La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 21: The Manager's Fear
La porte du bureau claqua derrière eux, et le verrou tourna avec un bruit sec qui fit écho dans le couloir vide. Élodie n'avait pas lâché le bras de Julien depuis qu'ils avaient quitté la fosse d'orchestre, leurs vêtements encore imprégnés de l'odeur de terre humide et de poussière séculaire.
Vautour se tenait derrière son bureau, les mains à plat sur le bois verni, le visage décomposé. Il ne regardait ni l'un ni l'autre, mais fixait un point au-delà de la fenêtre, sur la façade noire de l'Opéra voisin.
« Vous avez touché à ce qui n'aurait jamais dû être touché », dit-il d'une voix blanche.
Julien s'avança. « Nous avons trouvé le corps. Celui de Céleste. Vous le saviez, n'est-ce pas ? Depuis le début. »
Un long silence. Puis Vautour laissa tomber ses épaules, et pour la première fois, Élodie vit autre chose que de la morgue et de l'arrogance dans ce visage anguleux. Elle vit de la fatigue. Une fatigue si ancienne qu'elle semblait sculptée dans l'os.
« Je savais qu'elle était sous le théâtre. Je savais qu'elle avait été... placée là. » Il déglutit. « Mon arrière-grand-père Auguste a empoisonné plusieurs générations avec ce secret. Il a fait taire ma grand-mère, il a fait chanter mon père, et moi... » Il ouvrit les mains, paumes vers le ciel, dans un geste d'impuissance. « J'ai passé ma vie à entretenir ce mensonge. »
Élodie sentit le locket contre sa poitrine vibrer, d'une pulsation sourde, presque interrogative.
« Ce n'est pas qu'un mensonge, dit-elle doucement. C'était un meurtre. Auguste Vautour a volé quarante mille francs au théâtre, et Céleste l'a découvert. Alors il l'a scellée vivante sous les planches. »
Vautour ferma les yeux. Quand il les rouvrit, ils étaient humides.
« Le théâtre ne m'a jamais appartenu, dit-il. Pas vraiment. Il est hypothéqué jusqu'à la dernière pierre. La dette remonte à cette somme volée, augmentée des intérêts et des emprunts que mon arrière-grand-père a contractés pour essayer de la dissimuler. Quand il est mort, il a laissé à mon grand-père un trou si profond que seules des décennies de mensonges pouvaient le dissimuler. » Il rit jaune. « Et nous sommes des menteurs excellents, dans la famille Vautour. »
Julien s'appuya au chambranle. « Vous voulez dire que le théâtre est perdu ? Que vous ne pouvez pas payer parce que la dette est centenaire ? »
Vautour acquiesça lentement. « La banque m'a donné jusqu'à la fin du mois. Mon grand-père avait une assurance que le théâtre se vendrait avant. Il ne s'est jamais vendu. Trop de légendes, trop de nuits où les ouvreuses refusent de descendre au sous-sol. » Il regarda Élodie avec un mélange de colère et de respect. « Ce théâtre est hanté, mademoiselle Marchand. Pas par des fantômes de théâtre. Par la mauvaise conscience d'une famille entière. »
Élodie s'approcha du bureau. « Alors pourquoi nous avoir chassés ? Pourquoi avoir fermé le théâtre en pleine saison ? Si vous saviez que c'était un meurtre, pourquoi ne pas avoir tout révélé et fait votre deuil ? »
Vautour ouvrit un tiroir et en sortit un dossier épais, attaché avec un ruban écarlate. Il le poussa vers elle.
« Parce que je voulais le faire à ma façon. Discrètement. Trouver son corps, le faire exfiltrer, le réenterrer, payer une messe. Effacer le crime sans que personne n'ait jamais à savoir que la famille Vautour a l'âme d'une famille de criminels. »
Il y avait dans sa voix un désespoir si brut qu'Élodie sentit sa colère vaciller. Elle regarda Julien. Les yeux du jeune homme trahissaient la même hésitation.
« Et les spectateurs ? demanda Julien. Les fantômes ? La lune pleine ? Tout ce que vous avez invoqué pour fermer le théâtre... c'était une mise en scène ? »
Vautour entrouvrit la bouche, puis la referma. « J'ai entendu des choses, ces dernières semaines. Des choses que je n'avais jamais entendues, même dans les pires récits de mon enfance. La scène qui bouge, les chants à trois heures du matin... » Il leva les yeux vers le plafond, vers le lustre invisible au-dessus d'eux. « Je ne sais plus quoi croire. Mais je sais une chose : quand vous avez ouvert ce locket, j'ai senti... » Il pressa une main contre son sternum. « J'ai senti quelque chose se libérer. Ou se tendre. Je ne sais pas lequel. »
Élodie retira la chaîne de son cou et posa le joyau sur le bureau, entre eux. Les filigranes d'argent luirent sous la lampe de bureau. Le petit trou de serrure apparut comme un œil fermé.
« Il y a une clé, dit-elle. Une clé que Céleste nous a laissée. Nous n'avons pas encore trouvé ce qu'elle ouvre. »
Vautour regarda le locket avec une expression presque religieuse. Il murmura : « Il y a une porte dans la crypte. Une toute petite porte que tous les plans du théâtre ignorent. Cachee derrière une dalle, inconique. Mon arrière-grand-père m'en parlait, dans ses lettres. Il appelait ça "la porte des pardons". »
Julien se redressa. « Une porte dans la crypte ? Et vous ne l'avez jamais ouverte ? »
« Je n'en ai jamais eu la clé. » Vautour releva la tête et regarda Élodie avec une intensité nouvelle. « Et maintenant je comprends pourquoi. Cette clé, c'est la sienne. Celle de la femme qu'il a tuée. Ce n'est pas à moi d'ouvrir cette porte. Cette porte n'attend que vous. »
Élodie reprit le locket, le serra dans sa paume. Sa chaleur pulsait à travers le métal, plus forte que jamais, comme si une langue lui léchait la peau.
« Revenez cette nuit, dit Vautour. À minuit. Je vous donnerai la clé de la crypte, l'autorisation écrite, et je resterai dehors. Je ne veux pas être témoin de ce que la vérité fera à ma famille. Mais je veux qu'elle soit faite. » Il tendit la main vers un tiroir du bas, en sortit un trousseau de clés anciennes et le déposa devant Élodie. « Et si trouver sa clé vous ouvre le chemin qu'elle vous prépare, alors c'est que le spectacle doit continuer. Malgré nous. Malgré leur sang versé pour rien. »
Élodie prit les clés. Elles étaient lourdes, glacées. Mais quand ses doigts les refermèrent, elle sentit quelque chose remuer sous elles, dans sa chair, dans son ventre, dans les tréfonds de son corps : le chant. Le chant venu d'en bas, celui des racines du théâtre, celui qui battait comme un cœur enfoui sous les entrailles de Paris.
« Ce soir, dit-elle. Avant la fermeture définitive. On ouvre la porte des pardons. »
Julien la regardait avec gravité, mais derrière la gravité, une assurance nouvelle se dessinait. Il sortit de sa poche un plan roulé, le déploya sur le bureau : une carte du sous-sol du théâtre, couverte d'une écriture manuscrite serrée.
« Il y a un passage que les plans officiels ne montrent pas, dit-il. Il part de la fosse, à sept mètres sous la scène, et descend en biais vers le nord. » Il traça une ligne au doigt. « Il se termine ici, sous la salle, à peu près là où les anciens registres indiquent les anciennes fondations du théâtre originel. S'il y a une porte scellée, c'est à cet endroit qu'elle doit être. »
Vautour regardait le plan, les yeux plissés. Ses lèvres laissaient passer une seule phrase, faible : « Julien Ferrand, dites-vous ? » Il releva la tête. « Ferrand. Comme la famille des restaurateurs de théâtre de la rue de la Roquette ? »
Julien hésita. « C'est une branche lointaine. »
Vautour blêmit encore plus. « La branche lointaine qui a construit le décor du Spectre de la Lune en 1901. La branche des menuisiers qui ont scellé la pierre du caveau. La branche dont le graveur a laissé son nom sur le linteau de la porte des pardons. » Il ricana sans joie. « Nous sommes tous dans cette histoire, mademoiselle, monsieur. Enfants, coupables, témoins. Et la morte attend que le dernier souffle de ce siècle honore la vérité que nous avons tous enterrée. »
Le sol gronda sous eux. Un long frisson sourd, montant des fondations, qui fit vibrer les vitres du bureau. En bas, quelque chose avait bougé.
Élodie remit le locket autour de son cou. La petite clé chuchotait dans son écrin, appuyée contre son sternum.
« Alors allons rendre à Céleste ce qu'elle attend depuis cent vingt ans. Et ensuite, Jean Vautour... » Elle le regarda dans les yeux. « Ensuite, vous paierez. Avec votre nom, votre histoire et votre théâtre. Mais vous paierez debout. »
Vautour ne répondit pas. Mais quand ils quittèrent le bureau, il restait les deux mains à plat sur le bois, le dos droit, comme s'il méditait devant un autel vide.
Dans les profondeurs, la porte close retenait son souffle.
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