de poussière dorée sur sa peau. « J’ai commencé il y a trois semaines. Les soirées, les fins de semaine. Personne ne vient ici la nuit, alors j’ai pris l’habitude de m’y glisser.
— Avec quoi ? Ce travail coûte une fortune. »
Il haussa les épaules, mais son regard se détourna. « J’ai économisé. Depuis deux ans, je mets de côté tout ce que je gagne sur les chantiers de restauration. Je vis dans un petit studio sans chauffage, je ne sors pas, je ne dépense rien. »
Élodie parcourut la salle des yeux. Des poulies neuves, des cordes fraîchement tressées, des projecteurs alignés contre le mur du fond, encore emballés dans leur plastique de protection. Une véritable installation complète.
« Et tout ça ? » insista-t-elle.
« Le matériel de scène. J’ai obtenu des remises auprès de fournisseurs qui connaissent la réputation de ma famille. Le nom Marchand ouvre encore des portes, même si je préférerais qu’il ne le fasse pas. »
Elle se tourna vers lui, les bras croisés. « Tu aurais dû m’en parler.
— Je ne savais pas si je pouvais te faire confiance. Pas encore. »
La phrase la frappa plus fort qu’elle ne voulut l’admettre. Pourtant, elle comprenait. Il avait passé des années à protéger ce théâtre des regards indiscrets, à cacher son combat solitaire.
« Et maintenant ? demanda-t-elle.
— Maintenant, je crois que tu mérites de savoir. » Il sauta de la dernière marche de l’échelle et s’approcha d’elle, les yeux brillants. « Écoute. J’ai passé des mois à chercher une solution pour sauver ce bâtiment de la démolition. J’ai épluché les comptes, les contrats, les hypothèques. Rien. La dette est trop lourde, et l’héritage de Vautour pèse comme une malédiction. Mais il y a une autre possibilité. »
Il désigna le lustre, puis la scène. « Et si on pouvait prouver que ce théâtre est encore vivant ? Pas comme un monument mort qu’on visite, mais comme un lieu où l’on crée, où l’on chante, où l’on émeut ? Imagine un investisseur, un mécène, quelqu’un qui tomberait amoureux de cette salle un soir de première. »
Élodie sentit son pouls s’accélérer. « Tu veux organiser une représentation.
— Pas une simple représentation. La première de l’opéra perdu. Celui de Céleste. “La Voix des Ombres”. »
Elle secoua la tête, incrédule. « Ce n’est pas seulement un opéra. C’est la partition qui a scellé le destin de Céleste. Celle que j’ai chantée pour ouvrir le médaillon. Celle qui… »
Sa voix se brisa. Julien saisit ses mains dans les siennes.
« C’est celle qui peut la libérer. Et nous avec.
— Tu veux la chanter ? Ici, dans ce théâtre, avec ce qui s’y trouve encore ? »
Il soutint son regard sans ciller. « Je pense que c’est le seul moyen. Si nous offrons à Céleste la fin qu’elle n’a jamais eue – une représentation complète, un public, des applaudissements – peut-être qu’elle trouvera enfin la paix. Et un théâtre où l’on joue, c’est un théâtre que l’on ne démolit pas. J’ai déjà contacté des connaissances : des musiciens, des techniciens, même un chef d’orchestre à la retraite qui a dit qu’il dirigerait gratuitement si la salle était prête. »
Élodie dégagea ses mains, fit quelques pas sur la scène. Le plancher gémit sous ses pieds. Elle pensa au squelette de Céleste, découvert quelques heures plus tôt, enveloppé dans son costume bleu nuit. Elle pensa à la fureur spectrale qui avait secoué le théâtre, à cette apparition silencieuse qui réclamait justice.
« Et le rôle principal ? demanda-t-elle. Qui chantera Céleste ?
— J’ai pensé à Laure. Elle a la voix, la présence. Et elle n’a pas peur du scandale. »
Élodie sentit un pincement au creux de son ventre. Laure, la soprano qui lui avait volé le rôle de Reine de la Nuit à l’Opéra Garnier deux ans plus tôt. Laure, au sourire carnassier, qui collectionnait les triomphes comme d’autres les bijoux.
« Laure est douée, concéda-t-elle. Mais elle n’a aucune idée de ce qui se passe ici.
— Raison de plus. Nous organiserons une répétition d’abord. Une simple répétition, sans public. Si quelque chose se manifeste, nous saurons nous adapter.
— Et si cela empire ? Et si Céleste refuse que quelqu’un d’autre chante sa musique ? »
Julien haussa les épaules. « Alors nous aurons appris quelque chose. Mais nous ne pouvons pas rester les bras croisés à attendre minuit, Élodie. Vautour nous a donné les clés, mais il n’assistera pas à la scène. Nous seuls pouvons faire la différence. »
Elle sentit une vibration contre sa poitrine. Le médaillon, sous son chemisier, pulsait doucement, comme un cœur qui bat. Elle le sortit et le tint dans sa paume. Le petit morceau de papier au nom de François Vautour – qu’elle avait soigneusement replacé – semblait peser plus lourd qu’avant.
« L’opéra sera prêt dans combien de temps ?
— Une semaine. Peut-être moins. La salle peut être prête en trois jours, si je continue à travailler chaque nuit. Les musiciens ont accepté de répéter chez eux, sans partition complète. Je leur ai donné celle que nous avons trouvée dans les archives.
— Et Vautour ? Il ne va pas tenter de t’arrêter ?
— Il ne saura rien. Nous annoncerons la première le soir même, comme une surprise. Une fois que le public sera là, il ne pourra pas nous empêcher de jouer. Le scandale serait trop grand.
— C’est un pari énorme.
— C’est le seul que nous ayons, répliqua Julien. Ce théâtre est condamné, Élodie. Dans dix jours, les bulldozers entreront et réduiront tout en poussière. Les fantômes de Céleste et de son bourreau seront ensevelis sous les gravats, et nous n’aurons plus rien. Ni preuve, ni justice, ni tombeau. »
Il s’approcha d’elle, si près qu’elle sentit l’odeur de la sueur et de la poussière dorée sur sa peau. « Nous avons déjà vécu un miracle ce soir. Le médaillon s’est ouvert. La clé, la porte des pardons, le squelette, la confession de Vautour. C’est plus que je n’espérais. Mais un miracle ne suffit pas. Il nous en faut un deuxième. Et ce deuxième miracle, je compte bien le provoquer avec mes mains. »
Le médaillon vibra plus fort. Élodie crut entendre, au loin, un souffle de musique. Une mélodie à peine esquissée, une voix de femme qui montait des profondeurs.
« Tu l’entends ? chuchota-t-elle.
— Entendre quoi ?
— La musique. Elle chante. »
Julien tendit l’oreille, mais ne perçut que le silence. Élodie referma le médaillon, le pressa contre sa poitrine. La voix s’éteignit, remplacée par une sensation glacée qui lui traversa la colonne vertébrale.
« Elle sait, murmura-t-elle. Elle sait ce que tu prépares. Et elle ne dit pas non. »
Un craquement retentit soudain sous leurs pieds. La fissure dans la crypte, celle qu’ils avaient remarquée plus tôt, s’étendit avec un bruit sourd qui traversa tout le théâtre. Le lustre oscilla légèrement au-dessus de leurs têtes, ses cristaux tintant comme un glas.
Julien la prit par le bras, la tirant vers le bord de la scène. « Il faut que nous préparions notre descente. Minuit approche. Nous verrons ce que la porte des pardons a à nous révéler. »
Élodie acquiesça, mais son regard resta fixé sur la fissure qui lézardait le sol. Quelque chose lui disait que la porte des pardons ne serait pas la dernière porte qu’ils devraient franchir. Et que l’opéra que Julien rêvait de sauver pourrait bien réclamer un prix qu’ils n’étaient pas encore prêts à payer.
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