La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 24: Stepping into the Light
La robe pesait une tonne. Élodie la sentait sur ses épaules comme un manteau de plomb, chaque perle de verre attachée au corsage un rappel de tout ce qui pouvait mal tourner. Dans la loge, l'air sentait le maquillage et la poussière, mais surtout la peur — la sienne.
« Tu vas y arriver. » Julien était accroupi devant elle, les mains sur ses genoux à elle, encore tremblants. Il avait ôté sa veste de chantier, endossé un costume noir trop neuf pour lui, les cheveux plaqués en arrière. Mais ses yeux restaient ceux du restaureteur, ceux qui voyaient les fissures avant les façades.
« Et si je déraille ? » Sa voix à elle n'était qu'un fil. « Si Céleste décide que je ne suis pas digne ? »
« Elle t'a choisie. C'est toi qui l'entends. »
Elle déglutit. Derrière le rideau, on percevait le murmure du public — une centaine de personnes à peine, triées sur le volet par Delambre, l'investisseur aux poches profondes, assis au troisième rang avec son carnet de chèques. Mais Élodie n'entendait que les battements de son propre cœur, trop rapides, trop forts, comme un cheval qui ruait dans sa poitrine.
Huit mesures. L'orchestre attaqua l'introduction de *La Voix des Ténèbres*. Le piano seul d'abord, puis la corde grave, ce motif de quatre notes qui ouvrait l'air final de Céleste.
Ses jambes ne répondaient plus.
« Élodie. » La main de Julien serra la sienne. « Respire. »
Elle inspira. L'air entra, mais ne ressortit pas. Devant elle, le rideau de scène ondulait comme un voile entre deux mondes. Derrière, l'obscurité de la salle et l'éclat des bougies reconstituées. Et ce trou au creux de son ventre, ce gouffre familier, celui qui lui avait volé ses auditions depuis trois ans. Le trac. Le vrai. Celui qui pétrifie et rend sourd.
« Je ne peux pas. » Le chuchotement lui écorcha la gorge. « Julien, je ne peux pas. »
Une main se posa sur la sienne — une autre que celle de Julien. Froide, légère, comme la caresse d'un courant d'air sous une porte. Elle sentit le locket contre sa poitrine se réchauffer d'un coup, puis devenir brûlant.
Et alors, elle l'entendit.
Pas en rêve, pas en vision. Là, dans sa tête, comme une seconde voix qui se superposait à sa propre pensée. Un murmure qui n'avait pas de mots, seulement une mélodie. Une phrase ascendante, douce, patiente, qui montait comme une main tendue dans l'obscurité.
*Chante. Je suis là.*
Élodie ferma les yeux. La salle disparut. Julien disparut. Il ne resta que cette voix chaude et ancienne, qui connaissait chaque note de cet air parce qu'elle l'avait écrite de sa propre gorge, un siècle plus tôt, dans cette même fosse, sous cette même lumière.
« Je suis là », répéta-t-elle à voix haute, sans savoir si c'était à elle-même ou à l'autre.
Le rideau se leva.
L'orchestre jouait déjà la quatrième mesure quand elle entra en scène. Le projecteur unique l'éclaboussa d'une lumière chaude, presque dorée, dessinant son ombre sur le plancher de bois. Les visages du public n'étaient que des taches claires dans le noir. Là, troisième rang, une silhouette massive — Delambre. Plus loin, la forme maigre de Vautour, qui n'avait pas osé rester dans les coulisses.
Élodie ouvrit la bouche.
Rien ne sortit.
Sa gorge se serra comme un poing. Le pianiste, un vieil homme aux lunettes épaisses, enchaîna les mesures suivantes avec une patience professionnelle, mais elle savait qu'elle perdait du terrain. Chaque seconde silencieuse creusait un fossé plus profond entre elle et la mélodie.
Puis la voix revint.
Pas dans sa tête cette fois. Dans sa poitrine. Elle sentit une vibration étrange, comme si une corde vocale invisible se tendait à l'intérieur d'elle, accordée à une fréquence plus ancienne. Le locket brûlait contre sa peau, et avec lui venait un souffle, une présence compacte et douce, qui se glissait sous sa peur et la soulevait.
Le premier son sortit. Un *la*, pur, long, inattendu.
Ce n'était pas parfait. Sa voix trembla sur l'attaque, un léger voile de trac qui traversa la note comme une fissure dans le marbre. Mais la seconde arrivait déjà, portée par cette présence qui la soutenait par-dessous, comme une main sous une coupe. Et la troisième, plus ample. Et la quatrième, qui s'ouvrit comme une fleur.
La phrase complète sortit d'elle — et le public, invisible, retint son souffle.
Élodie cessa de penser. C'était elle qui chantait, et pourtant ce n'était pas tout à fait elle. La voix de Céleste n'était pas un substitut, pas une possession : c'était un appui, une seconde paire de poumons, un écho qui savait où la phrase devait aller avant qu'Élodie elle-même ne le sût. Chaque roulade, chaque ornement, chaque silence suspendu au-dessus d'un point d'orgue — elle les découvrait en même temps qu'elle les produisait, guidée par une mémoire qui n'était pas la sienne et qui pourtant lui devenait familière.
Dans les coulisses, elle aperçut Julien. Il ne bougeait pas. Ses mains étaient serrées sur le rideau de velours, ses jointures blanches. Il la regardait comme on regarde un funambule sans filet.
L'air final arriva. Celui que Céleste avait chanté la nuit de sa mort — un adagio désespéré, une plainte adressée aux murs de la crypte, une prière à un Dieu indifférent. Élodie avait appris les paroles par cœur, mais c'est seulement maintenant qu'elle en comprit le sens :
*Lumière, où es-tu ? Mes yeux cherchent l'aube. Le froid m'habille, la terre m'appelle. Mais je danserai encore dans le cœur de la nuit.*
Sa voix monta, portée par la présence, et pour la première fois depuis des années, elle ne chercha pas la note. Elle la laissa venir. Elle la laissa être.
Le dernier accord s'éteignit dans la salle.
Silence.
Élodie resta immobile, les bras le long du corps, la poitrine soulevée par l'effort. Elle ne savait plus si les larmes qui lui piquaient les yeux étaient de joie, de soulagement ou de chagrin — pour Céleste, pour elle-même, pour cette voix qui l'avait portée et qui maintenant se retirait, doucement, comme une vague qui recule après avoir accompli sa tâche.
Le locket refroidit contre sa poitrine.
Puis les applaudissements éclatèrent — un tonnerre soudain qui la fit sursauter, qui déferla des rangs du fond jusqu'au premier, porté par des mains que l'on n'entendait plus mais que l'on sentait vibrer dans le plancher. Quelqu'un cria « Bravo ! ». Une femme, plus loin, pleurait.
Élodie chercha Delambre du regard. Il était debout — un grand homme aux cheveux gris, le visage indéchiffrable — mais ses mains frappaient l'une contre l'autre avec une régularité de métronome.
Julien surgit des coulisses, la prit par le bras, l'entraîna dans l'ombre du rideau avant même qu'elle ne saluât.
« Il faut que tu voies quelque chose. »
Son ton n'était pas celui d'un triomphe. Il était celui d'un homme qui vient de découvrir un cadavre dans une pièce verrouillée.
Il la mena derrière le décor, sous la régie, jusqu'à une porte qu'il poussa d'une épaule — celle qui grinçait toute seule depuis des jours, celle qu'ils n'avaient jamais identifiée. Elle ouvrait sur un escalier de service étroit, taillé dans la pierre, qui descendait en colimaçon vers l'obscurité.
« Cette porte communique avec la crypte, murmura-t-il. Je l'ai compris en regardant les plans datant de 1899. Le corridor que j'avais repéré passe dessous.
— Elle est ouverte ? »
Il se retourna. Dans la pénombre, ses yeux brillaient d'une lueur inquiète.
« Elle était ouverte quand je suis arrivé. Et il y a des traces de pas fraîches qui descendent. Petites. Comme celles d'une femme. »
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